L’accroissement de la population mondiale condamne le capitalisme irresponsable

samedi 28 janvier 2023.
 

https://www.mtaterre.fr/dossiers/co...

https://melenchon.fr/2022/11/22/hui...

https://www.lemonde.fr/planete/arti...

A) Quel est le problème ?

Il a fallu des centaines de milliers d’années pour que le nombre d’humains atteigne 1 milliard en 1800. Le rythme s’est alors accéléré : 2 milliards en 1950. L’accroissement du nombre d’individus a ensuite suivi un rythme incroyable : 6 milliards en l’an 2000, 8 milliards en 2022 d’après l’ONU, près de 10 milliards en 2050 et 11 milliards à la fin du siècle.

Toutes ces femmes, tous ces hommes veulent pouvoir boire, manger, dormir, se chauffer, étudier, voyager, avoir des enfants comme les pays occidentaux aujourd’hui. Et ils ont raison. Seul problème. Dès à présent, notre planète ne peut pas subvenir à de tels besoins ; il faudrait au moins une demi-Terre supplémentaire.

Aucune personne raisonnable ne peut croire en la capacité du capitalisme à maîtriser cette croissance dans le sens de l’émancipation humaine et la protection de la planète.

B) Conséquences et craintes devant l’accroissement actuel de population

La première conséquence évidente concerne l’aggravation de la pression exercée par les humains sur la nature : Sur tous les aspects des prédations humaines au détriment de la nature, l’affolement des statistiques et des courbes devient menaçant à partir du milieu du vingtième siècle, c’est à dire à partir d’une population mondiale de 2 milliards. Avec 8 milliards d’êtres humains vivant sur notre Terre, comment préserver réellement l’écosystème ? La multiplication des pollutions de l’air (gaz à effet de serre...), de l’eau, des terres, des aliments demanderait des pouvoirs publics très conscients et très actifs. Or, les Conférences internationales successives ont préféré éviter de voir et d’gir.

La seconde conséquence concerne la nourriture. L’étude des habitudes alimentaires, particulièrement dans les pays dits pauvres, montrent que les achats de viande et de protéines d’origine animale ont nettement augmenté en même temps que la démographie galopante. Or, pour produire 1 calorie de viande blanche, il faut 3 calories végétales et pour de la viande rouge, il y a besoin de 7 calories végétales. Le changement des habitudes alimentaires renforce la pression sur les ressources disponibles (terres, intrants, pollution etc.) et accentue les effets du changement climatique.

La troisième conséquence et crainte concerne l’aménagement du territoire. Les six milliards d’humains supplémentaires de le milieu du 20ème siècle ne se sont pas répartis géographiquement de façon harmonieuse. Ils se sont essentiellement entassés dans d’immenses agglomérations et mégalopoles anarchiques ceinturées de bidonvilles et favelas généralement peu pourvus ou dépourvus dépourvus de tout service public et de toute infrastructure (électricité, eau courante, évacuation d’eau usée, transport, éducation, santé, sécurité…)

Sur les dix dernières années, l’incapacité du capitalisme à gérer à la fois démographie en hausse, aménagement du territoire, production alimentaire de qualité et protection de l’environnement est facile à établir

- développement

- diminution de plus en plus rapide des forêts (pourtant indispensables à l’écosystème)

- tensions autour de la maîtrise de l’eau

- L’accaparement des terres agricoles vivrières au profit de productions liées au marché mondial, l’exode rural, la spéculation entraînent le retour de famines endémiques

C) De par sa nature, le système capitaliste multiplie les dangers

Le problème à résoudre pour l’humanité dans les 40 ans à venir, c’est bien plus celui du type de société que l’accroissement en soi de population. « La consommation moyenne par habitant de ressources comme le pétrole et les métaux, ou la production moyenne de déchets comme le plastique ou les gaz à effet de serre, sont en moyenne 32 fois supérieures dans les pays développés..."

Le capitalisme financier transnational n’a en rien contribué à régler ces questions, au contraire. Il ne fera pas mieux à l’avenir, au contraire.

