21 octobre 1967 : La manifestation contre la guerre du Vietnam devant le Pentagone, un symbole de la radicalisation de la jeunesse entre 1966 et 1968

vendredi 16 juin 2017.
 

Jamais sans doute dans l’histoire, la nouvelle génération ne s’est autant vécue comme une couche sociale particulière que dans ces années. La jeunesse américaine joue un rôle important dans le climat contestataire d’alors avec des formes de lutte dures.

Les raisons sociologiques (scolarisation, presse spécifique, repaires musicaux et vestimentaires...) et politiques ont été développées par divers ouvrages. Je voudrais particulièrement insister sur le rôle nouveau joué par la télévision et la radio, concernant la Guerre du Vietnam et les scènes violentes de répression du mouvement jeune. Pour pouvoir manifester, contenir puis affronter les forces de l’ordre, les manifestations s’organisent de plus en plus en conséquence.

La manifestation de la jeunesse américaine devant le Pentagone, le 21 octobre 1967, en est une parfaite illustration. Je me rappelle fort bien de l’émotion qu’elle a suscitée dans des cercles militants et même dans des milieux jeunes plus larges. Pourtant, quiconque aime surfer sur internet peut constater la faible mémoire laissée par cet évènement.

En septembre octobre 67, la campagne de préparation de ce rassemblement défilé bat son plein. Il touche d’autant plus que tout jeune américain est concerné par la conscription et l’engagement dans la guerre en Indochine. A cette date, les Etats Unis comptent 510 000 GIs au Vietnam plus 70000 autres dans les pays voisins.

La campagne d’information préalable à la manifestation a d’autant plus d’impact que les responsabilités des USA dans la tragique guerre du Vietnam sont alors connues. Lorsque la France a décidé de se retirer d’Indochine en 1954, s’étaient ouvertes les négociations de Genève après 10 ans de guerre. Les représentants vietnamiens insistaient pour la tenue d’élections assez rapides sur tout le territoire. Les USA avaient empêché ces élections, s’appuyant pour cela sur un compromis avec l’URSS. C’est ainsi que les Vietnamiens avaient accepté un report à juillet 1956 de ces élections supervisées par une commission de contrôle international.

En juillet 1956, les USA avaient continué à refuser ces élections. Pourquoi ? Le président Eisenhower l’avait parfaitement expliqué : "Je ne me suis jamais entretenu avec une personne au fait des affaires indochinoises sans qu’elle tombe d’accord qu’en cas d’élection... 80 pour cent peut-être de la population auraient voté en faveur du communisme et de Ho Chi Minh". " Or, les USA veulent garder leur main mise économique sur les richesses du pays... Supposons que nous perdions l’Indochine... l’étain et le tungstène, auxquels nous attachons tant de valeur dans cette région, cesseraient de nous parvenir... Aussi, quand les Etats Unis votent 400 millions de dollars pour soutenir cette guerre, ce n’est pas en pure perte. Nous votons pour le moyen le moins onéreux (de protéger) ... notre sécurité et notre pouvoir d’obtenir certaines richesses des territoires d’Indochine et du Sud-Est asiatique qui nous sont nécessaires" (Eisenhower lors d’une réunion à Seattle des gouverneurs d’état).

Pour maintenir leur domination, les USA ont donc artificiellement créé un Sud-Vietnam disposant d’une énorme armée de 700 000 hommes. A défaut d’élections, ils ont organisé un référendum particulièrement frauduleux pour justifier l’installation du général Diem au pouvoir. Vu le faible crédit de ce militaire, une répression dictatoriale a été imposée à la population. De 1962 à 1967, 14 millions de vietnamiens ruraux ont été déplacés de force de leurs lieux de vie vers des camps de "pacification" ou de "concentration". Le nombre de prisonniers croupissant et mourant dans des cachots sordides se maintient aux environs de 150000.

La manifestation du 17 avril 1967 a déjà eu un grand écho médiatique avec 200 000 personnes défilant à New York et des centaines de jeunes brûlant leurs papiers militaires. Les prises de position d’intellectuels et artistes américains se multiplient ; elles ont d’autant plus de poids lorsqu’elles émanent de chanteurs et acteurs en vogue : Bob Dylan, John Lennon, Joan Baez, Jane Fonda... Le nombre d’objecteurs de conscience (Mohammed Ali...) et même de déserteurs s’accroit considérablement.

Le 21 octobre 1967, donc, doit se dérouler à Washington la septième manifestation américaine contre la guerre du Vietnam. La tension est telle que la Maison Blanche a mobilisé des troupes d’élite pour protéger le Pentagone :

* 1500 policiers

* 2500 gardes nationaux

* 200 marshalls (capitaines de gendarmerie)

* 6000 soldats d’élite de la 82ème division aéroportée.

La manifestation avance, drapeau du FNL vietnamien au vent. Lorqu’elle parvient au pied du Pentagone, ô surprise, l’organisation étudiante SDS (Students for a Democratic Society) aidée de quelques autres groupes, CHARGE le barrage de police militaire.

Une fois le barrage forcé, ils escaladent les murs de six mètres de haut du célèbre quartier général du ministère de la défense, citadelle réputée inexpugnable du monde impérialiste.

Bientôt, 2000 jeunes gambadent sur les toits du Pentagone, pénétrant par en haut, dans des zones totalement interdites d’accès au public.

Ordre est donné aux soldats de la 82ème de déblayer ces importuns en particulier la masse de dizaines de milliers de manifestants attendant devant le Pentagone.

La charge des parachutistes restera comme un exemple d’inhumanité.

"Ils s’enfoncèrent lentement dans la foule, en s’attaquant d’abord aux filles du premier rang à coups de pied puis, pour rompre la chaîne qu’elles formaient, en frappant sur la tête et les bras à plusieurs reprises avec la crosse de leurs fusils et de leurs baïonnettes" (par la journaliste Margie Stamberg, Free Press de Washington).

L’universitaire Harvey Mayes témoigna sur le cas d’une fille dont le visage fut fracassé par un soldat à coup de matraque "Elle se tourna et nous pûmes voir son visage ou plutôt ce qu’il en restait".

Bien sûr, la manifestation est refoulée, explosée, repoussée loin du Pentagone.

Elle restera cependant la preuve de la détermination des jeunes Américains d’alors en solidarité avec les peuples du monde, contre la politique menée par leurs dirigeants politiques.

Jacques Serieys


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