1905 : année des ruptures

jeudi 11 décembre 2014.
 

Certaines années marquent l’histoire humaine. Tel est le cas de 1905 aux nombreuses dates significatives :

- 22 janvier 1905 : "Dimanche rouge" à Saint-Pétersbourg.
- 24 février 1905 : Fin du gouvernement d’Emile Combes
- 31 mars 1905 : Guillaume II, empereur d’Allemagne, à Tanger
- 25 avril 1905 : Naissance de la SFIO
- 2 au 6 mai 1905 : rencontre entre le pape et Guillaume II
- 27 juin 1905 : Mutinerie du cuirassé Potemkine et grève générale d’Odessa
- 9 novembre 1905 : Séparation de l’Eglise et de l’Etat en France
- 19 décembre 1905 : Grève générale de Moscou

Au tournant des 19ème et 20ème siècle, le monde connaît des bouleversements profonds.

A) Vers la Première guerre mondiale

A1) Les années 1905 1914 marquent l’apogée du capitalisme national conquérant

Durant toute la seconde moitié du 19ème siècle, chaque grand pays capitaliste a essayé de s’octroyer la surface la plus étendue possible du globe, par la force et par ses productions.

Trotsky écrivait en juin 1905 : " Plus d’un demi-siècle s’est écoulé depuis 1848, plus d’un demi-siècle de conquêtes incessantes du capitalisme dans le monde entier ; plus d’un demi-siècle pendant lequel la bourgeoisie a manifesté sa soif démente d’une domination pour laquelle elle n’hésite pas à se battre avec férocité.[...] En liant tous les pays entre eux par son mode de production et son commerce, le capitalisme a fait du monde entier un seul organisme économique et politique. De même que le système moderne du crédit rattache des milliers d’entreprises par d’invisibles liens et donne au capital une mobilité incroyable, qui permet d’éviter beaucoup de petites faillites, mais est en même temps la cause de l’ampleur sans précédent des crises économiques générales, de même, les efforts économiques et politiques du capitalisme, son marché mondial, son système de dettes d’Etat monstrueuses, et les groupements politiques de nations qui rassemblent toutes les forces de la réaction dans une sorte de trust mondial n’ont pas seulement résisté à toutes les crises politiques individuelles, mais également préparé les bases d’une crise sociale d’une extension inouïe ".

A2) 31 mars 1905 : Guillaume II débarque à Tanger

Plusieurs historiens définissent le 19ème siècle comme « siècle impérial britannique ». Il est vrai que cette puissance, d’une part maîtrise un réseau de colonies extrêmement vastes et riches comme Inde, Australie, Canada, Nigéria, Afrique du Sud, Nouvelle-Zélande..., d’autre part domine l’économie de nombreux autres pays comme la Chine, l’Argentine ou le Siam.

La France a rattrapé une partie de son retard s’imposant en Afrique de la Méditerranée au Congo, en Indochine...

L’Allemagne a acquis seulement quelques colonies (Sud-Ouest Africain, Cameroun, Togo, Tanganyika, Ruanda-Burundi...). Elle a privilégié son expansion économique mais se trouve souvent bloquée par la domination militaire de territoires qui l’intéressent comme le Maroc.

En 1904, la France, l’Espagne et le Royaume-Uni ont négocié et signé des accords concernant leurs zones d’influence au Maroc.

L’Allemagne qui a des vues sur le Maroc depuis une vingtaine d’années ne peut accepter d’être ainsi éclipsée. Le 31 mars 1905, son empereur Guillaume II débarque à Tanger. Il parcourt la ville à cheval, casqué, sabre au côté, révolver à la ceinture suivi d’un cortège impressionnant tout aussi armée. Où se rend-il ainsi ? il va rencontrer le sultan Abd-ul-Aziz pour l’assurer de son appui, en particulier face aux autres puissances.

Il précise que sa visite a « pour but de faire savoir qu’il est décidé à faire tout ce qui est en son pouvoir pour sauvegarder les intérêts de l’Allemagne au Maroc. »

Les journaux nationalistes français n’en demandaient pas tant pour hurler contre "les boches". Plusieurs personnalités politiques importantes comme Albert de Mun, Raymond Poincaré ou Théophile Delcassé poussent à l’affrontement.

A3) La crise du Maroc en 1905 préfigure l’entrée en guerre de 1914

Une solution diplomatique va être trouvée concernant le Maroc grâce à la victoire des politiques sur les va-t-en guerre. Le ministre des affaires étrangères Delcassé est obligé de démissionner. Cependant, cette crise pointe la limite atteinte par la répartition du monde entre grandes puissances. La guerre devient une perspective hautement possible sinon probable dans les dix ans à venir.

Journalistes, écrivains, acteurs politiques et historiens ont souvent compris cette rupture de 1905.

- Jules Isaac (historien) : « L’année 1905 marque un changement du destin ; l’acheminement à la guerre part de là. »

- Pour Péguy, avec la crise de 1905, « une période nouvelle a commencé dans l’histoire de ma propre vie, dans l’histoire de mon pays, dans l’histoire du monde. »

A4) Une flambée de militarisme débile

Dans tous les pays d’Europe, le climat culturel change, intoxiqué par les journaux de droite aux idées toujours aussi irresponsables. La raison vacille et laisse place aux mythes nationalistes. L’humanisme se fait traîner dans la boue par les imbéciles en mal de gloriole.

Le manifeste du futurisme publié en Italie par Marinetti en est un bon exemple. Il vante la folie, la violence, le mépris de la souffrance, la Mort, la machine sans conscience... "Nous voulons glorifier la guerre - seule hygiène du monde- le militarisme, le patriotisme... Nous voulons détruire les musées, les bibliothèques... et combattre le moralisme, le féminisme...". Il professe un amour infini pour la modernité et une haine incommensurable pour le passé ; l’extrême droite est en train de passer du traditionalisme au fascisme.

20 février 1909 Manifeste futuriste

1) 1905, au début du siècle passé, l’année des ruptures

L’actualité, les débats autour de l’islamisme politique et la question du voile et, en conséquence, le débat sur la laïcité ont donné une signification particulière à la commémoration du centenaire de l’année 1905, année où la loi sur la laïcité fut votée.

Un autre événement, celui-là dans le domaine de la science, fait la une de l’histoire officielle et fait de 1905 l’année où Einstein révolutionna la physique. L’histoire du mouvement ouvrier et des luttes d’émancipation retiendrait plutôt la première révolution russe, la répétition générale de 1917 ou le congrès de fondation de la SFIO. Mais plutôt que de dissocier ces immenses progrès fruits de l’activité humaine, du travail, il s’agit d’essayer de les saisir dans leur globalité, qui fait le contenu de cette année du début du siècle dernier, " année charnière " selon l’expression de Michel Huguier.

Cette année charnière vit l’aboutissement des forces en développement qui travaillaient la société tant sur le plan des techniques, des sciences, des rapports sociaux que de la politique, l’art et la culture.

La conjonction de ces événements, révolution scientifique, révolution politique et sociale, est loin d’être fortuite, elle est la résultante d’une accumulation de progrès dans l’ensemble de ces domaines, de transformations sociales qui s’opèrent dans le cadre d’une crise, d’une mutation du capitalisme et aboutissent à un bouleversement général, saut qualitatif, révolution dans tous les domaines de la vie sociale, politique, intellectuelle.

" Le tournant d’un siècle à l’autre a été vertigineux, écrit Victor Serge. Je me souviens de mon émerveillement d’enfant à voir passer dans la rue les premières "voitures sans chevaux". L’automobile naissait. J’ai été crieur de journaux pendant le premier circuit d’aviation organisé en France ; ce devait être en 1900. L’exploit de Blériot traversant la manche en avion déchaînait l’enthousiasme. J’ai connu l’éclairage des demeures au pétrole, puis au gaz, l’électricité ne pénétrant encore que dans les intérieurs riches. J’ai guetté le passage dans la rue d’allumeurs de réverbères, magique personnage... Les illustrés de ces temps lointains étaient pleins d’images de roi et d’empereurs : l’empereur de Russie, l’empereur d’Allemagne, l’empereur d’Autriche-Hongrie, l’impératrice de Chine, le sultan de la Sublime porte... Sur l’écran des premiers cinémas, des régimes défilaient très vite, d’un pas saccadé, et ces images animées étaient stupéfiantes. On parlait aussi des rayons X qui permettaient de voir à travers le corps humain... "

Il n’y a pas un domaine de l’activité humaine qui reste en dehors des bouleversements. Les progrès techniques obligent à tout repenser, y compris dans les choses de la vie quotidienne.

1905, c’est aussi l’année du premier... " code de la route " réglementant entre autres l’usage du klaxon.

Une science nouvelle apparaît avec le développement de l’industrie et des villes, les premiers gratte-ciel, l’urbanisme. Freud publie Trois essais sur la sexualité qui révolutionne le regard que les hommes porteront sur les enfants. La compréhension du temps et de l’espace est radicalement transformée, comme celle que l’on a de la couleur, tant du point de vue de la physique que de l’art. Le fauvisme poursuit la révolution ouverte deux décennies plus tôt par les impressionnistes et qui aboutira au cubisme...

Exprimant le contenu historique de la période où s’étaient formées les contradictions qui convergeaient vers la crise et les bouleversements de l’année 1905, Trotsky écrivait en juin 1905 : " Plus d’un demi-siècle s’est écoulé depuis 1848, plus d’un demi-siècle de conquêtes incessantes du capitalisme dans le monde entier ; plus d’un demi-siècle pendant lequel la bourgeoisie a manifesté sa soif démente d’une domination pour laquelle elle n’hésite pas à se battre avec férocité.[...] En liant tous les pays entre eux par son mode de production et son commerce, le capitalisme a fait du monde entier un seul organisme économique et politique. De même que le système moderne du crédit rattache des milliers d’entreprises par d’invisibles liens et donne au capital une mobilité incroyable, qui permet d’éviter beaucoup de petites faillites, mais est en même temps la cause de l’ampleur sans précédent des crises économiques générales, de même, les efforts économiques et politiques du capitalisme, son marché mondial, son système de dettes d’Etat monstrueuses, et les groupements politiques de nations qui rassemblent toutes les forces de la réaction dans une sorte de trust mondial n’ont pas seulement résisté à toutes les crises politiques individuelles, mais également préparé les bases d’une crise sociale d’une extension inouïe ".

L’année charnière était la résultante des forces qui avaient façonné l’impérialisme et créé les conditions qui firent du XXéme siècle, le siècle des guerres et des révolutions, selon l’expression de Lénine. Elle était une étape où se confrontaient les forces de progrès et celles de la réaction. Les progrès accumulés dans le cadre du capitalisme se confrontaient avec ce cadre de la propriété privée devenu trop étroit tant pour les nouvelles techniques que pour les progrès de la démocratie. Année de compromis entre ces forces contradictoires, répétition générale aussi comme l’écrivait Trotsky à propos de la première révolution russe.

Un parallèle vient à l’esprit entre le début du siècle dernier et les nouveaux bouleversements que connaît le monde aujourd’hui. Les échecs du siècle écoulé comme la marche en avant de l’humanité malgré les victoires de la réaction reposent aujourd’hui, à un autre niveau, les problèmes que le développement social avait posés alors. Ils s’étaient focalisés dans le débat qui divisait le mouvement ouvrier, " Réforme ou révolution ", selon le titre d’une brochure de Rosa Luxembourg. Le débat retrouve toute sa pertinence.

" C’est la technique industrielle et scientifique du monde moderne qui rompt brutalement avec le passé et met les peuples de continents entiers devant la nécessité de recommencer la vie sur des bases nouvelles. Que ces bases doivent être, ne peuvent être que d’organisation rationnelle, de justice sociale, de respect de la personne humaine, de liberté, c’est là pour moi une évidence qui s’impose peu à peu à travers l’inhumanité même du temps présent ". Ces lignes de Victor Serge sont d’une pleine actualité.