Quiconque connaît les problèmes créés par l’urbanisation de Bombay, Delhi, Calcutta, Le Caire, Mexico, Rio de Janeiro, Kinshasa, Le Cap ou Lagos doit être inquiet devant les prévisions pour les 40 ans à venir. L’Inde comptait 350 millions d’habitants en 1950, 1,2 milliard aujourd’hui et environ 1,62 milliard en 2050. L’Afrique porte 1 milliards d’habitants aujourd’hui, environ 2 milliards en 2050.

Plus évident encore : le libre-échange est jumeau de la société de consommation avec les USA comme modèle. « La population n’est pas le problème, mais ce qu’elle consomme et dégrade,oui ! affirme le scientifique Jarred Diamond... Le Kenya a une population qui croît de plus de 4% par an. C’est un problème pour les 30 millions d’habitants de ce pays qui souffrent de malnutrition, mais pas un fardeau pour le reste du monde, car les Kenyans consomment peu. Le problème, ce sont les 300 millions d’Américains qui, chacun, consomment autant que 32 Kenyans.

Ils font payer l’addition à tout le monde : émissions, réchauffement, déforestation, élevage de masse... »

La répartition de plus en plus inégale des richesses, le pillage par les multinationales des pays où naissent le plus d’enfants entraîne une émigration absolument inévitable et tous les malheurs inhérents à ce déracinement.

D) Projections démographiques pour 2050 :

- une baisse continue de leur part de population mondiale pour l’Europe (21% en 1950, 10,7% en 2010, 7,7% en 2050 Russie comprise), pour l’Amérique du Sud, centrale et Caraïbes (de 8,6% en 2010 à 8% en 2050), pour l’Amérique du Nord.

- La population de l’Asie va continuer à croître (de 4,1 milliard en 2010 à 5,1 milliard en 2050) mais sa part de la population mondiale va baisser (de 60,4% à 55,3%)

- La proportion d’habitants de l’Afrique dans la population mondiale va, elle, connaître une véritable explosion : de 9% en 1950 à 14,8% en 2010 et 23,6% en 2050). Or, la majorité des richesses de ce continent sont actuellement pillées par les multinationales ; aussi les Etats restent pauvres et instables. Les régions du monde dont l’accroissement démographique serait le plus élevé se situent toutes en Afrique. Les pays d’Afrique de l’Ouest (Sénégal, Mali, Guinée, Côte d’Ivoire, Nigéria...) accueilleraient 153% d’habitants supplémentaires, suivis de près par ceux d’Afrique orientale (Kenya, Somalie, Ethiopie, Tanzanie...) avec 146% puis ceux d’Afrique centrale (Congo, Angola, Rwanda...) avec 122%.

Ces projections pour 2050 dessinent de grands bouleversements géopolitiques :

- A cette date, les trois pays les plus peuplés de la planète seraient l’Inde (1,692 milliard), la Chine (1,313 milliard) et le Nigéria (433 millions).

- la population des USA continuerait à croître grâce à une immigration nette de 1,25 million de personnes supplémentaires chaque année, particulièrement en provenance d’Amérique latine. Nous pouvons considérer l’élection d’Obama comme un symbole de ce basculement démographique qui accroît progressivement la part des personnes originaires d’autres continents que l’Europe (en 2050, les "latinos" représenteraient 30% de la population, les Afro-Américains 13%, les Asiatiques 8%, autres 5%).

- lors de la dernière campagne présidentielle russe, Vladimir Poutine a placé la démographie comme sa priorité numéro 1. En effet, depuis la fin de l’URSS, le taux de natalité s’est effondré (moins 3,1 million d’enfants de 1989 à 2002), l’espérance de vie a baissé (pour les hommes 63,8 ans en 1970 et 61,4 ans en 2010). Près de 20000 villages ont été abandonnés et 36200 comptent moins de 10 habitants.

- les deux pays connaissant le plus fort vieillissement sont l’Allemagne et le Japon.

Dans beaucoup de pays capitalistes avancés, le vieillissement démographique et la baisse du taux de fécondité servent d’argument pour justifier des reculs en matière de retraite.

En France, le taux de fécondité (2ème du continent), la pyramide des âges et le solde migratoire restent favorables mais le leitmotiv libéral et social-libéral en appelle aussi aux reculs sur les retraites.

