Pinochet est mort le 10 décembre 2006 : VA VOIR LA-BAS QUI S’Y TROUVE !

lundi 12 décembre 2011.
 

Pinochet est mort dans son lit. Mais des copains l’attendent de l’autre côté pour lui foutre une raclée. Sûrement aussi que le syndicat des diables de l’enfer va lui faire une large démonstration de ce que ses salopards de la Dina, (la police politique dirigée par le toujours vivant Manuel Contreras), ont fait aux trois mille personnes, femmes, hommes et enfants qui leur sont tombées sous la main ; ça me serre le ventre d’y penser.

Dans ce nombre, il y a aussi des visages pour moi. Cette nuit là, mon copain Joseph (on l’appelait « pépé ») s’était couché un peu nerveux. Le président du syndicat clandestin des journalistes de Santiago du Chili n’aimait pas du tout l’ambiance mortelle des nuits d’état d’urgence. Et depuis cinq heures du soir les barrages étaient en place dans les rues. L’après midi, un commando de la résistance de gauche avait manqué une tentative armée contre Pinochet.

Les deux voitures qui entouraient celles du dictateur avaient été magnifiquement atteintes par les bazookas des militants postés dans la montagne. Malchance incroyable le troisième s’est enrayé. Le chauffeur de Pinochet a réussi à faire demi tour sur cette fichue route étroite comme une piste et à revenir sur Santiago. L’Etat d’urgence a été déclaré. Dans la nuit des types ont ouvert la porte de Pépé à coups de pied, ils ont couru dans la maison en hurlant et quand ils l’ont trouvé ils l’ont sorti de son lit et ils l’ont embarqué. Mais ce qu’on peut dire d’eux à leur décharge, si une idée pareille est possible, c’est qu’ils ont eu pitié de sa femme qui dormait avec lui et de son gosse.

Nous, les membres du « réseau d’appui à la presse indépendante », nous avons été prévenus presque aussitôt. Que faire ? On tournait en rond comme des fous. Avec le décalage horaire, là bas il a fait jour pendant qu’on se sentait si inutiles dans la nuit. Le matin, les gens du bidonville en face du cimetière sont allés commencer à poser des fleurs et des bougies autour du corps de Pépé parce que les autres l’ont fusillé là contre ce mur. Je la fais brève, comme on le dit pour une histoire où les détails pourraient abonder. Après cette nuit là, nous, ici, les militants qui étions aussi ses copains, nous nous sommes constitués en commission d’enquête sur ce meurtre.

Au lieu de m’occuper des vrais problèmes de proximité ou de continuer à me prélasser dans mon fauteuil de sénateur comme je le fais d’habitude si j’en crois mes détracteurs, je suis allé là-bas avec deux camarades pour embrasser sa veuve, notre copine elle aussi, et lui dire qu’on lâcherait pas prise. Car les policiers venaient de trouver une explication inouïe : « c’est pas nous, on ne sait pas qui c’est ». Sur place j’ai demandé rendez-vous à tout ce que ce pays comptait d’officiels susceptibles de savoir quelque chose à propos des rues de Santiago un soir où la circulation est interdite et où il y a un barrage tous les deux cents mètres, mais où la police prétend ne rien savoir d’un groupe de cinq types qui embarque un journaliste récalcitrant et le fusille dans la rue.

Comme l’ambassade de France me donnait un puissant coup de main, je suis allé jusque dans le bureau du ministre de l’intérieur, un militaire jaunâtre et gris comme un cendrier. Celui-ci m’a dit « J’espère que vous ne nous soupçonnez pas, tout de même ! Nous sommes un état de droit ! Nous ne sommes pas un Etat totalitaire. Nous combattons le totalitarisme marxiste ! Nous nous sommes un régime autoritaire. Pas totalitaire ! » J’ai bien compris qu’il se moquait de moi avec cette arrogance spéciale des puissants qui se sentent hors de portée du commun des mortels. Des comme celui-là j’en ai souvent rencontré dans l’existence. Ce type me regardait droit dans les yeux. Et moi j’en ai fait autant quand je lui ai demandé ce qu’il fallait penser d’un régime d’autorité impuissant à savoir ce qui se passe dans les rues de la capitale quand il y a un barrage militaire à chaque carrefour et où le ministre de l’intérieur ne sait pas qui enlève et fusille un journaliste en pleine rue.

Ce que j’ai fait n’a servi à rien ? Juste à montrer à ce type de marionnette sanglante qu’on pouvait venir se foutre d’elle nez à nez sans qu’il y puisse rien parce que même mort il y a des gens qui vous donnent du courage pour remuer les montagnes. Ceux-là vivent pour toujours comme le prouve cette note. Et si j’ai oublié le nom du bourreau que j’avais en face de moi dans ce bureau doré au palais de la monéda, j’ai gardé la mémoire de celui qu’il avait fait assassiné. C’était Pépé Carasco Tapia.

Les gens du bidonville ont mis des fleurs et des bougies pendant des mois à l’endroit où ils ont trouvé son cadavre. Et comme ils faisaient aussi des prières à cette occasion, Pépé a commencé une nouvelle carrière de délégués des travailleurs de l’autre côté des fleurs et des bougies. Ca marchait pas mal apparemment. Alors, les gens ont mis des ex-voto : « gracia por el favor de dios », gracia por el trabajo » et ainsi de suite dans tous les registres des préoccupations humaines ordinaires pour lesquelles il faut si souvent des coups de pouce surnaturels pour y arriver. Pourtant Pépé était un grand mécréant qui aimait rire et faire la fête. Je pense que la plupart de ceux que Pinochet a fait martyriser, aussi. Maintenant, ce salopard nous a échappé. Mais les autres, ses doigts et ses mains, les faiseurs d’horreurs, ceux là sont encore là, a portée d’humanité c’est-à-dire de jugement.


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