Débat militant se propose de revenir dans ses prochains numéros sur les principaux événements qui ont fait 1905 : l’évolution impérialiste du capitalisme, les progrès des sciences et des techniques, la révolution russe, le congrès de fondation de la SFIO, la loi sur la laïcité... Il nous est apparu très utile pour tenter de mieux saisir les transformations qui s’opèrent et dont nous voudrions être les acteurs, de revenir sur les mutations qui avaient ouvert les portes aux bouleversements qui ont fait le siècle passé.

Il ne s’agit pas de procéder par simple analogie mais de chercher à comprendre la courbe du développement de la société, et de la lutte entre le capital et le travail. La compréhension du passé éclaire les mécanismes en œuvre aujourd’hui et peut nous aider à en saisir la portée pour mieux définir notre projet politique et intervenir au cœur des luttes comme force motrice et dirigeante.

Yvan Lemaitre

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2) 1905, il y a cent ans... Au début du siècle dernier, naissance du nouvel ordre impérialiste

Parmi les nombreuses célébrations qui ont lieu pour l’anniversaire de l’année 1905, plusieurs événements ne seront pas mis en avant alors qu’ils sont pourtant très significatifs des contradictions explosives qui se sont développées avec la naissance du nouvel ordre impérialiste.

A travers ces évènements, se réfractent les profondes transformations sociales et politiques que le développement capitaliste a entraîné. Ils témoignent des évolutions du rapport de forces entre grandes puissances en concurrence, entre les vieilles puissances européennes mais aussi entre elles et de nouvelles puissances en plein essor comme les Etats-Unis et le Japon.

Ils sont les signes avant-coureurs de la période de guerres et de révolutions qui va s’ouvrir moins de dix ans plus tard, mettant un terme aux illusions suscitées par cette période de développement et de mondialisation du capitalisme.

Au début du siècle, la naissance de l’impérialisme, c’est le thème qu’abordera cet article dans le cadre de la série d’articles que Débat militant consacrera à l’année 1905.

La crise de Tanger : rivalités des vieilles puissances européennes pour la domination coloniale

En mars 1905, à Tanger au Maroc, l’empereur Guillaume II fait un discours officiel où il parle d’un " Maroc libre qui sera ouvert à la concurrence pacifique de toutes les nations, sans monopole, ni exclusion ". Ce discours est considéré comme inacceptable par le gouvernement français qui s’est attribué le Maroc dans sa zone d’influence. Le ton monte dans la presse cocardière, au Parlement c’est un déluge de propos nationalistes et anti-allemands, on est à deux doigts d’une déclaration de guerre...

Cette affaire de Tanger est un révélateur des tensions qui existent entre les grandes puissances impérialistes européennes.

En effet, depuis 1880 environ, la conquête de l’Afrique a commencé surtout emmenée par l’Angleterre et la France. Bismarck qui y a engagé l’Allemagne avec retard, a voulu imposer des règles. En 1885, s’est tenue à Berlin une conférence pour réglementer la conquête africaine, avec en particulier le libre accès commercial aux grands bassins fluviaux et l’obligation d’occuper effectivement un territoire avant d’en revendiquer la possession. Aussi à partir de 1885, c’est la " ruée sur l’Afrique " : Britanniques, Français, Allemands, Belges, Portugais, Italiens, se lancent à la conquête de l’intérieur de l’Afrique. En moins de quinze ans, les puissances européennes se partagent le continent au prix de guerres sanglantes contre les peuples africains et de nombreux incidents diplomatiques entre elles. La France et l’Angleterre sont près de se faire la guerre, en 1898, pour le contrôle du petit village de Fachoda. Au début du XXème siècle, en Afrique comme en Asie, la quasi-totalité des territoires a été conquise par les grandes puissances, essentiellement l’Angleterre et dans une moindre mesure, la France. Ces vieilles puissances disposent donc d’immenses empires coloniaux qui constituent pour leurs industriels et leurs banquiers une chasse gardée.

Faute de nouveaux territoires à conquérir, les autres puissances moins bien servies comme l’Allemagne ne peuvent que chercher à remettre en cause le partage existant. A partir du début du siècle, les rivalités et les tensions augmentent entre Etats européens.

D’autant qu’à l’issue de la seconde révolution industrielle, les rapports de forces économiques ont changé entre les pays européens. L’Allemagne, qui a réalisé son unité nationale depuis à peine trente cinq ans, est le pays européen le plus peuplé. Son industrie est devenue la plus moderne, la plus puissante au détriment de l’industrie anglaise qui avait dominé le siècle précédent. L’industrie allemande a un besoin urgent de débouchés pour écouler sa production métallurgique, pour étendre son commerce, il lui faut de nouveaux marchés, de nouveaux territoires, des colonies.

C’est le sens du discours de Guillaume II, sur l’indépendance du Maroc ; il s’agit avant tout pour lui de défendre la possibilité pour les trusts allemands de pouvoir faire des affaires avec le Maroc, en contestant le monopole de la France.

A travers de ce qui n’est encore qu’escarmouches diplomatiques entre Etats européens, apparaissent les causes profondes des rivalités inter-impérialistes qui seront à l’origine de la Première guerre mondiale.

La guerre Russo-Japonaise : l’effondrement de l’autocratie russe face à une nouvelle puissance impérialiste : le Japon

En Asie, la guerre fait rage tout au long de l’année 1905, où s’opposent le Japon et la Russie.

Engagée depuis la fin du XIXème siècle en Extrême-Orient, la Russie cherche à occuper la Mandchourie et à élargir son influence en Corée, où ses intérêts se heurtent à ceux du Japon. L’échec des négociations entre les deux États, en 1903, précipite le conflit.

En février 1904, le Japon a détruit la flotte russe en rade de Port-Arthur.

Nouvelle puissance industrielle, le Japon dispose d’une armée plus moderne et bien équipée, face à une armée russe en pleine décrépitude à l’image du régime autocratique tsariste.

L’armée russe essuie défaites sur défaites, à Vladivostok en août 1904, de Moukden en mars 1905, mais surtout à Tsushima en mai 1905 qui devient une des plus grandes batailles navales de l’histoire et un désastre pour la flotte russe.

Le tsar a envoyé une escadre composée de quatre cuirassés à peine achevés, onze cuirassés et croiseurs anciens ou hors d’âge, neuf destroyers qui, partis de la Baltique, mettent sept mois pour contourner l’Afrique, traverser l’océan Indien et la mer de Chine. Le 27 mai 1905, au large de l’île de Tsushima, cette escadre est attendue par la flotte japonaise bien plus récente et moderne et qui dispose notamment de vingt et un torpilleurs. En quelques heures, toute l’escadre russe est coulée ou capturée, seuls trois bateaux échappent au massacre. Les Russes comptent 5 000 morts, 6 000 prisonniers et 700 blessés. Les pertes en hommes et matériels sont minimes côté Japonais.

Vraie bataille de destruction, Tsushima entraîne la suprématie du Japon en Extrême-Orient. Elle a démontré le rôle déterminant du torpilleur et de la grosse artillerie, produit direct de la grande industrie née de la seconde révolution industrielle, dans le combat naval du début du XXe siècle.

En septembre 1905, la Russie capitule et signe le traité de Portsmouth. Le Japon y gagne le droit de s’implanter en Corée, en Mandchourie et d’annexer le sud de l’île de Sakhaline.

Cette guerre est aussi un événement parce que, pour la première fois dans l’histoire contemporaine de l’Extrême-Orient, c’est la défaite d’une vieille puissance européenne face à une nouvelle puissance asiatique.

Le tsarisme sort profondément ébranlé et affaibli par ces cuisantes défaites, qui révèlent tous le parasitisme et l’impuissance de ce régime autocratique qui s’est effondré à la première véritable confrontation armée. La crise politique qui a éclaté en Russie débouche sur la Révolution de 1905.

Les ambitions d’une nouvelle puissance impérialiste : les Etats-Unis

En juillet 1905 est donné le premier coup de pioche de la construction du canal de Panama. Les Etats-Unis ont obtenu la création d’un Etat autonome sur un territoire qui dépendait jusque-là de la Colombie, puis sur ce territoire qu’ils contrôlent, l’autorisation de creuser un canal reliant les Caraïbes au Pacifique.

En ce début de XXème siècle, les Etats-Unis sont en train de devenir la première puissance industrielle du monde. Leur industrie a pu se développer à l’échelle d’un pays de la taille d’un continent. Leur puissance s’exprime dans de gigantesques chantiers qui ont permis la construction des lignes ferroviaires sur l’immensité de leur territoire, et maintenant du canal de Panama qui ne sera inauguré qu’en 1914.

Au tournant du siècle, les Etats-Unis commencent à affirmer leur nouvelle ambition d’intervenir sur la scène internationale et leurs intérêts se heurtent aux vieux empires coloniaux des puissances européennes sur le déclin, notamment l’Espagne en Amérique latine.

Ainsi en 1898, les Etats-Unis sont entrés en guerre contre l’Espagne, soit-disant pour aider Cuba et les Philippines à gagner leur indépendance. En quelques années, l’énorme machine industrielle des Etats-Unis leur a permis de se constituer une puissante marine de guerre.

Leur force économique et militaire leur permet de se faire les champions de l’anti-colonialisme au nom de la liberté des peuples et surtout de la liberté pour leurs marchandises et leurs capitaux de s’investir où ils veulent, et notamment en Amérique du Sud. Ils sont contre les chasses gardées des colonies des puissances européennes car se sont autant de possibilités de se constituer de nouveaux marchés qui leur échappent.

Cette guerre contre l’Espagne marque le début de l’interventionnisme des États-Unis en Amérique latine. Cuba est occupée militairement avant de devenir un protectorat déguisé. En juin 1901, l’amendement Platt inscrit dans la Constitution cubaine un droit d’ingérence nord-américain qui ne disparaîtra qu’avec la révolution castriste de 1959. La défaite de l’Espagne permet aussi aux Etats-Unis de mettre le pied aux Philippines, où, là aussi, sous le prétexte d’aider le peuple philippin à se libérer du colonialisme, les armées américaines débarquent et occupent militairement le pays.

Affichant cette ambition des Etats-Unis d’intervenir à l’échelle du monde, le président Roosevelt déclare dans sa campagne électorale en décembre 1904 : " les Etats-Unis assureront eux-mêmes le contrôle de leurs intérêts et ceux de leurs ressortissants dans les Républiques latino-américaines pour les forcer dans les cas flagrants où ils se trouvent confrontés à telle mauvaise conduite ou à telle impuissance, à exercer quelle que soit leur répugnance à le faire, un pouvoir international de police. ".

Déjà première puissance économique, mais dans un monde encore dominé par les vieilles puissances impérialistes européennes et leurs empires coloniaux, les Etats-Unis donneront toute la mesure de leur force dans les deux guerres mondiales à travers lesquelles les nouveaux rapports de forces impérialistes vont s’écrire.

1905, avec l’essor de l’impérialisme un monde en pleine transformation qui prépare les conditions d’une confrontation impérialiste généralisée

A travers ces rivalités diplomatiques entre vieux Etats européens, ces guerres témoignant de l’émergence de nouvelles puissances, de nouveaux rapports de forces se mettent en place. Ils sont la conséquence de la transformation au tournant du siècle du capitalisme qui a abouti à l’impérialisme.

En effet, en 1905, le monde sort d’une grande dépression économique qui, commencée en 1873, a duré près de 20 ans. Cette profonde crise a entraîné une accélération des transformations sociales et économiques du capitalisme. Le capitalisme de libre concurrence née de la première révolution industrielle de la fin du XVIIIème siècle et du début du XIXème siècle, laisse la place à un capitalisme des monopoles dominé par le capital financier sur la base d’une deuxième révolution industrielle, qui bouleverse toute la société.

S’ouvre l’ère de l’électricité qui remplace le charbon comme source d’énergie. Le moteur électrique, l’ampoule, trouvent rapidement une multitude d’utilisation dans l’industrie comme dans toute la vie sociale. L’acier et de nouveaux alliages remplacent de plus en plus le fer.