Je ne peux conclure sans insister sur le point de vue, signalé plus haut de Jarred Diamond. Le problème à résoudre pour l’humanité dans les 40 ans à venir, c’est bien plus celui du type de société que l’accroissement de population. « La consommation moyenne par habitant de ressources comme le pétrole et les métaux, ou la production moyenne de déchets comme le plastique ou les gaz à effet de serre, sont en moyenne 32 fois supérieures dans les pays développés... Les taux de consommation en chine sont 11 fois inférieurs aux taux américains. mais si demain toute la Chine rattrapait le niveau de vie des Américains, la consommation mondiale de pétrole augmenterait de 106% et celle des métaux de 94%. Si l’Inde suit, elle triplerait. Tout comme les émissions de gaz à effet de serre et les pollutions de toutes sortes. »

Jacques Serieys

B) Le fantasme de l’explosion démographique

Entretien avec Hervé Le Bras qui bat en brèche les généralités et les idées reçues concernant une invasion 
due à une hausse de la natalité qui participent du discours politique. Il affirme au contraire 
que l’on se dirige vers une stabilisation de la population mondiale.

« Quelle nation, quel continent, peut supporter une natalité qui fait que des familles ont entre 6 et 8 enfants  ?  » Quelle est la réaction du démographe face à cette déclaration faite à propos de l’Afrique  ?

HERVÉ LE BRAS Il s’agit d’une généralité. Si vous prenez le Maghreb, on se situe à 2,3 enfants. L’Égypte est à 3,2. Lorsqu’on descend vers la zone sahélienne, on trouve en effet des chiffres de 6 à 7 enfants, avec un maximum de 7 au Niger. Les taux sont encore élevés dans la partie centrale, puis on retombe sur des taux faibles en allant vers le sud. Il faut regarder dans le détail, y compris dans des zones à forte natalité  : le Kenya, qui était à 8 enfants par femme en 1970, se situe autour de 4. Le principal endroit de croissance en Afrique est la bande intertropicale, qui compte déjà pour 25 % de la croissance mondiale et qui comptera, si les prévisions s’avèrent justes, pour 75 % en 2050. Je dis bien «  si…  ». Actuellement, il y a 16 millions d’habitants au Niger. Les perspectives moyennes de l’ONU portent la ­population à 85 millions en 2055, soit 10 millions de plus que les Allemands à cette époque. Franchement, j’ai des doutes car il peut se passer de nombreuses choses. Personne n’avait prévu la baisse de la natalité en Iran  : de 6,5 enfants par femme en 1985 à 1,9 aujourd’hui. En fait, la question de la supposée explosion démographique se résume pour l’essentiel à ce qui arrivera dans cette bande intertropicale. Le reste est pratiquement réglé. Et ça risque même d’être réglé plus rapidement que prévu lorsque l’on voit la rapidité de la baisse dans des pays comme l’Iran ou en Amérique du Sud.

La citation à laquelle vous venez de réagir est tirée d’un discours de Nicolas Sarkozy à La Baule fin août. Quand une généralité devient un élément de discours politique, ne se trouve-t-on pas dans le fantasme démographique  ?

Hervé LE BRAS Cela permet de faire peur de ceux qui sont différents, pour dire les choses telles qu’elles sont. Ce sont des généralités qui ne sont pas innocentes. Derrière, il y a l’idée  : ils vont nous envahir. Idée stupide. Vous savez, il faut quand même traverser le Sahara, ce qui n’est pas rien. Cela demande du temps et de l’argent. Ceux qui veulent partir sont ceux qui ont un petit diplôme mais pas une famille assez aisée. Ils font partie du début des classes moyennes. C’est un Camerounais qui a fait un an d’informatique à l’université de Yaoundé, qui ne trouve pas de boulot car il n’a pas un parent bien placé dans l’administration. Ayant fait des études, il estime qu’il peut échapper au destin d’être paysan. Donc, il tente la belle. Quand il arrive en France, il est formé, il parle français, il est au-dessus de la moyenne du pays en termes de diplômes. L’idée de l’envahissement est stupide. Les gens pauvres ne vont pas loin. Ils n’ont pas une représentation suffisante du voyage. Ils n’ont pas suffisamment d’argent pour l’entamer. Où se réfugient les pauvres du Darfour  ? À 30 kilomètres de chez eux, au Tchad. Les pauvres Somaliens vont au Kenya. Ceux qui partent sont ceux qui ont des ressources, qui ont un iPhone, qui sont organisés, qui ont des points d’appui. Regardez les Syriens. Les pauvres restent dans des camps près de leur pays. Le reste du monde est trop loin pour eux. Il ne faut pas perdre de vue que, dans l’adversité, l’écrémage social est terrible. Donc, nous ne connaîtrons pas d’invasion car les migrations concernent une faible frange des populations.

