Réponse de Robespierre aux Manifestes des rois ligués contre la République ( 5 décembre 1793)

vendredi 6 décembre 2013.
 

Réponse de la Convention nationale

aux manifestes des rois ligués contre la République

5 décembre 1793 - 15 frimaire An II

Proposée par Robespierre, au nom du Comité de salut public ; décrétée par la Convention.

La Convention nationale répondra-t-elle aux manifestes des tyrans ligués contre la République française ? Il est naturel de les mépriser ; mais il est utile de les confondre ; et il est juste de les punir.

Un manifeste du despotisme contre la liberté ! Quel bizarre phénomène ! ... Comment n’ont-ils pas craint que le sujet de la querelle ne réveillât le souvenir de leurs crimes et ne hâtât leur ruine ?

De quoi nous accusent-ils ? de leurs propres forfaits.

Les rois accusent le peuple entier d’immoralité ! Peuples, prêtez une oreille attentive aux leçons de ces respectables précepteurs du genre humain. La morale des rois, juste ciel ! Peuples, célébrez la bonne foi de Tibère, et la candeur de Louis XVI ; admirez le bon sens de Claude et la sagesse de George ; vantez la tempérance et la justice de Guillaume et de Léopold ; exaltez la chasteté de Messaline, la fidélité conjugale de Catherine et la modestie d’Antoinette ; louez l’invincible horreur de tous les despotes passés, présents et futurs, pour les usurpations et la tyrannie, leurs tendres égards pour l’innocence opprimée, leur respect religieux pour les droits de l’humanité.

Ils nous accusent d’irréligion ; ils publient que nous avons déclaré la guerre à la Divinité même. Qu’elle est édifiante, la piété des tyrans ! et combien doivent être agréables au ciel les vertus qui brillent dans les Cours, et les bienfaits qu’ils répandent sur la terre ! De quel Dieu nous parlent-ils ? en connaissent-ils d’autre que l’orgueil, que la débauche et tous !es vices ?

Ils se disent les images de la Divinité... Est-ce pour la faire haïr ? Ils disent que leur autorité est son ouvrage. Non : Dieu créa les tigres ; mais les rois sont le chef-d’oeuvre de la corruption humaine. S’ils invoquent le ciel, c’est pour usurper la terre ; s’ils nous parlent de la Divinité, c’est pour se mettre à sa place : ils lui renvoient les prières du pauvre et les gémissements du malheureux ; mais ils sont eux-mêmes les dieux des riches, des oppresseurs et des assassins du peuple.

Honorer la Divinité et punir les rois, c’est la même chose. Et quel peuple rendit jamais un culte plus pur que le nôtre au grand Etre sous les auspices duquel nous avons proclamé les principes immuables de toute société humaine ?

Les lois de la justice éternelle étaient appelées dédaigneusement les rêves des gens de bien ; nous en avons fait d’imposantes réalités. La morale était dans les livres des philosophes ; nous l’avons mise dans le gouvernement des nations. L’arrêt de mort prononcé par la nature contre les tyrans dormait oublié dans les coeurs abattus des timides mortels ; nous l’avons mis à exécution. Le monde appartenait à quelques races de tyrans, comme les déserts de l’Afrique aux tigres et aux serpents ; nous l’avons restitué au genre humain.

Peuples, si vous n’avez pas la force de reprendre votre part de ce commun héritage, s’il ne vous est pas donné de faire valoir les titres que nous vous avons rendus, gardez-vous du moins de violer nos droits ou de calomnier notre courage.

Les Français ne sont point atteints de la manie de rendre aucune nation heureuse et libre malgré elle. Tous les rois auraient pu végéter ou mourir impunis sur leurs trônes ensanglantés, s’ils avaient su respecter l’indépendance du peuple français : nous ne voulons que vous éclairer sur leurs impudentes calomnies,

Vos maîtres vous disent que la nation française a proscrit toutes les religions, qu’elle a substitué le culte de quelques hommes à celui de la Divinité ; ils nous peignent à vos yeux comme un peuple idolâtre ou insensé.

Ils mentent : le peuple français et ses représentants respectent la liberté de tous les cultes, et n’en proscrivent aucun. Ils honorent la vertu des martyrs de l’humanité sans engouement et sans idolâtrie ; ils abhorrent l’intolérance et la persécution, de quelque prétexte qu’elles se couvrent. Ils condamnent les extravagances du philosophisme, comme les folies de la superstition, et comme les crimes du fanatisme.

Vos tyrans nous imputent quelques irrégularités, inséparables des mouvements orageux d’une grande révolution ; ils nous imputent les effets de leurs propres intrigues, et les attentats de leurs émissaires. Tout ce que la Révolution française a produit de sage et de sublime est l’ouvrage du peuple ; tout ce qui porte un caractère différent appartient à nos ennemis.

Tous les hommes raisonnables et magnanimes sont du parti de la République ; tous les êtres perfides et corrompus sont de la faction de vos tyrans. Calomnie-t-on l’astre qui anime la nature. pour des nuages légers qui glissent sur son disque éclatant ? L’auguste Liberté perd-elle ses charmes divins, parce que les vils agents de la tyrannie cherchent à la profaner ? Vos malheurs et les nôtres sont les crimes des ennemis communs de l’humanité. Est-ce pour vous une raison de nous haïr ?

Non : c’est une raison de les punir...

Français, hommes de tous les pays, c’est vous qu’on outrage, en insultant à la liberté, dans la personne de vos représentants ou de vos défenseurs, On a reproché à plusieurs membres de la Convention des faiblesses ; à d’autres des crimes.