Bientôt aussi, l’industrie chimique se développe ouvrant la voie à l’utilisation du pétrole. L’extension du chemin de fer dans le monde entier, la construction du métro dans les grandes villes, le début de l’essor de l’automobile, l’apparition des premiers avions, bouleversent toute la société.

La grande production en série commence et l’on parle de consommation de masse. En 1903, Taylor publie le livre dans lequel il définit les principes du "taylorisme", la rationalisation scientifique du travail de l’ouvrier devenu l’annexe de la machine à laquelle il est soumis. " La meilleure organisation du travail est une véritable science fondée sur des règles, des lois, des principes bien définis " écrit-il. Dans cette continuité, en 1908, Ford lancera la production en série de la Ford T, il veut rationaliser la production à grande échelle et donc à faible coût pour permettre, prétend-il, aux ouvriers de consommer les biens qu’ils produisent garantissant ainsi un marché à l’industrie.

Cette utilisation à grande échelle des progrès technologiques dans l’industrie n’a pu se faire que sur la base d’une concentration sans précédent de la production qui, à travers la crise, a donné naissance aux premiers grands trusts comme Standard Oil de Rockefeller en 1900.

Cette concentration de la production a abouti à la formation de situations de monopoles, quelques industries contrôlant tout un secteur de la production ; ainsi l’US Steel produit, en 1901, 66,3 % de l’acier des Etats-Unis. Ce phénomène de concentration touche aussi les banques qui commencent à prendre une place déterminante. Ainsi en 1909, 83 % de l’ensemble du capital bancaire allemand est entre les mains de neuf banques berlinoises (et des banques qu’elles contrôlent...).

Sur la base de cette concentration, les banques fusionnent avec le capital industriel en investissant massivement dans la production. Banques et industries ne font qu’une en s’unissant dans de vastes projets. De cette union, naît une oligarchie financière qui concentre entre ses mains des masses de capitaux qui s’investissent autant dans les projets industriels que dans les prêts aux Etats. C’est la naissance des immenses empires financiers, comme aux Etats-Unis, ceux de Morgan et de Rockefeller, fusion de la banque et de l’industrie.

C’est cet essor du capital financier perpétuellement à la recherche de nouveaux investissements pour en tirer le meilleur taux de profit qui pousse les différents Etats à ouvrir de nouveaux marchés y compris par la conquête militaire. C’est à l’échelle du globe que les grandes puissances vont entrer en rivalité pour la domination du marché et pour le partage territorial du monde en Empires coloniaux, en zones d’influences.

L’impérialisme, comme le décrira en 1916 Lénine, c’est la politique de ce capital financier qui se soumet les Etats, quelle que soit leur forme politique, pour mettre leur gouvernement et leurs armées au service de sa lutte pour augmenter sa part du marché mondial.

Aussi loin de résoudre les contradictions inhérentes à l’économie capitaliste qui avaient conduit à la grande dépression de 1873, cette nouvelle phase d’expansion n’a fait que porter à une échelle plus grande encore le conflit entre le formidable développement des sciences, de la technique, de l’industrie et donc de la production industrielle et le cadre étroit de la propriété privée. Avec l’essor sans précédent des échanges internationaux, c’est la contradiction entre la mondialisation de l’économie capitaliste et le cadre étroit des Etats nationaux et des intérêts privés qui s’accentue.

Dès 1905, on assiste ainsi à une montée des tensions entre les grandes puissances, entre les vieilles puissances européennes qui sont aussi confrontées à de nouvelles puissances comme les Etats-Unis et le Japon, pour le contrôle des marchés et la domination du monde.

Le développement même du capitalisme à l’époque impérialiste, en généralisant les rapports capitalistes à l’échelle du monde, à travers la création des Empires coloniaux, a entraîné une exacerbation sans précédent de la concurrence qui a conduit les classes dominantes à un état d’hystérie guerrière.

Ainsi, en 1905, éclatent les premiers signes des rivalités inter-impérialistes sur la base de nouveaux rapports de forces économiques et politiques qui aboutiront à une période de conflits armés à l’échelle du monde. Les mécanismes sont en marche pour l’explosion de ces contradictions impérialistes : militarisme, nationalisme exacerbé, censure de la démocratie, deviennent les traits dominants des puissances impérialistes qui se préparent à une remise en cause généralisée du partage du monde.

C. Meno

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3) 1905, il y a cent ans... La fondation de la SFIO : " Un parti de lutte de classe "

En août 1904, le VIe congrès de la Deuxième Internationale impose l’unité aux deux grands courants du socialisme français. " Au début de ce congrès, plaide le Belge Émile Vandervelde, nous avons vu Plekhanov et Katayama se tendre la main. Jaurès et Guesde sont-ils plus fratricidement en guerre que le japon et la Russie ? Camarade Guesde, camarade Jaurès, je vous adjure, dans une pensée de paix socialiste internationale, de vous tendre la main. ".

La motion adoptée par le congrès de l’Internationale ne laisse pas le choix aux deux figures tutélaires du socialisme français : " tous les militants et toutes les fractions ou organisations qui se réclament du socialisme ont le plus impérieux devoir de travailler de toutes leurs forces à la réalisation de l’unité socialiste sur la base des principes établis par les congrès internationaux dans l’intérêt du prolétariat international vis à vis de qui ils sont responsables des conséquences funestes de la continuation de leurs divisions ".

Jean Jaurès et Jules Guesde s’inclinent. Dès leur retour d’Amsterdam, les négociations s’engagent entre le Parti socialiste français et le Parti socialiste de France ainsi qu’avec la myriade de structures locales et régionales composant le versant politique du mouvement ouvrier hexagonal. Une commission d’unification discute à partir de novembre 1904 une déclaration d’unité. L’accord est scellé le 13 janvier 1905. C’est dans la salle du Globe, boulevard de Strasbourg à Paris, que se rassemblent, du 23 au 26 avril 1905, les 286 délégués du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire, du Parti socialiste de France, du Parti socialiste français, des fédérations autonomes des Bouches-du-Rhône, de Bretagne, de l’Hérault, de la Somme et de l’Yonne.

La Déclaration de principes ratifiée par les congressistes est l’acte de naissance du parti unifié, le Parti socialiste-Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) : " Le parti socialiste est un parti de classe qui a pour but de socialiser les moyens de production et d’échange, c’est-à-dire de transformer la société capitaliste en une société collectiviste ou communiste, et pour moyen l’organisation économique et politique du prolétariat. Par son but, par son idéal, par les moyens qu’il emploie, le parti socialiste, tout en poursuivant la réalisation des réformes immédiates revendiquées par la classe ouvrière, n’est pas un parti de réforme, mais un parti de lutte de classe et de révolution. ".

Huit mois suffisent pour surmonter les divisions qui minent le mouvement français depuis la défaite de la Commune de Paris et sur lesquelles butaient toutes les tentatives d’unification depuis plus de trente ans. Le débat sur réforme et révolution n’est pas tranché pour autant. La profession de foi révolutionnaire de 1905 n’annule pas les désaccords passés, notamment sur le pouvoir ouvrier et sa conquête. De nombreuses ambiguïtés demeurent. C’est ce qu’atteste la conversion rapide du parti à la vision réformiste qui gagne la IIe Internationale et aboutira au désastre de 1914.

La création de la SFIO n’en marque pas moins une étape cruciale dans la construction d’un parti ouvrier, d’ " un parti de classe " revendiquant son indépendance de la bourgeoisie. Le " court XXe siècle " dominé par les réformistes, sociaux-démocrates ou staliniens, ferait presque oublier que le mouvement ouvrier s’est constitué sur des bases révolutionnaires. Au moment où l’effondrement du stalinisme pose la question d’une nouvelle expression de la classe ouvrière, il n’est pas inutile de revenir sur l’exemple de 1905 pour construire une alternative socialiste et communiste, démocratique et révolutionnaire.

Le poids de l’écrasement de la Commune de Paris dans l’émiettement des forces

L’écrasement de la Commune de Paris en mai 1871 par les troupes versaillaises brise net l’élan du mouvement ouvrier qui se rassemble et se renforce continûment depuis la création de l’Association Internationale des travailleurs en 1864. La bourgeoisie ne pardonna pas à la classe ouvrière d’avoir osé contester sa domination, et d’avoir postulé pour elle-même à la direction de la société. Elle le lui fit payer par le massacre de la semaine sanglante.

La violente répression qui s’abat contre la classe ouvrière n’anéantit pas le mouvement socialiste, mais elle décime son aile marchante. 30 000 victimes sont à déplorer. À cette élimination physique des artisans de la Commune de Paris s’ajoute la déportation ou l’exil de nombreux militants. Il faut attendre octobre 1876 à Paris, puis janvier-février 1878 à Lyon, pour que se tiennent les deux premiers congrès ouvriers auxquels participent des délégués des chambres syndicales ou d’associations ouvrières. C’est lors de la troisième réunion en octobre 1879 à Marseille qu’un parti voit le jour, la Fédération du Parti des travailleurs socialistes de France animée par Jules Guesde. Les grèves ouvrières qui éclatent dans toutes les régions industrielles et en particulier dans les mines régénèrent le mouvement ouvrier, replaçant la lutte de classe et les représentants des intérêts du prolétariat au centre du jeu.

Cette première tentative de fédérer le mouvement socialiste renaissant se heurte dès 1880 aux effets désagrégateurs à long terme de l’échec de 1871 non seulement sur le plan organisationnel mais également sur le terrain politique. L’expérience tragique de la Commune de Paris a amené Karl Marx à préciser ses conceptions sur l’État et la dictature du prolétariat -ce sont ces dernières que Lénine synthétisera en 1917 dans L’État et la révolution. Parallèlement au développement d’un programme révolutionnaire se dessine une autre voie qu’incarne Jean Jaurès : au nom de la consolidation de la République contre le danger de restauration monarchique, l’option parlementaire l’emporte sur la lutte insurrectionnelle. Un autre chemin s’affirme, représenté par Jean Allemane, un typographe déporté en Nouvelle-Calédonie après l’écrasement de la Commune de Paris : au nom cette fois de la satisfaction des revendications immédiates des travailleurs, la lutte syndicale écarte le combat global contre la société de classe.

Moins d’un an après le congrès de Marseille, l’unité se défait. Au Havre, ce sont deux congrès qui se tiennent. Se regroupent salle de l’Union lyrique des "mutualistes", des modérés. Le gros des forces se retrouve salle Franklin rue de Fécamp : ce " Congrès national socialiste ouvrier " adopte un programme rédigé à Londres par Karl Marx, Friedrich Engels et Jules Guesde. En 1881, le courant blanquiste d’Édouard Vaillant fonde le Comité révolutionnaire central - il se transforme en Parti socialiste révolutionnaire en 1898.

À Saint-Étienne en septembre 1882, ce sont les 23 délégués guesdistes mis en minorité par les partisans du docteur Paul Brousse qui scissionnent. Les guesdistes fondent à Roanne le Parti ouvrier - il prend le nom ensuite de Parti ouvrier français. Jules Guesde, Paul Lafargue et leurs troupes défendent la perspective d’une prise du pouvoir par le prolétariat. Jules Guesde, de son vrai nom Jules Bazire, est gagné au marxisme lors de sa visite à Karl Marx, à Londres, en 1880.

Les "possibilistes" emmenés par Paul Brousse et Jules Joffrin se regroupent au sein du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire - il se renomme Fédération des travailleurs socialistes de France à Paris en 1883. Le courant "broussiste" fait de la conquête des municipalités sa priorité. Il préconise l’arrivée au pouvoir par la voie légale. Les "possibilistes" maintiennent formellement l’objectif de la collectivisation des moyens de production et d’échange, mais insistent sur la nécessité d’" abandonner le tout à la fois qui généralement aboutit au rien du tout " - d’où leur nom.

