Au cinéma ce soir : « United Red Army » (les lendemains difficiles de 1968 dans l’extrême gauche japonaise)

dimanche 3 septembre 2017.
 

« United Red Army » : l’extrême gauche japonaise en dérive

« United Red Army », le titre claque au vent comme un vieux film russe d’Eisenstein, mais c’est au Japon que cela se passe. Nous sommes au début des années 70, et une frange de l’extrême gauche japonaise se radicalise, bascule dans la lutte armée. Des années de plomb version nippone, décortiquées dans une incroyable saga de 3h10 de Koji Wakamatsu, rythmées par la musique psychédélique de Jim O’Rourke.

En Italie, en Allemagne et au Japon, des pans entiers de l’extrême gauche ont ainsi basculé, dans la foulée des illusions perdues de 68, dans une action violente sans issue, autodestructrice et s’achevant le plus souvent dans un cul de sac sanglant. La dérive japonaise est moins connue en France que celle des Brigades rouges italiennes ou de la Fraction armée rouge allemande...

« United Red Army » montre avec une minutie diabolique l’engrenage dans lequel est entrée une partie de la jeunesse japonaise, radicalisée par l’alliance nippo-américaine de l’après-guerre, par l’impact de la guerre du Vietnam et de la Révolution culturelle, et par les conservatismes de la société japonaise. Les images noir et blanc de ces années de manifs géantes, hyperdisciplinées, s’achevant en baston géant avec les forces de police, replacent l’épopée dans son contexte historique.

L’autocritique et la mort

Le passage à la lutte armée pousse les militants japonais dans une voie qui dérive très vite vers l’autodestruction. La nécessaire discipline des clandestins se double d’un puritanisme et d’un abandon de tout individualisme, et tout manquement est passible d’une autocritique musclée, et, progressivement, de la mort.

On relèvera ainsi quatorze victimes de ces séances monstrueuses d’autocritique collective, sur lesquelles Koji Wakamatsu, le chroniqueur passionné de ces années folles, ne nous épargne aucun détail, aussi insupportables soient-ils. Une manière de nous faire entrer dans la psychologie du groupe, son décalage croissant avec la réalité, son idéalisme doublé de calculs mesquins d’appareils ou d’egos. Des situations dans lesquelles la vie humaine compte de moins en moins, en profond décalage avec un discours humaniste.

De quoi faire ressurgir en mémoire le titre de Libération lors de la lutte implacable entre l’Etat ouest-allemand et le groupe Baader-Meinhof : « la guerre des monstres », marquant la rupture de l’extrême gauche française avec ce choix de la violence.

La troisième partie du film évoque un épisode fortement médiatisé à l’époque : le siège d’un groupe de jeunes armés, acculés dans une maison d’Asama Sanso, un village perdu en pleine montagne, où ils prennent une femme en otage. Un long siège, entrecoupé de fusillades, de moments drôles ou tendus, qui marquent, de fait, la fin de cette épopée.

Une fin symbolisée, en quelque sorte, par une phrase de la mère d’un des jeunes forcenés d’Asama Sanso, qui s’adresse à son fils par mégaphone pour l’inciter à se rendre :

« C’est fini, Nixon est en visite chez Mao »…

On sort du film sonné par la force cinématographique et par le poids de l’histoire. Une tranche de vie du XXe siècle qui a mal tourné.

Par Pierre Haski Rue89

Pour visionner la bande annonce video du film, cliquez sur ce lien


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