La source des problèmes, ce n’est pas la démographie, donc  ?

HERVÉ LE BRAS Non, bien sûr. La démographie est utilisée pour biologiser la société.

Vous expliquez, dans votre livre (1), que l’utilisation de la démographie à des fins idéologiques n’est pas nouvelle

HERVÉ LE BRAS Au début du siècle, on l’a utilisée dans l’autre sens. Le discours consistait alors à dire que les populations blanches étant les seules qui s’accroissaient, elles avaient le droit d’aller peupler les autres coins de la planète. Pour Alexander Carr-Saunders, qui dirigeait la London School of Economics, la «  race blanche  », comme dit Mme Morano, avait le devoir de s’étendre sur des terres qui n’étaient pas occupées, genre l’Australie. Aujourd’hui, on utilise l’argument démographique inverse en parlant d’une invasion sous prétexte d’une plus forte fécondité des pays pauvres. C’est un élément du repli de la France actuellement.

Ce que dit Nicolas Sarkozy peut être partagé par nombre de Français…

Hervé LE BRAS C’est vrai que cette représentation est tenace. Elle se double d’une autre représentation que nous avons démontée trente-six fois  : celle de la fécondité française élevée à cause des immigrés. C’est totalement faux. On sait que la fécondité des immigrées est de 3 enfants et celle des Françaises se situe à 2. Mais si vous retirez les 7 % de femmes immigrées du total, vous arrivez à 1,93 contre 2… Le département qui affiche la fécondité la plus élevée est la Mayenne, avec 2,35 enfants par femme. Que je sache, ce n’est pas un département à forte immigration. Ce sont des peurs grotesques. Cela fait vingt ans que cela a été prouvé, mais l’argument continue de fleurir.

À La Baule, Nicolas Sarkozy ajoutait  : «  Il y a une question majeure  : combien pouvons-nous vivre sur la planète  ?  » Le nombre est-il un problème  ?

Hervé LE BRAS Non. Si vous voulez que chaque Terrien consomme 5 kilos de truffes par an, il faut tomber à 10 millions de personnes sur la planète pour satisfaire tout le monde. Si vous considérez que l’alimentation moyenne d’un habitant est celle d’un Japonais, alors les subsistances actuelles sont suffisantes pour nourrir le nombre d’habitants de la planète. Le problème réside dans les différents types de consommation. C’est une question sociale. Si vous avez des personnes sous-alimentées alors que l’offre globale est suffisante, c’est que d’autres personnes sont suralimentées. L’Inde produit suffisamment de calories pour nourrir sa population mais souffre d’une répartition inégale. Ce qui compte c’est le mode de vie, ce n’est pas le nombre d’hommes, si ce n’est à vouloir inutilement faire peur à la population.

Vous affirmez que, loin d’une supposée explosion démographique, on se dirige vers une stabilisation de la population.

Hervé LE BRAS Le taux de croissance de la population mondiale était de 2 % dans les années 1960. Il est de 1,1 % aujourd’hui. La diminution est assez régulière. Si on projette la courbe, on tend vers zéro dans une quarantaine d’années. Il y a dix ans, on entendait dire que dans un pays musulman, la fécondité ne pouvait pas baisser. Regardez l’Iran, qui n’était pas n’importe lequel des pays musulmans.

Précisément, ce qu’il s’est passé en Iran est presque stupéfiant. Comment l’explique-t-on  ?

Hervé LE BRAS On manque encore d’explications.

Une de vos collègues, Marie Ladier-Fouladi, dit pourtant un certain nombre de choses. «  Les femmes ont continué leur révolution  », dit-elle, et elle ajoute que l’Iran est la preuve de la «  capacité d’une société à inventer sa modernité en dépit d’un contexte politique et juridique défavorable  ».