La FTSF se scinde encore au congrès de Châtellerault en 1890 : Jean Allemane et ses partisans sont alors exclus. Ceux-ci lancent dans la foulée le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire. L’aile gauche des allemanistes est animée par Jean Longuet, le petit-fils de Karl Marx. Opposé au parlementarisme qui gagne le mouvement socialiste, Jean Allemane mise sur la grève générale et privilégie l’intervention directe au sein de la classe ouvrière.

À ces grands courants qui se distinguent durablement s’ajoute celui des socialistes indépendants dans lequel se place les parlementaires Jean Jaurès, Aristide Briand, René Viviani ou Alexandre Millerand mais également d’anciens communards tels Jules Vallès, Benoît Malon ou Prosper-Olivier Lissagaray.

Le mouvement syndical a une trajectoire parallèle. C’est un des traits distinctif du mouvement ouvrier français aux conséquences considérables : à la différence de l’Allemagne ou de l’Angleterre la division entre champs politique et syndical est un élément constitutif du mouvement ouvrier français. Les premières chambres syndicales de métiers se créèrent à partir de 1867 dans les grandes villes, Paris, Marseille, Bordeaux. Le mouvement des syndicats de métier connut un important essor avec la reprise des luttes ouvrières dans les années 80, et structura les grands secteurs de l’économie : les transports, la presse et l’imprimerie, l’industrie métallurgique et chimique... Simultanément aux chambres syndicales, se développent les bourses du travail. Elles se donnaient comme objectif l’unité du mouvement ouvrier, ressentie par la classe ouvrière comme un besoin profond.

À partir de 1892, à la faveur du regain de combativité de la classe ouvrière, se développe la Fédération des Bourses du travail terrain d’activité de l’anarcho-syndicalisme. La naissance de la Confédération générale du travail en 1895 au Congrès de Limoges témoigne de son emprise. La jonction des Bourses du travail et des grandes fédérations nationales des métiers en 1902 porte ses fruits : en 1906, on compte 300 000 syndiqués en France. À la même époque, le mouvement socialiste enregistre 34 688 militants - on est loin du million d’adhérents revendiqué par la social-démocratie allemande au même moment.

Les années 1880 en témoignent : la bourgeoisie est confrontée à une succession de crises économiques et politiques sans qu’un parti ouvrier émerge, suffisamment fort et implanté, pour contrecarrer le projet de la petite bourgeoisie radicale de lier les intérêts ouvriers aux siens (scandales, affaire Dreyfus, etc.). Cette faiblesse explique le renforcement de la fraction réformiste au sein du mouvement ouvrier.

Le " ministérialisme " et la question de la rupture révolutionnaire : l’importance décisive de la délimitation réforme ou révolution

La première percée électorale du socialisme hexagonal date de 1893. Une cinquantaine de députés se réclamant du socialisme entrent alors à la Chambre parmi lesquels Jean Jaurès élu à Carmaux et Jules Guesde élu à Roubaix. Le bond est spectaculaire. Lors des élections de 1881, seul Clovis Hugues est élu sous étiquette socialiste dans le quartier de La-Belle-de-Mai à Marseille. En juin 1892, à la faveur d’une élection partielle, il est rejoint sur les bancs de l’Assemblée par Charles-Ferdinand Gambon, un ancien de 1848 et de la Commune de Paris, élu député de Cosne, dans la Nièvre. La première municipalité emportée par les socialistes est Commentry, une ville minière de l’Allier, en juin 1882.

Les conséquences sont considérables.

Le groupe parlementaire unitaire des élus socialistes - les cinq allemanistes n’en sont bientôt plus membres - est dominé par Jean Jaurès et Alexandre Millerand, député de la Seine et directeur du quotidien La Petite République. C’est ce dernier qui exprime le point de vue réformiste au banquet de Saint-Mandé le 30 mai 1896 auquel furent conviés les représentants des municipalités conquises lors des élections des 3 et 10 mai par les socialistes toutes tendances confondues (Lille, Roubaix, Denain, Dijon, Commentry, Roanne, Limoges, Firminy, Marseille, Toulon, Sète, Carmaux, etc.).

Devant Guesde, Brousse, Vaillant et Jaurès notamment -les allemanistes sont absents-, Millerand déclare que " nul socialiste n’a jamais rêvé en effet de transformer d’un coup de baguette magique le régime capitalisme " : " le socialisme consiste en la substitution nécessaire et progressive de la propriété sociale à la propriété capitaliste, affirme-t-il. Pour y parvenir, il faut écarter la violence et ne compter que sur le suffrage universel ".

Trois ans plus tard, le même Millerand devient ministre dans le gouvernement de Waldeck-Rousseau, avec l’approbation des "possibilistes" et de nombreux indépendants. Pour la première fois, se pose au mouvement ouvrier la question de la participation d’un socialiste à un gouvernement bourgeois. Jean Jaurès approuve l’entrée de Millerand dans le cabinet Waldeck-Rousseau, au nom de la " défense républicaine ". Vingt-cinq des élus socialistes à la Chambre votent en faveur du gouvernement Waldeck-Rousseau, sept s’abstenant. Ce gouvernement de " défense républicaine " investi le 26 juin 1899 comprend pourtant dans ses rangs, le général de Galliffet, " le fusilleur de la Commune " ! Millerand demeure Ministre du Commerce et de l’Industrie de 1899 à 1902. Il finit par rallier complètement la réaction.

Trotsky résume ainsi son opinion sur la politique de Jaurès : " Au fond, par ses conceptions, Jaurès était et restait un réformiste. Mais il possédait une étonnante faculté d’adaptation et en particulier d’adaptation aux tendances révolutionnaires du moment. C’est ce qu’il montra dans la suite à maintes reprises ". Il ajoute : " Le socialisme n’était pas pour lui l’expression théorique de la lutte de classe du prolétariat. Le prolétariat restait à ses yeux une force historique au service du droit, de la liberté et de l’humanité. ".

Jules Guesde condamna alors le ministérialisme comme une politique de compromission avec la bourgeoisie et défendit la lutte de classe comme le seul moyen pour la classe ouvrière de mener le combat pour son émancipation : " Le Parti socialiste, parti de classe, ne saurait être ou devenir, sous peine de suicide, un parti ministériel. Il n’a pas à partager le pouvoir avec la bourgeoisie dans les mains de laquelle l’État ne peut être qu’un instrument de conservation et d’oppression sociales. Sa mission est de lui arracher, pour en faire l’instrument de la libération et de la révolution sociales ".

Néanmoins, en 1896 au banquet de Saint-Mandé, les guesdistes approuvent le compromis tracé par Millerand : " Nous n’avons jamais critiqué en public le Credo de Saint-Mandé, expliquent-ils, parce que son élasticité et son vague pouvaient être utilisés pour attirer au socialisme une partie de l’élite de la bourgeoisie que n’avait pu entamer notre propagande très précise ". Significativement la participation de Millerand au pouvoir ne poussent nullement les guesdistes à remettre en cause le processus d’unification relancé en novembre 1898.

Pour beaucoup d’élus socialistes des deux tendances qui siègent au Parlement, dans les conseils municipaux, la révolution apparaît comme un objectif lointain. Leur activité quotidienne se limite aux réformes, à un programme minimum, sans lien avec le programme maximum, celui de la révolution.

Le ministérialisme occupe l’essentiel du congrès socialiste au gymnase Japy, du 2 au 8 décembre 1899. Les sept cents congressistes adoptent deux motions. La première note qu’il " y a des cas où la participation d’un socialiste au pouvoir bourgeois peut être favorablement examinée, soit lorsqu’une crise grave menace les libertés politiques, soit lorsque la propagande et l’action du Parti socialiste ont conduit à maturité une importante réforme ". Seule restriction : l’élu doit obtenir " l’assentiment formel du parti " et lui rendre compte de son action. À l’inverse, la seconde condamne toute participation à un gouvernement bourgeois !

Cette nouvelle tentative d’unification échoue en 1901 au congrès de Lyon avec le départ de Vaillant - Guesde rompt en 1900 au congrès salle Wagram à Paris. Le 3 septembre 1901, les guesdistes créent le Parti socialiste de France auquel se joignent les partisans de Vaillant. Le 24 mai 1902, indépendants, broussistes et allemanistes lancent le Parti socialiste français auquel adhère Millerand.

Au-delà de la cassure entre partisans de Guesde et Jaurès, un vaste mouvement de regroupement s’amorce. En 1905 l’unité se réalise enfin. Mais elle se réalise trop tardivement pour qu’elle puisse permettre au mouvement socialiste de réellement reprendre l’initiative, alors qu’il s’était compromis avec Millerand ou qu’il avait laissé échapper toutes les occasions de pouvoir conquérir une influence réelle sur la classe ouvrière. Aussi, lorsque la classe ouvrière, au début des années 1900, connut un nouvel essor, c’est surtout le mouvement syndicaliste qui étendit et approfondit son influence.

De grandes luttes ouvrières marquent cette période. La police assiège le bassin houiller du Pas-de-Calais que les mineurs occupent, des affrontements sanglants ont lieu entre les grévistes de Draveil et de Villeneuve Saint Georges et la troupe ; de grandes grèves éclatent chez les cheminots et les postiers. À Paris, 300 postiers sont lock-outés et remplacés. Les instituteurs entrent en lutte pour exiger le droit de se syndiquer ; dans le Languedoc, les vignerons se soulèvent contre l’effondrement des prix du vin.

Le Parti socialiste occupe un rôle secondaire dans le développement et la direction de ces luttes qui sont le plus souvent impulsées, dirigées par des militants qui se réclament des idées de l’anarcho-syndicalisme.

À un siècle de distance, l’actualité de la perspective d’un parti ouvrier de masse, démocratique et révolutionnaire

Le congrès du Globe en 1905 consacre la victoire des conceptions révolutionnaires de Guesde sur celles de Jaurès. La Déclaration de principes l’atteste. La SFIO " n’est pas un parti de réforme, mais un parti de lutte de classe et de révolution. ".

En quelques mois, le nouveau parti compte plus de 34 000 militants issus pour beaucoup des rangs ouvriers. L’influence militante et électorale de la SFIO croit jusqu’en 1914, soulignant les attentes qui s’expriment au sein de la classe ouvrière. Son groupe parlementaire passe de cinquante-deux élus en 1906 à cent trois en 1914. Le nombre de ses adhérents atteint les soixante-douze mille moins de dix ans après son congrès de fondation. L’expérience des premières années du XXe siècle confirme que la perspective d’un parti ouvrier, démocratique et révolutionnaire est crédible.

Elle rappelle également l’importance décisive d’un programme révolutionnaire, de l’assimilation de l’histoire du mouvement ouvrier, de ses avancées évidemment, mais surtout de ses échecs. La SFIO de 1905 qui refuse de voter " les crédits militaires, les crédits de conquête coloniale, les fonds secrets et l’ensemble du budget " se rallie à l’effort de guerre après l’assassinat de Jean Jaurès par Raoul Villain, le 31 juillet 1914. Mais quelques jours seulement après la mort de Jaurès, Jules Guesde entre comme ministre d’État dans le gouvernement de guerre. Le Parti socialiste et la CGT se rallient alors à la politique de l’impérialisme français, les uns comme ministres, les autres comme conseillers d’État.

Lénine tire immédiatement les conséquences de cette "trahison" qui emporte la social-démocratie européenne. Il proclame la nécessité d’une IIIe Internationale le jour même où il reconnaît que la IIe est morte. Sa brochure La faillite de la IIe Internationale développant l’idée qu’il défend sans relâche depuis août 1914 : " La crise créée par la grande guerre a arraché le voile, balayé les conventions, fait crever l’abcès mûri depuis longtemps, et a montré l’opportunisme dans son rôle véritable d’allié de la bourgeoisie. Il est nécessaire maintenant que celui-ci soit complètement détaché, sur le terrain de l’organisation, des partis ouvriers. L’époque impérialiste ne peut tolérer la coexistence, dans le même parti, des hommes d’avant-garde du prolétariat révolutionnaire et de l’aristocratie semi-petite-bourgeoise de la classe ouvrière, qui jouit de bribes des privilèges que confère à "sa" nation la situation de "grande puissance". La vieille théorie présentant l’opportunisme comme une "nuance légitime" au sein d’un parti unique, étranger aux "extrêmes", est aujourd’hui la pire mystification des ouvriers et la pire entrave du mouvement ouvrier. ".