Eh ! qu’a de commun avec tout cela le peuple français ? qu’a de commun la représentation nationale, si ce n’est la force qu’elle imprime aux faibles, et la peine qu’elle inflige aux coupables ?

Toutes les armées des tyrans de l’Europe repoussées, malgré cinq années de trahisons, de conspirations et de discordes intestines ; l’échafaud des représentants infidèles élevé à côté de celui du dernier de nos tyrans ; les tables immortelles où la main des représentants du peuple grava, au milieu des orages, le pacte social des Français ; tous les hommes égaux devant la loi ; tous les grands coupables tremblants devant la justice ; l’innocence sans appui étonnée de trouver enfin un asile dans les tribunaux ; l’amour de la patrie triomphant malgré tous les vices des esclaves, malgré toute la perfidie de nos ennemis ; le peuple énergique et sage, redoutable et juste, se rallient à la voix de la raison, et apprenant à distinguer ses ennemis sous le masque même du patriotisme ; le peuple français courant aux armes pour défendre le magnifique ouvrage de son courage et de sa vertu : voilà l’expiation que nous offrons au monde, et pour nos propres erreurs et pour les crimes de nos ennemis.

S’il le faut, nous pouvons encore lui présenter d’autres titres : notre sang aussi a coulé pour la patrie. La Convention nationale peut montrer aux amis et aux ennemis de la France d’honorables cicatrices et de glorieuses mutilations.

Ici deux illustres adversaires de la tyrannie sont tombés à ses yeux sous les coups d’une faction parricide : là, un digne émule de leur vertu républicaine, renfermé dans une ville assiégée, a osé former la résolution généreuse de se faire, avec quelques compagnons, un passage au travers des phalanges ennemies ; noble victime d’une odieuse trahison, il tombe entre les mains des satellites de l’Autriche, et il expie, dans de longs tourments, son dévouement sublime à la cause de la liberté.

D’autres représentants pénètrent au travers des contrées rebelles du Midi, échappent avec peine à la fureur des traîtres, sauvent l’armée française livrée par des chefs perfides, et reportent la terreur et la fuite aux satellites des tyrans de l’Autriche, de l’Espagne et du Piémont : dans cette ville exécrable, l’opprobre du nom français, Baille et Beauvais, rassasiés des outrages de la tyrannie, sont morts pour la patrie et pour ses saintes lois. Devant les murs de cette cité sacrilège , Gasparin. dirigeant la foudre qui devait la punir, Gasparin enflammant la valeur républicaine de nos guerriers, a péri victime de son courage et de la scélératesse du plus lâche de tous nos ennemis.

Le Nord et le Midi, les Alpes et les Pyrénées, le Rhône et l’Escaut, le Rhin et la Loire, la Moselle et la Sambre, ont vu nos bataillons républicains se rallier, à la voix des représentants du peuple, sous les drapeaux de la liberté et de la victoire : les uns ont péri, les autres ont triomphé.

La Convention tout entière a affronté la mort et bravé la fureur de tous les tyrans.

Illustres défenseurs de la cause des rois, princes, ministres, généraux, courtisans, citez-nous vos vertus civiques ; racontez-nous les importants services que vous avez rendus à l’humanité.

Parlez-nous des forteresses conquises par la force de vos guinées ; vantez-nous le talent de vos émissaires et la promptitude de vos soldats à fuir devant les défenseurs de la République ; vantez-nous votre noble mépris pour le droit des gens et pour l’humanité ; nos prisonniers égorgés de sang-froid, nos femmes mutilées par vos janissaires, les enfants massacrés sur le sein de leurs mères... et la dent meurtrière des tigres autrichiens déchirant leurs membres palpitants : vantez-nous vos exploits d’Amérique, de Gênes et de Toulon ; vantez-nous surtout votre suprême habileté dans l’art des empoisonnements et des assassinats. Tyrans, voilà vos vertus !

Sublime Parlement de la Grande-Bretagne, citez-nous vos héros. Vous avez un parti de l’opposition. Chez vous le patriotisme s’oppose ; donc le despotisme triomphe : la minorité s’oppose ; la majorité est donc corrompue. Peuple insolent et vil, ta prétendue représentation est vénale sous tes yeux et de ton aveu, Tu adoptes toi-même leur maxime favorite : que les talents de tes députés sont un objet d’industrie, comme la laine de tes moutons et l’acier de tes fabriques... Et tu oserais parler de morale et de liberté !

Quel est donc cet étrange privilège, de déraisonner sans mesure et sans pudeur, que la patience stupide des peuples semble accorder aux tyrans ? Quoi ! ces petits hommes, dont le principal mérite consiste à connaître le tarif des consciences britanniques ; qui s’efforcent de transplanter en France les vices et la corruption de leur pays ; qui font la guerre, non avec les armes, mais avec des crimes, osent accuser la Convention nationale de corruption, et insulter aux vertus du peuple français !

Peuple généreux, nous jurons par toi-même que tu seras vengé. Avant de nous faire la guerre, nous exterminerons tous nos ennemis ; la maison d’Autriche périra plutôt que la France ; Londres sera libre avant que Paris redevienne esclave. Les destinées de la République et celles des tyrans de la terre ont été pesées dans les balances éternelles : les tyrans ont été trouvés plus légers. Français, oublions nos querelles, et marchons aux tyrans ; domptons-les, vous, par vos armes ; nous, par nos lois.

Que les traîtres tremblent ! que le dernier des lâches émissaires de nos ennemis disparaisse ! que le patriotisme triomphe, et que l’innocence se rassure ! Français, combattez : votre cause est sainte, vos courages sont invincibles ; vos représentants savent mourir ; ils peuvent faire plus : ils savent vaincre.


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