Hervé LE BRAS C’est un constat. Et elle n’a pas tort. Cela signifie que les familles sont indépendantes de la volonté des mollahs  ? Oui. Cela ne m’étonne pas. On va certainement être étonné de ce qu’il va se passer dans les années à venir, d’autant que l’ostracisme va prendre fin. Mais les explications classiques ne fonctionnent pas. Il y a celle de l’éducation des femmes. Or, cette dernière progresse assez lentement. Mais le taux de natalité s’effondre en 1985. Il y a un déclenchement brutal. L’explication la plus intéressante provient, à mon sens, du démographe Philippe Fargue  : la fin de la rente pétrolière. Avec l’enrichissement par le pétrole après 1974, les familles iraniennes ont misé sur le capital humain, donc sur l’éducation de leurs enfants. Puis le cours du pétrole s’est effondré. Les familles ont alors maintenu le choix de l’éducation pour leurs enfants, ce qui signifiait avoir moins d’enfants.

Le cas de l’Iran illustre ce que vous écrivez  : «  Les projections démographiques ne sont jamais sûres  »…

Hervé LE BRAS Si vous reprenez les travaux de l’ONU en 1994, ils prévoyaient 170 millions d’habitants en Iran en 2050. Ceux de 2014 tablent sur 90 millions. Vous me direz, ce sont des Iraniens, ils ne sont pas très futés en statistiques, ce qui est inexact d’ailleurs. Mais prenons l’Insee. En 1994, la prévision s’établit à 60 millions de Français en 2050. En 2010, on table sur 73 millions. Les prévisions sont inutiles et dangereuses, sauf si elles sont réalisées à court et moyen terme ou si elles ont un objectif précis pour savoir s’il faut faire des logements, des routes, des écoles. Alfred Sauvy a été le premier, au début des années 1930, à établir des prévisions exactement selon la méthode actuelle. Elles se sont avérées justes jusqu’en 1940, puis complètement fausses après, jusqu’en 1980. Il y a eu la guerre, le baby-boom, la découverte des antibiotiques qu’il ne pouvait pas prévoir. Il en avait gardé cependant un peu d’amertume et s’était forgé une devise  : «  Prévoir pour ne pas voir.  » Nous ne sommes pas victimes d’une biologie souterraine, heureusement. Il n’y a pas de fatalité démographique.

Entretien réalisé par Christophe Deroubaix, L’Humanité

(1) Vie et mort de la population mondiale, Éditions Le Pommier, 2009, 192 pages, 8,90 euros.

Huit milliards… et moi et moi

Le 15 novembre dernier, l’ONU a estimé que la population mondiale a atteint les huit milliards d’individus. Une fois de plus, pour quelques jours, l’attention est demandée pour le plus grand bouleversement en cours dans l’histoire humaine depuis à peine plus qu’un demi-siècle. Le nombre des humains a explosé sous les yeux d’une génération. La mienne. Il y avait 2,5 milliards d’habitants au milieu du XXe siècle, quand je suis né. Depuis la fin de 2011, nous étions plus de 7 milliards. Les femmes et les hommes de ma génération ont donc été contemporains de presque deux doublements successifs de la population totale de la planète. Aucune génération auparavant n’avait connu cela.

L’accélération du rythme de cette progression frappe d’abord. Quelle accélération ! On la mesure mieux si l’on se souvient qu’il aura fallu deux cent mille ans depuis nos premiers ancêtres pour atteindre le premier milliard de personnes vivant en même temps. C’était au début du dix-neuvième siècle. Mais il aura suffi de cent ans pour passer de deux à six milliards. Depuis, le rythme d’augmentation s’affole. Car il n’aura fallu que cinq ans pour compter à nouveau un milliard d’êtres humains supplémentaires entre 2009 et 2014… Oui, il n’aura fallu que cinq ans pour réaliser une augmentation qui avait pris auparavant deux mille siècles !

Le nombre porte en lui une dynamique imparable. On en connait le moteur. Croître, c’est se multiplier encore davantage à la génération suivante. Il faut alors satisfaire des besoins sans cesse croissants. Et il faut donc continuellement trouver les techniques et les matières premières qui rendent cela possible.