La direction à la tête du Parti socialiste repousse les initiatives de Zimmerwald et de Kienthal où des militants européens hostiles à la guerre et aux unions sacrées s’organisent. C’est hors des rangs de la SFIO que se lèvent les militants qui à l’instar d’Alfred Rosmer ou Pierre Monatte assurent la continuité des combats engagés par la classe ouvrière pour s’affranchir de la bourgeoisie et ouvrir la perspective d’un monde débarrassé de toutes formes d’oppression et d’exploitation.

C’est seulement au printemps 1917 que le mouvement ouvrier français commence à sortir de l’anéantissement dans lequel l’avaient plongé les reniements du Parti socialiste et de la CGT, ralliés à leur bourgeoisie. À quelques milliers de kilomètres de là, en Russie, un espoir est en train de naître.

Il redonnera vie au projet dont la SFIO avait été porteuse. C’est ce même projet qu’aujourd’hui, à l’issue de décennies de contre-révolution stalinienne, le mouvement ouvrier commence à se réapproprier.

Serge Godard

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4) 1905, 2005 : cent ans après le vote des lois laïques, Défendre les droits démocratiques dans la lutte pour l’émancipation

Les lois laïques ont cent ans. Adoptées le 9 décembre 1905, elles parachevaient, avec bien des limites, le processus de laïcisation de l’Etat qu’avait engagée la Révolution française et l’esprit des Lumières et aboutissaient à la séparation des Eglises et de l’Etat. Le débat sur la laïcité est revenu sur le devant de la scène politique depuis qu’en 1989, à partir du collège de Creil, des intégristes islamistes ont tenté d’imposer le port du voile à l’intérieur des établissements scolaires. Bien que le port du voile soit avant tout le problème de l’oppression des femmes, la loi de 2003 sur l’interdiction des signes ostensibles d’appartenance religieuse à l’école a une nouvelle fois ravivé le débat laïque et donné l’occasion à Chirac d’une croisade pour la laïcité à la française, " l’étendard de la République " qui aurait permis l’intégration sociale de générations d’enfants d’immigrés aux cultures et religions multiples. L’explosion de révolte de la jeunesse dans les banlieues est en train de renverser brutalement ce mythe d’une laïcité qui intègrerait, en révélant la profondeur des inégalités, des discriminations, du racisme et de l’exclusion dont sont victimes les jeunes des milieux les plus populaires et particulièrement ceux issus de l’immigration. La violence sociale contre la jeunesse ouvrière défavorisée que représentent le chômage massif, la précarité, l’exclusion, avec la criminalisation et la répression comme corollaire, renforcent les réactions de repli, les communautarismes et ceux qui s’en nourrissent, les intégrismes religieux sous toutes leurs formes. Le débat est relancé. Il y a ceux qui voudraient réviser les lois de 1905, qui ne seraient plus aujourd’hui adaptées à notre époque où en particulier l’islam, pratiquement inexistant au début du siècle dernier, est devenu la deuxième religion en France. Ils voudraient financer ses mosquées et lieux de culte, comme le souhaite aujourd’hui Sarkozy qui plaide pour réviser la loi, en prétendant lutter contre le communautarisme. C’est aussi au nom de la lutte contre les communautarismes que les laïques de la République défendent les lois de 1905, oubliant parfois que la République s’est fort bien accommodée des intrusions croissantes de l’Eglise, principalement catholique, dans le domaine public, en particulier de l’enseignement.

Un siècle de développement capitaliste ont profondément changé les conditions qui avaient marqué le vote de 1905 et la crise actuelle du capitalisme avec la régression sociale qu’elle engendre en révèle les limites. La séparation des Eglises et de l’Etat représente une avancée démocratique importante qui a fait partie intégrante des luttes du mouvement ouvrier et qui reste un acquis que nous défendons contre l’offensive de ceux qui voudraient imposer à tous leur préjugés, leur obscurantisme, leur mépris des femmes. Ce combat démocratique se heurte aux limites de la république capitaliste, colonialiste et impérialiste. Son dépassement passe par la lutte pour l’émancipation sociale.

L’Eglise, instrument des vieilles classes réactionnaires La laïcité se définit comme garante de la liberté de pensée, de conscience, à l’opposé de bien des Etats dans le monde qui associent encore au pouvoir une religion officielle et condamnent l’ensemble de la population à obéir à ses règles et à ses préjugés. Les Eglises, quelles qu’elles soient, ont de tous temps été les alliées fidèles des pouvoirs, de l’ordre social établi, dans le sens où leurs idées prônent la soumission des hommes. Cela ne veut pas dire qu’elles n’étaient pas parfois rivales des Etats, en concurrence pour le pouvoir, mais toujours alliées contre les masses exploitées. Ces rivalités ont jalonné l’histoire. En particulier celle de l’Eglise catholique, puissance politique autant que spirituelle. Les Etats aux souverains pourtant très catholiques menaient une lutte plus ou moins ouverte contre les pouvoirs pontificaux et leur prétention à se placer au-dessus des monarques, et persécutaient les riches congrégations religieuses soumises au pape. Les monarchies catholiques portugaise, espagnole et française ont expulsés les Jésuites au milieu du XVIIIème siècle, bien avant que les républicains radicaux ne s’en mêlent.

Si les rivalités existaient depuis longtemps, la révolution française, en renversant l’ancien régime pour le nouvel ordre social bourgeois, se trouva confrontée à une Eglise qui était un des piliers du pouvoir monarchique et qui contribua à regrouper et organiser les forces contre-révolutionnaires. La bourgeoisie combattit surtout l’Eglise en tant que première propriétaire foncière du pays, à qui elle confisqua ses immenses richesses. Sous la pression de la lutte des masses exploitées, elle accomplit l’immense tâche de " laïcisation " de l’Etat et de la société. Elle déracina toutes les congrégations religieuses du domaine public, laïcisa l’état civil et le mariage, accorda le divorce, et rendit l’instruction publique.

La bourgeoisie ne combattit pas la religion mais accepta et intégra les prêtres et les évêques qui reconnaissaient le nouveau pouvoir. Le décret du 12 juillet 1790 sur la Constitution civile du clergé en faisait des fonctionnaires, payés par l’Etat et élus par les citoyens. La Révolution soumit l’Eglise au politique, la différence étant que l’Etat ne faisait plus légitimer par elle son pouvoir. La seule religion de la bourgeoisie était la propriété. L’égalité des citoyens, les droits de l’homme, -universels dans les déclarations- et... la laïcité, s’arrêtaient aux portes de la propriété. La bourgeoisie, classe dominante, recomposa vite avec l’Eglise pour consolider et légitimer son pouvoir. Napoléon rendit à l’Eglise ses prérogatives. Le Concordat de 1801 scellait un accord avec le Vatican, rendant à l’Eglise catholique le monopole sur l’enseignement et sur l’Université impériale. Il fut élargi aux protestants et aux juifs. L’enseignement primaire fut placé sous la dépendance des Frères des Ecoles chrétiennes qui assureront la formation de tous les instituteurs jusqu’à la fin du siècle. La religion catholique ne fut pas rétablie comme religion d’Etat mais comme " religion de la majorité des français ".

Confrontée aux luttes du mouvement ouvrier, la bourgeoisie continua de renforcer les pouvoirs de l’Eglise. Sitôt noyé dans le sang le prolétariat révolutionnaire de juin 1848, la loi Falloux, promulguée le 15 mars 1850, élargit les droits de l’école " libre " et son pouvoir sur l’ensemble du système scolaire décrétant la priorité de l’éducation religieuse sur les autres matières et la prépondérance morale du curé sur l’enseignement dispensé par l’instituteur. Elle permit le retour en force du " parti clérical ", de cette Eglise réactionnaire, liée aux fractions monarchistes les plus conservatrices, qui condamnait, au nom du " Syllabus ", catalogue de tout ce que le pape qualifiait d’" erreurs modernes ", toute idée de progrès, de libertés individuelles, de droits et bien sûr d’émancipation sociale.

Elle dressa face à elle l’ensemble des partisans du progrès, des valeurs de la Révolution française et de la République. Dès lors, et jusqu’au vote de la loi de 1905, les républicains radicaux mirent l’anticléricalisme à la pointe de leur combat. A la même époque, le protestant Bismarck mettait en œuvre le kulturkampf (le combat pour la culture) contre l’influence politique du parti catholique allemand qui menaçait la toute nouvelle unité allemande.

Mais c’est la Commune, la première ébauche d’Etat ouvrier, à qui revient d’avoir proclamé pour la première fois la Séparation complète des Eglises et de l’Etat et d’en avoir voté les mesures même si elle manqua du temps nécessaire pour les mettre en œuvre : elle réquisitionna les biens de l’Eglise pour ses besoins sans compensation, laïcisa totalement la société et instaura l’instruction publique et gratuite, bannissant l’instruction religieuse des programmes. Elle bannit l’Eglise du domaine public, en tant que religion, pouvoir d’oppression et de domination. Le combat pour l’instruction laïque, " instruire pour révolter " demeura celui du mouvement ouvrier socialiste.

Les lois laïques nécessaires à la bourgeoisie industrielle La modernisation de la société, sur la base de l’évolution scientifique et technique, l’évolution des rapports de classes, les progrès du prolétariat poussaient au recul des idées religieuses, et de fait à la laïcisation de l’Etat.

La révolution industrielle, les progrès techniques dans la production, nécessitaient une main d’œuvre qui sache lire, écrire et compter, qui possède un minimum d’instruction. C’est pour répondre à cette évolution et ce besoin que la bourgeoisie chercha à soustraire les enfants des classes populaires de l’influence de l’enseignement des congrégations religieuses et que furent votées les lois scolaires, dites Ferry de 1881, 1882 et 1886. Elles constituent encore les bases de l’école républicaine, laïque, gratuite et obligatoire, " école sans Dieu " mais non sans morale, inculquant aux enfants d’ouvriers le respect de la loi, de la propriété et les valeurs " civilisatrices " du colonialisme.

En 1881, une loi supprime le caractère religieux des cimetières, tandis que le divorce civil est rétabli en 1884 et que les prières publiques à l’ouverture des sessions parlementaires sont supprimées. Le personnel des hôpitaux est laïcisé.

Ces mesures réalisées, les Républicains n’étaient plus pressés pour aller jusqu’à la séparation. C’est l’affaire Dreyfus qui, en ravivant la guerre entre cléricaux et anticléricaux, entre nostalgiques de la Monarchie et républicains, relança la question de la séparation. Les socialistes, autour de Jaurès, luttant pour la démocratie s’engagèrent pleinement dans ce combat du côté des républicains dreyfusards contre la réaction. En 1902, Rosa Luxembourg conseillait aux socialistes de s’engager jusqu’au bout dans la lutte contre l’Eglise pour liquider la question du cléricalisme : " Les socialistes sont précisément obligés de combattre l’Eglise, puissance antirépublicaine et réactionnaire, non pour participer à l’anticléricalisme bourgeois, mais pour s’en débarrasser. L’incessante guérilla menée depuis des dizaines d’années contre la prêtraille est, pour les républicains bourgeois français, un des moyens les plus efficaces de détourner l’attention des classes laborieuses des questions sociales et d’énerver la lutte des classes. L’anticléricalisme est en outre resté la seule raison d’être du parti radical ; l’évolution de ces dernières trente années, l’essor pris par le socialisme a rendu vain tout son ancien programme. ".

L’arrivée au pouvoir des radicaux en 1902, avec les premières mesures d’Emile Combes interdisant aux congrégations religieuses d’enseigner, accéléra le mouvement vers la séparation. La pression exercée sur la société par les luttes du mouvement ouvrier vers la démocratie et l’appui décisif des socialistes au Parlement permirent enfin le vote de la loi de 1905, instaurant la séparation des Eglises et de l’Etat. " Les socialistes..., en revendiquant en même temps la laïcisation générale de l’instruction et de l’assistance publique ne font que contraindre la bourgeoisie à aller jusqu’au bout de ses principes et à moderniser bourgeoisement l’Etat " expliquait Rosa Luxembourg.

A la tribune du Parlement, Jaurès formula l’avancée démocratique que constituait la loi de séparation pour le mouvement ouvrier : " La République a duré assez longtemps pour permettre à la bourgeoisie républicaine et au prolétariat de s’apercevoir que, malgré l’antagonisme profond de classe qui résulte de l’opposition entre la propriété individuelle capitaliste et la conception collectiviste et communiste de la propriété, ils avaient de grands intérêts communs dans le libre développement de la production, laquelle ne peut être active et féconde que dans un pays de libre énergie et de libre pensée... Voilà pourquoi au-dessus de leurs batailles sociales, au-dessus des conceptions antagonistes de la propriété capitaliste et de la propriété socialiste qui se disputent les esprits et les intérêts, s’est constitué au profit du parti républicain tout entier, de la démocratie républicaine tout entière, un patrimoine commun des libertés laïques et d’enseignement rationnel... "

La loi de 1905, une loi de compromis, qui n’a cessé d’être battue en brèche et remise en cause

La loi fut votée le 9 décembre 1905 : " La République assure la liberté de conscience. Elle garantie le libre exercice des cultes... (elle) ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte... "

La loi de 1905 était un compromis, " une loi d’équilibre permettant la pacification ", selon Briand. La séparation était loin d’être complète. L’Etat nationalisa les biens de l’Eglise mais les cultes en gardaient la jouissance, obligeant l’ensemble de la collectivité, croyants comme non croyants à les financer. Les édifices du culte devaient être confiés à des " associations cultuelles " gérées par les fidèles. C’est cette sorte de démocratisation du culte, échappant à son contrôle, qui provoqua l’opposition violente du Vatican. Elle ouvrit une période de crise qui ne dura que le temps qu’il fallut à l’Etat pour reculer et concéder les aménagements nécessaires pour atténuer la portée de la loi. Le gouvernement arrêta les inventaires des biens ecclésiastiques nationalisés face aux violentes émeutes fomentés par les cléricaux. En 1919, une nouvelle loi permettait à l’Etat de financer des écoles privées de l’enseignement technique. A la fin de la guerre, le gouvernement du très anticlérical Clémenceau maintint le Concordat de 1801 en Alsace-Moselle redevenues françaises et ferma les yeux sur la réinstallation illégale des congrégations dans le pays.

Le cartel des gauches, dès son arrivée au pouvoir en 1924 mit tout en œuvre pour parvenir à cette laïcité " apaisée " dont se félicitent encore aujourd’hui autant les laïques que les Eglises. Un accord fut conclu avec le Vatican sur la base de la création d’ " associations diocésaines " soumises à la hiérarchie ecclésiastique, pour gérer les lieux de culte, en remplacement des premières associations cultuelles prévues par la loi de 1905 qui échappaient à son contrôle.

L’Etat de la bourgeoisie renouait son vieux compromis avec l’Eglise face aux progrès du socialisme et du mouvement ouvrier, renforcés par la révolution russe et la vague révolutionnaire en Europe à la fin de la guerre. L’histoire de la loi de 1905 est la longue succession des mesures de sa remise en cause.

En 1940, le régime de Vichy redonnait à l’Eglise le droit d’enseigner et deux ans plus tard légalisait toutes les congrégations. Pétain rétablit dans les programmes scolaires les " devoirs envers Dieu et envers la civilisation chrétienne " et fit copieusement subventionner les écoles confessionnelles par l’Etat. Après la Libération, ces lois restèrent en vigueur et les attaques contre la laïcité se poursuivirent sous tous les gouvernements de la IVème et de la Vème République, qu’ils soient de droite ou de gauche.

L’aide financière à l’enseignement privé fut généralisée par la IVème République sous la pression incessante des organisations catholiques appuyées par les partis réactionnaires de droite et d’extrême droite, et institutionnalisée en 1959 par la loi Debré. Les " contrats d’association " permirent un détournement des fonds publics au profit de l’école soi-disant " libre " à caractère majoritairement confessionnel à l’époque comme encore aujourd’hui.

Après 1981, la gauche au pouvoir, malgré ses promesses de nationalisation de l’enseignement privé, ne revint sur aucune de ces lois et recula en 1984 sur le " grand service public unifié et laïque " inscrit dans le Programme commun, devant le million de manifestants descendus dans la rue pour l’école privée. Elle ne revint pas plus sur le Concordat d’Alsace-Moselle, l’Etat continuant encore aujourd’hui à y salarier les prêtres. De concessions en renoncements, tous les gouvernements à droite comme à gauche ont mené des politiques qui ont fini par vider de son contenu la laïcité qu’ils sont pourtant fiers de continuer à qualifier de " laïcité à la française " et de laquelle chacun voudrait apparaître comme le meilleur défenseur.

L’islam politique relance la question laïque. Besoins et réponses de la bourgeoisie

L’émergence de l’islam politique et son offensive pour s’imposer dans le domaine public a relancé le débat sur la laïcité, à travers la question du voile.

L’islamisme politique s’est développé et renforcé en France comme en Europe sur la base d’une nouvelle immigration, combinée au recul du mouvement ouvrier et de l’offensive réactionnaire de la bourgeoisie, qui lui ont laissé le terrain libre dans les banlieues abandonnées, en proie au chômage, à la misère et à l’exclusion de populations sans espoir. C’est sur ce terreau que renaissent et se renforcent les préjugés religieux, de quelque chapelle qu’ils se revendiquent, que ce soit l’islamisme politique ou les Eglises liées au Vatican, juives ou protestantes... Mais dans les banlieues-ghettos où la majorité de la population est issue de l’immigration, l’islam domine, au point d’être devenu en France la deuxième religion. C’est là que l’islam politique exploite le désespoir des masses, la misère, l’absence de perspectives progressistes de transformation sociale, qu’il utilise et renforce le repli communautaire qui divise les classes pauvres.

L’islam politique prétend encadrer et embrigader la jeunesse issue de l’immigration exclue et sans avenir, et gagner une reconnaissance du pouvoir en négociant le contrôle des banlieues auprès de l’Etat, lui-même intéressé à trouver des alliés dans le maintien de l’ordre social.

C’est dans cet objectif que Sarkozy, Ministre de l’Intérieur-Ministre des Cultes de Raffarin, a institutionnalisé un cadre de dialogue avec les religieux islamiques en achevant la mise en place du Conseil National du Culte Musulman, politique entamée depuis des années par ses prédécesseurs de gauche.

C’est aussi dans cet objectif qu’il affiche sa volonté de réviser la loi de 1905, d’ " assouplir " la laïcité pour soi-disant rattraper l’injustice dont est victime l’islam, défavorisé par son existence récente par rapport aux autres cultes. C’est la première remise en cause formelle de la loi de 1905, pourtant sans cesse bafouée, contournée, dévoyée depuis son adoption, y compris vis-à-vis de l’Islam puisqu’une grande partie de la mosquée de Paris par exemple fut financée en 1926 par des fonds publics.

Sarkozy préfère voir l’Etat financer les mosquées et les mettre sous son contrôle plutôt que de les voir construire avec l’argent des Etats comme l’Arabie Saoudite, l’Afghanistan ou le Pakistan. Cette politique ne peut que conduire au renforcement des communautarismes qu’il prétend combattre et à accentuer le rapport des forces en faveur des forces religieuses réactionnaires qui veulent imposer leur obscurantisme, leurs préjugés et leur mépris des femmes à toute la société.

La laïcité, une avancée démocratique dans le combat pour l’émancipation

Si certains ont pu regretter la faiblesse des commémorations du centenaire de la loi de 1905, -on comprend les raisons de l’Etat d’être resté discret sur la question !-, il s’agit surtout de la faire vivre, de se battre avec ceux qui la défendent. C’est une question politique, un combat démocratique que nous menons avec tous ceux qui luttent contre les oppressions, qu’elles soient religieuses, contre les femmes ou toutes autres formes de discrimination. Si nous nous sommes opposés au vote de la loi Chirac contre le port ostensible des signes religieux à l’école, c’est parce qu’elle est apparue avant tout comme une loi qui stigmatisait la population musulmane et pouvait donner des justifications aux intégristes. Nos solidarités sont du côté des filles et des femmes qui en France et ailleurs dans le monde luttent contre le voile, pour leur liberté, et nous luttons avec elles.

Lutter contre l’oppression, quelle qu’elle soit, nécessite de dépasser les limites de la laïcité républicaine qui renvoie la religion dans le domaine privée. " La religion, disait Lénine, doit être une affaire privée en face de l’Etat (qui doit être séparée de l’Eglise), mais cela ne signifie pas que le mouvement ouvrier et ses partis soient indifférents. " La lutte contre l’oppression, contre la morale, les préjugés et les idées qui les justifient est bien plus large. Elle dépasse l’anticléricalisme bourgeois mais aussi sa morale qui justifie la propriété et l’exploitation. Elle intègre la lutte contre les préjugés religieux qui ne trouve de solutions qu’à travers la lutte de classe, la lutte collective qui affranchit des craintes, des peurs qui obscurcissent la conscience. La laïcité ne peut pas résoudre les problèmes de l’intégration dès lors que les inégalités sociales basées sur l’exploitation excluent, divisent. C’est à la lutte pour l’émancipation sociale qu’il nous faut œuvrer.

Catherine Aulnay

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5) 1905, il y a cent ans... La CGT, entre première expérience de grève générale et adoption de la Charte d’Amiens

Le désarroi est sérieux dans les rangs syndicaux, les interrogations nombreuses. Dans la situation d’urgence actuelle, les directions confédérales n’apportent aucune réponse pouvant satisfaire les militants soucieux d’organiser les salariés pour se défendre contre l’offensive patronale et gouvernementale. Au contraire, depuis longtemps intégrées au système, elles se situent en accompagnement du pouvoir, incapables de la moindre indépendance, voire comme des forces désorganisatrices. Beaucoup de militants s’interrogent. Quel syndicalisme pour aujourd’hui ? Comment reconstruire des organisations de la classe ouvrière indépendantes, pour les luttes ? Comment maintenir ou redonner vie à une conscience de classe ? C’est avec ces questions en tête qu’il est utile de revenir aux années du début du siècle dernier, dans cette période où les travailleurs construisaient leurs premières organisations de masse, comme la CGT, en toute indépendance de la bourgeoisie. Il s’agissait pour eux de bâtir une organisation de lutte pour conquérir des droits sociaux et démocratiques, le droit à l’existence comme êtres humains à part pleine et entière, pour conquérir leur émancipation.

En 1905, la CGT entre dans sa dixième année, elle se lance dans sa première grande expérience de grève générale et prépare le congrès d’Amiens (1906) où elle adoptera la célèbre Charte qui formule les conceptions du syndicalisme révolutionnaire lié au courant anarchiste. Il y a pour les militants d’aujourd’hui beaucoup à apprendre de cette période sur les questions de la construction d’une organisation indépendante et des rapports militants. Les problèmes politiques que ces militants ont eu à résoudre apportent un éclairage utile sur les questions de la grève générale et du rapport entre grève et révolution, et aussi sur le problème de l’Etat et du pouvoir, des rapports entre politique et syndicalisme. Questions militantes qui sont pleinement d’actualité.

Al’origine de la CGT, l’énergie et la détermination pour reconstruire un mouvement ouvrier qui réponde aux tâches d’une nouvelle période

Avec l’écrasement de la Commune, en juin 1871, qui fit des dizaines de milliers de morts, c’est la fin d’une période du mouvement ouvrier. Thiers se réjouit : " L’ordre, la justice, la civilisation ont enfin emporté la victoire... Le sol est jonché de leurs cadavres ; ce spectacle affreux servira de leçon ". La bourgeoisie croit en avoir terminé avec cette classe ouvrière qui, tout au long du 19ème siècle, s’est affirmée par la révolution, les insurrections, imposant ses droits, gagnant son indépendance vis-à-vis des républicains bourgeois, allant jusqu’à construire l’ébauche d’un nouveau pouvoir, l’Etat-commune.

Avec la Commune, une période s’achève. Les années qui suivent connaissent un développement économique important, basé sur les progrès de l’industrie. L’ensemble de la production industrielle double entre 1870 et 1910, la production de charbon triple, celle d’acier est multipliée par 40. Avec l’essor de la production, la classe ouvrière industrielle augmente et représente, en 1910, 33 % de la population active. L’organisation du travail est transformée. Il y a plus de grandes usines, de grandes concentrations, notamment dans les mines et la métallurgie, alors que dans la période précédente, l’immense majorité des ouvriers sont employés par un patron-artisan avec moins de 5 salariés.

Cette industrialisation s’accompagne de l’extension du pillage impérialiste. Pour répondre à la crise qui frappe l’ensemble du capitalisme en 1873, les bourgeoisies durcissent l’exploitation et exportent la crise vers les colonies. Jules Ferry explique cyniquement " Les colonies sont pour les pays riches un placement de capitaux des plus avantageux (...) Mais la question coloniale, c’est aussi la question des débouchés. (...) ". En même temps que l’exploitation des peuples d’Afrique et d’Asie, la 3ème République, née sur les cendres de la Commune, impose son encadrement répressif à la classe ouvrière. Les horaires de travail restent très élevés. En 1872, à Marseille, on relève des journées de 12 à 13 heures pour des enfants de 9 ans. En 1882, le Sénat repousse une loi limitant le travail des femmes à 10 heures. Jusqu’en 1914, dans l’industrie, les journées de travail de plus de 12 heures pour les hommes sont courantes.

En réaction à la dureté de l’exploitation, le mouvement ouvrier connaît une renaissance. Pour la nouvelle génération ouvrière, plus nombreuse et plus concentrée, le problème de la lutte se pose différemment que pour les générations précédentes. Surtout, pour bien des travailleurs, l’insurrection, la politique des barricades qui a marqué le 19ème siècle, apparaît comme une impasse conduisant inévitablement au massacre. La conception issue du blanquisme de petits groupes clandestins préparant le renversement du pouvoir, comme celle issue du proudhonisme des coopératives ouvrières, ne correspondent plus à la situation. Les nouvelles organisations ouvrières restent clandestines, du fait de la répression patronale, mais ce sont des cadres plus larges, organisant les salariés en fonction de leur travail, pour lutter contre la concurrence entretenue par les patrons : des syndicats. Dès la fin des années 1870, plusieurs congrès ouvriers se tiennent à l’initiative de militants politiques des différents courants socialistes et de militants syndicaux, réunis par la volonté de reconstruire des organisations ouvrières, mettant en place un mutualisme d’entraide, et affirmant la nécessité de l’indépendance contre la bourgeoisie.

Ce développement se poursuit dans les années 1880 et 1890, avec de nombreuses grèves, comme à Anzin, Decazeville ou à Fourmies, grèves le plus souvent réprimées dans le sang. Ce n’est plus seulement le prolétariat de Paris ou des grandes agglomérations qui est à la pointe de la lutte, comme dans les décennies précédentes. Ce sont de nouvelles générations de travailleurs, concentrés dans les centres miniers, les usines, y compris en province. " Entre 1895 et 1899, 35 % des grévistes appartiennent à la grande industrie (textile, métallurgie, mines). " (d’après G. Noiriel, Les ouvriers dans la société française). Entre 1870 et 1879, il y a 80 grèves en moyenne par an. Entre 1880 et 1899, on passe à 200 puis 470 grèves par an, totalisant jusqu’à 1,4 millions de journées de grève, en majorité pour les salaires (d’après S. Sirot, La grève en France).

Ces luttes imposeront à l’Etat de reconnaître l’existence légale des syndicats (loi du 21 mars 1884). Le courant anarcho-syndicaliste, hostile à juste titre à tout encadrement institutionnel des libertés ouvrières, dénonça cette réglementation... qui imposait de donner aux Préfectures les noms des responsables syndicaux ! Cette période voit aussi se renforcer les méfiances des militants anarcho-syndicalistes à l’encontre des socialistes, d’autant que Jules Guesde, représentant du courant socialiste le plus radical, fait une proposition de loi réglementant le droit de grève (vote à bulletin secret, puis si la grève est majoritaire, elle devient obligatoire pour tous...). Et que de son côté, Millerand proposera dans les années 1890, des systèmes d’arbitrage paritaire en cas de conflit ( E. Dolléans, Histoire du mouvement ouvrier).

Le syndicalisme révolutionnaire englobe alors dans une même méfiance l’Etat et les partis politiques, les gouvernements radicaux et la législation sociale cherchant à asservir le mouvement ouvrier.

C’est ce qu’exprime Emile Pouget, militant anarcho-syndicaliste : " Tabler sur des trucs légaux pour se tirer de la mistoufle est aussi illusoire que de réclamer l’appui d’une crapule contre son associé. Le gouvernement est, forcément, l’ami des exploiteurs : ils sont indispensables l’un à l’autre. ... Élire un député, ce n’est pas choisir un représentant : c’est tout bêtement se fiche un maître sur le râble. ... Il n’y aura de véritable jubilation pour le populo que le jour où, grâce à un faramineux coup de collier, la Société sera échenillée de la vermine étatiste et patronale et où la terre sera rendue aux paysans, l’usine aux prolos, la mine aux mineurs. ... Faisons nos affaires nous-mêmes et gardons-nous des intermédiaires. " (extraits de l’Almanach du Père peinard).

Le développement des chambres syndicales de métiers (1881, 500 syndicats ; 1895, 2163 syndicats) débouche sur une Fédération nationale des syndicats qui tient son premier congrès en 1886. A son 3ème congrès, au Bouscat en 1888, deux résolutions affirment l’indépendance du mouvement ouvrier " Le congrès engage les travailleurs à se séparer nettement des politiciens qui les trompent " ; et le rôle de la grève : " la grève partielle ne peut être qu’un moyen d’agitation et d’organisation ... seule, la grève générale, c’est-à-dire la cessation complète de tout travail, ou la révolution, peut entraîner les travailleurs vers leur émancipation ".

Dans le même temps, des militants prennent en main l’organisation de Bourses du travail locales, pour regrouper les salariés dans un cadre interprofessionnel. Ils répondent au besoin d’unité et de solidarité qui traverse l’ensemble de la classe ouvrière, et qui sont une réponse aux divisions du courant socialiste, déjà éclatés en plusieurs courants. C’est le combat notamment de Fernand Pelloutier, jeune militant issu des classes moyennes, qui consacra sa courte vie à organiser et développer les Bourses, pour lutter contre la concurrence entre les ouvriers, apporter éducation et formation, à travers des cours, des bibliothèques. C’était une contre-société que Pelloutier voulait mettre en place pour permettre l’affirmation d’une classe fière et libre : " S’étonnera-t-on d’apprendre que les Bourses du travail ne se considèrent pas seulement comme un instrument de lutte contre le capital, mais qu’elles ambitionnent un rôle plus élevé dans la formation de l’état social futur ... admirez cette organisation syndicale et coopérative qui chaque jour s’étend et embrasse de nouvelles catégories de producteurs ... cette intervention toujours croissante... Ce sera sans doute, dans ces Bourses du travail ou dans des organismes semblables, mais ouverts à tout ce qui pense et agit, que les hommes se rencontreront pour chercher en commun les moyens de discipliner les forces naturelles et de les faire servir au bien-être humain ", écrit-il pour conclure son Histoire des Bourses du travail. Cette période de renaissance du mouvement ouvrier révèle à quel point ces militants avaient une vision large et des perspectives illimitées pour l’émancipation des travailleurs et de toute l’humanité.

La question de la grève générale

1895 fut une étape importante de ce développement, avec la fondation de la CGT, par la fusion de la Fédération nationale des syndicats et des Bourses du travail. Le congrès de Limoges réunit les délégués de vingt-huit fédérations, de dix-huit Bourses du travail et de cent vingt-six syndicats non fédérés. Un vaste chemin a été accompli depuis l’écrasement de la Commune : la volonté de construire un mouvement de masse s’est imposée comme l’évidence. Les débats aboutissent à l’affirmation de perspectives et de moyens d’action de classe et révolutionnaires (le congrès réaffirme l’émancipation par la grève générale). En même temps, le rejet de la politique amène le congrès de Limoges à se prononcer pour que la lutte soit menée sur le seul terrain économique. Les bases anarcho-syndicalistes qui seront reformulées dans la Charte d’Amiens en 1906 sont posées. Dans cette période de recomposition, l’ensemble du mouvement ouvrier est traversé par le débat réforme ou révolution. Le réformisme apparaît comme la justification de l’arrivisme de ceux qui prennent de plus en plus de place dans les institutions, jusqu’à la première participation gouvernementale d’un socialiste, Millerand en 1899. Mais le courant révolutionnaire n’a pas de réponse claire à la question du pouvoir. Si les barricades ont fait leur temps, s’il n’est pas question de participation gouvernementale, comment prendre le pouvoir pour l’émancipation ouvrière ? L’arme de la grève a montré sa puissance, sa capacité à entraîner de larges fractions ouvrières, l’idée de la grève générale apparaît pour un grand nombre de militants comme la solution.

En 1895, Pelloutier écrit une brochure, Qu’est-ce que la grève générale ? où plusieurs ouvriers dialoguent : " 2ème ouvrier. - ... Au lieu de mettre en présence, comme la révolution classique, 30 000 insurgés et 200 000 soldats, ... la Grève générale mettrait en présence : ici 200 000 ouvriers contre 10 000 soldats ; là 10 000 contre 500 ; ... Saisis-tu la différence ?... Et que de ressources pour les grévistes ! Arrêt des transports, suppression de l’éclairage public, impossibilité de ravitailler les grands centres...

4ème ouvrier. - C’est que la grève générale devant être une révolution de partout et de nulle part, la prise de possession des instruments de production devant s’y opérer par quartier, par rue, par maison, pour ainsi dire, plus de constitution possible d’un " gouvernement insurrectionnel ", d’une " dictature prolétarienne " ; plus de " foyer " à l’émeute, plus de centre à la résistance...

1er ouvrier. - Oui, tout cela est beau... mais à condition que ça arrive, sans quoi la grève générale ressemblerait à la jument qui avait toutes les qualités, mais qui était morte. Comment décideras-tu les travailleurs à faire cette grève ? "

La grève générale devient alors un mythe, celui des " bras croisés " pour transformer la société, ce qui évite le problème de la prise du pouvoir.

Face à ce raisonnement, Guesde apporte des réponses : " Si nous sommes obligés d’écarter, comme un mirage trompeur, la grève générale qui hypnotise le citoyen Pelloutier et d’autres avec lui, c’est qu’elle serait plus longue encore que le suffrage universel à nous conduire au but. ... Ah ! certes, non, le Parti ouvrier n’ajournera pas à cette époque aussi lointaine qu’indéterminable la sortie de l’enfer social. ... Loin de " répudier le moyen révolutionnaire ", citoyen Pelloutier, nous l’avons toujours donné comme inévitable, parce que l’histoire nous a appris qu’il n’y en avait pas d’autre.... Il n’y en a et il n’y en a jamais eu qu’un seul. C’est l’Etat arraché à la classe privilégiée et devenant entre les mains de la classe sujette l’instrument de sa rédemption et de la transformation sociale." (Grève générale, réponse ouverte dans Le Socialiste, 16 octobre 1892). Réponse formaliste qui, écartant la grève générale au nom de l’action révolutionnaire, ne fait plus le lien entre la mobilisation massive des salariés dans la grève et l’action politique contre l’Etat. Conçue ainsi, l’action politique révolutionnaire apparaît finalement extérieure à la lutte réelle des travailleurs... donnant du crédit aux thèses anti-politiques des anarcho-syndicalistes.

1905-1906 : la CGT et l’expérience de la grève générale

Les 10 années qui suivent le congrès de 1895 sont celles d’un fort développement du mouvement ouvrier et de la CGT. Celle-ci franchit des étapes importantes, notamment sur les questions d’organisation et de structuration, avec la difficulté de coordonner les fédérations de métiers et les organisations locales. Le congrès de Montpellier en 1902 sera presque entièrement consacré à ces problèmes. Il s’y met en place la structuration avec les unions locales et départementales. Le visage moderne d’une réelle confédération se dessine.

A la tête de la confédération, on retrouve Emile Pouget, " le père peinard ", militant depuis 1880, anarchiste, préoccupé d’une vision d’ensemble, de resituer le combat syndical quotidien dans une perspective d’émancipation. Il défend aussi le sabotage organisé et collectif, adopté à plusieurs reprises comme moyen d’action dans les congrès de la CGT, qui doit se retourner contre le patron et jamais contre l’usager. Ce moyen de lutte fut utilisé par exemple par les garçons coiffeurs parisiens entre 1902 et 1906 pour obtenir un jour de repos hebdomadaire avant que ce soit imposé par la loi (Le sabotage, édition Mille et Une Nuits). Il met toute son expérience à convaincre la jeune CGT que " s’il ne suffisait que de souffler sur la vieille société pour l’abattre, ce serait vraiment trop commode. Nous méprendre sur la grandeur de l’effort indispensable, c’est nous préparer de cruelles désillusions. La révolution sociale ne s’accomplira pas sans que soit nécessaire un formidable effort " (dans La Voix du peuple, 1er mai 1904).

A ses côtés, le jeune Victor Griffuelhes, trimardeur devenu ouvrier, proche du courant blanquiste, délégué syndical énergique à 25 ans, puis de sa fédération, et secrétaire général de la CGT à 27 ! Pierre Monatte raconte que " dès qu’une grève éclatait, Griffuelhes arrivait sur les lieux ; en quelques heures, il avait démêlé la situation dans laquelle ’nous barbotions’ " (d’après E. Dolléans, Histoire du mouvement ouvrier). Méfiant vis-à-vis des théories, il ne croit pas qu’un programme soit utile. Pour lui, la classe ouvrière franchit " naturellement " les étapes pas après pas : " il y a à nos yeux une pratique journalière qui va chaque jour grandissant jusqu’au moment où elle se transformera en une conflagration que nous dénommons grève générale et qui sera la révolution sociale " (conférence du 29 juillet 1904).

En 1904, Pouget convainc la CGT d’organiser une vaste campagne pour la journée de 8 heures de travail, s’inspirant de l’expérience de la lutte de 1886 des ouvriers de Chicago. Il faut passer de " l’affirmation théorique à la pratique agissante ". Pour lui, " l’amélioration arrachée aux privilégiés est proportionnelle à la conscience des travailleurs à leur degré de cohésion " et en retour, " les pas en avant, les victoires transitoires sont un réconfort pour des besognes plus décidées ", d’où l’importance d’une telle campagne sur une mesure immédiate, qui permettra aux travailleurs de mener une large bataille d’opinion, de faire l’expérience de leur force collective, et fera progresser la conscience commune du mouvement ouvrier.

La date du 1er mai 1906 est retenue : après la 8ème heure de travail, les ouvriers seront appelés à quitter les usines et les ateliers. L’année 1905 sera consacrée à beaucoup de préparation. Pour la première fois, la CGT utilisera des moyens très larges d’agitation, avec notamment des centaines de milliers d’affiches. Griffuelhes, à ce moment explique : " Il suffirait qu’au 1er Mai, un fort mouvement se produisît sans trop de résultats appréciables pour que l’on se montre satisfait. Ce serait la première fois qu’un parti, en France, aurait pu poursuivre pendant dix-huit mois, une agitation et une propagande capables de mettre debout un nombre considérable de travailleurs. Ce serait la démonstration de notre force. "

A l’approche du 1er mai, le pouvoir panique.

D’autant que le 10 mars, dans les mines de Courrières, une explosion a enseveli près de 1200 mineurs. Depuis des semaines, le syndicat dénonce la forte présence de grisou. Clemenceau, ministre de l’Intérieur, répand la thèse de l’accident imprévisible, tandis que les ingénieurs arrêtent au plus tôt les opérations de sauvetage pour faire reprendre l’extraction. 50 000 mineurs leur répondent par la grève, reprenant le mot d’ordre de la CGT " 8 francs - 8 heures ". 20 jours, puis 35 jours après l’explosion, des survivants ressortent, révélant les choix criminels de la compagnie. La grève redouble alors dans des affrontements, mais ne réussit pas à s’étendre, elle s’épuise et s’arrête début mai.

Toute l’opinion est frappée par ces événements et le pouvoir redoute une explosion généralisée. Clemenceau prépare la répression du 1er Mai. Des milliers de policiers sont concentrés dans Paris. Les bureaux de la CGT sont perquisitionnés. Griffuelhes est arrêté le 30 avril. A Paris et dans quelques villes, les manifestations sont assez importantes. A Paris, Clemenceau fait charger la cavalerie, il y a 800 arrestations dans la journée, deux morts. Le 2 mai, des salariés poursuivent la grève, ils sont jusqu’à 150 000.

Finalement, le mouvement pour les 8 heures échoue. Mais, comme l’avaient envisagé Pouget et Griffuelhes eux-mêmes, c’est un " succès moral " pour les travailleurs... qui se répercuta d’ailleurs dans les élections du même mois, au profit des candidats socialistes. Luquet, secrétaire de la fédération des coiffeurs, peut écrire quelques mois après : " Le résultat matériel le plus tangible de la campagne qui, durant 18 mois, a maintenu la classe ouvrière en haleine pour la mettre debout au 1er Mai dernier est, sans contredit, la conquête du Repos hebdomadaire " (loi du 13 juillet 1906).

Le congrès d’Amiens (8-16 octobre 1906) analysera dans son rapport que : " La manifestation fut imposante. Les travailleurs y participèrent nombreux. Il serait difficile d’en indiquer le nombre. Ce qui est à retenir, c’est que jamais semblable effervescence ne s’était produite. La classe ouvrière, sous l’impulsion des organisations ouvrières actives, se levait pour réclamer plus de repos et plus de loisirs. Disons-le : les événements du jour et ceux qui suivirent allaient étonner et surprendre bien des camarades... ".

C’est à ce congrès que fut adoptée (Pour 830 - Contre 8 - Blanc 1) la fameuse Charte qui reformule l’ensemble de l’expérience anarcho-syndicaliste. Dans la lutte de classe cantonnée au " terrain économique ", elle réaffirme la " double besogne " syndicale : " l’oeuvre revendicatrice quotidienne, la coordination des efforts ouvriers, l’accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d’améliorations immédiates, telles que la diminution des heures de travail, l’augmentation des salaires " et " l’émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste ". Elle se dégage " de toute école politique " et demande aux syndiqués " de ne pas introduire dans le syndicat les opinions qu’il professe au dehors ".

Des limites qui indiquent les voies de leur dépassement

La Charte d’Amiens exprime bien les limites de l’ensemble du mouvement syndicaliste révolutionnaire, des limites auxquelles l’ensemble du mouvement ouvrier est confronté. L’articulation entre la grève générale, la luttes des salariés, et la prise du pouvoir sont au cœur des préoccupations des militants révolutionnaires. En Allemagne, comme en France, un courant réformiste prétend tirer du marxisme l’idée que les intérêts ouvriers sont conciliables avec la participation gouvernementale, avec une arrivée paisible au pouvoir par les élections, sans remettre en cause l’Etat de la bourgeoisie, niant toutes les leçons tirées par Marx et Engels de la Commune de Paris. En réaction, le courant anarchiste, rejette le problème, limitant de façon artificielle la lutte des ouvriers au seul terrain économique.

Ce sont finalement les ouvriers russes, avec la révolution de 1905, qui font la démonstration que les questions politiques et économiques sont inséparables dans la lutte de classe. La classe ouvrière russe, confrontée au pouvoir dictatorial du tsar, a été amenée à pousser au plus haut niveau sa lutte de classe, de la grève jusqu’à l’insurrection. Trotsky écrit : " La grève politique générale fut l’arme principale du soviet. ... Bien que la propriété des moyens de production soit restée comme précédemment entre les mains des capitalistes et de l’Etat, bien que le pouvoir gouvernemental soit demeuré entre les mains des bureaucrates, ce fut le soviet qui disposa des ressources nationales de production et des moyens de communication... Et ce fut ce pouvoir qu’eut le soviet, et qui se manifesta par des faits, de paralyser l’économie et d’introduire l’anarchie dans l’existence de l’Etat, qui fit de lui précisément ce qu’il fut. " (1905) Rosa Luxembourg, dans Grève de masse, parti et syndicat, s’appuie sur la dynamique réelle du mouvement de grève, des grèves locales à la grève générale, des journées de luttes pour les salaires, à celles revendiquant les droits démocratiques, pour montrer comment la grève, même économique, prend un contenu politique : " La grève de masse n’est que la forme revêtue par la lutte révolutionnaire ... Elle est la pulsation vivante de la Révolution et en même temps son plus puissant ressort. En un mot, la grève de masse, telle que nous la montre la Révolution russe, n’est pas un moyen ingénieux, inventé pour donner plus de force à la lutte prolétarienne ; elle est le mode de mouvement de la masse prolétarienne, la forme de manifestation de la lutte prolétarienne dans la Révolution. "

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Faute de n’avoir pas su tirer de l’expérience de sa propre activité pratique comme de celle de la révolution russe la nécessité de formuler une politique liant les luttes immédiates à la question politique, c’est-à-dire à la question de la prise du pouvoir, le mouvement ouvrier restera sur des conceptions réformistes. " La double besogne ", défense des intérêts immédiats et lutte pour l’émancipation ne feront pas leur unité. L’action syndicale restera opposée à l’action politique. Le mouvement ascendant des mobilisations marquant le pas, les faiblesses politiques de l’anarcho-syndicalisme paralyse la CGT. Une crise s’ouvre. Pouget et Griffuelhes s’éloignent. Jouhaux devient secrétaire confédéral en 1909. Il le restera jusqu’en 1947 ! A travers sa personne et son orientation, l’anarcho-syndicalisme se mue en politique réformiste.

La force des militants qui avait construit le développement du mouvement ouvrier autour d’une perspective de lutte de classe se trouve désarmée par les limites mêmes de leur conception.

Renoncer à la question politique, c’était accepter le cadre social imposé par la bourgeoisie, au risque de laisser le terrain libre à une logique réformiste. De son côté, le courant socialiste, connaissant une évolution parallèle, faisait de la question politique une préoccupation parlementaire, dont les progrès se mesuraient aux nombres de sièges à l’Assemblée. Cette évolution dépossède la classe ouvrière de la question politique, elle est cantonnée au seul terrain économique, dans les limites mêmes du système.

Cette crise laissera l’ensemble du mouvement ouvrier désarmé face à la guerre impérialiste qui s’annonce. La tactique de la grève générale devient l’ombre d’elle-même, objet de résolutions à répétition dans les congrès syndicaux et socialistes, comme remède miracle pour empêcher la guerre. En 1914, les directions de la CGT et de la SFIO sont emportées par la vague chauvine et rejoignent l’union sacrée. Jouhaux, accepte " à titre personnel " d’être nommé commissaire à la Nation un mois après le début de la guerre, tandis que Guesde devient ministre.

Mais la tradition de la lutte de classe n’est pas étouffée. Ce sera des rangs de la CGT que viendront les militants qui dépasseront les limites de l’anarcho-syndicalisme, pour maintenir pendant la guerre un courant internationaliste, et la dynamique portée par la révolution de 1917 qui donnera naissance au Parti communiste, ouvrant une nouvelle période du mouvement ouvrier.

Franck Coleman


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