La question que cela pose ne concerne pas seulement le rythme d’accroissement de la population. Le nombre de personnes lui-même compte. Passer d’un à deux milliards de personnes vivant en même temps, ce n’est pas la même chose que de cent mille à deux cent mille. Pensons à l’impact sur la nature à laquelle ces masses prennent de quoi vivre, réalisons les conséquences sur la façon d’occuper le territoire et de s’organiser pour vivre en société ! Il est frappant de constater comment l’envol de toutes les courbes montrant l’aggravation dramatique des prédations humaines sur la nature commence avec l’envol du nombre des êtres humains à la moitié du vingtième siècle.

Le nombre met donc en cause le mode de consommation et de production des biens matériels. Plus grand est le nombre plus devrait être grand l’esprit de parcimonie dans le recours aux ressources. Mais le système capitaliste lui fonctionne à l’inverse. Il doit augmenter sans cesse le rythme de circulation de l’argent qui devient de la marchandise avant de devenir de nouveau de l’argent. Il doit donc sans cesse créer de nouveaux besoins, augmenter la rapidité de l’obsolescence des produits, étendre le domaine du jetable, niveler les goûts et les pratiques consuméristes pour élargir le marché des produits de masse.

Les paliers d’augmentation du nombre des humains expliquent sans doute le rythme particulier visible dans le déroulement de l’Histoire. En effet, on observe à chaque doublement de la population mondiale un changement radical de la condition humaine elle-même. Ce fut le cas avec le passage de la cueillette à l’agriculture, des outils de pierre à ceux en métal, de la chasse à l’élevage et combien d’autres choses de cette importance qui ont tout changé. Ces grands changements s’opèrent sans bruit d’abord. Nous en savons encore quelque chose. La preuve sous nos yeux, en 2013. C’était l’année du passage à sept milliards d’individus sur terre. Sans bruit et sans écho, cette année-là, il s’est consommé davantage de poissons d’élevage que de poissons pêchés en mer. C’est donc l’année où l’humanité est passée, en mer, de la cueillette à l’élevage.

En ce sens général, on voit comment l’Histoire de l’humanité est d’abord celle de l’évolution du nombre des individus qui la composent. C’est dans cette évolution que réside la dynamique de la civilisation humaine quand on considère celle-ci comme un tout. Tous les autres phénomènes sociaux sont les enfants plus ou moins directs de cette donnée de base.

Certes, la bataille pour la répartition des richesses fonde bien vite une lutte des classes dans toutes les formes de société. Elle s’étend bientôt à tous les domaines de la vie en commun. Mais considéré au plan large de l’histoire longue la lutte pour la répartition des richesses n’est possible qu’à partir d’un certain niveau de développement complexe de la société humaine. Et ce dernier a pour origine première le nombre des êtres humains. Dans cette dimension du regard, la lutte des classes apparaît comme conséquence de l’Histoire et non comme sa cause. De plus, l’évolution du nombre des humains produit un impact permanent sur les sociétés même quand le mode de production et d’échange reste le même. Du coup, à chaque séquence de l’histoire il faut faire le lien entre le nombre des individus vivants et la forme particulière du développement de la société. Ce lien anime chaque forme de société et reste un facteur explicatif essentiel des évènements qui s’y déroulent. La société contemporaine est directement en proie aux impératifs particuliers que l’augmentation du nombre des humains impose à tous les systèmes sociaux dans l’histoire. Peut-être fallait-il que les choses en soient au point où elles sont à présent pour que nous mesurions l’importance de ce facteur.

Le nombre change la nature des phénomènes humains. Voyez comment il aura suffi d’une très brève période, tout juste un demi-siècle pour que se forment ces immenses étendues urbanisées sans bord dans lesquels vivent les lecteurs de ce texte. Mais combien ont-ils pu s’en rendre compte ? Le phénomène décolle en 1950. Et en cinquante ans, seulement 60 % de la population mondiale s’est installée dans un espace urbain ! C’est déjà 80 % sur le continent américain et en Europe. Pourtant, durant de longs millénaires, la vie humaine s’était déroulée en petits groupes de nomades éparpillés. Puis se formèrent les premières communautés sédentaires et les villes ensuite. Puis les siècles ont coulé par centaines. Certes, des villes éblouissantes ont émergé et certaines comme Rome ont fondé des empires qui parfois rayonnent toujours en nous. Bien sûr, l’ère moderne a fait sa large place aux villes. Mais encore au milieu du vingtième siècle, 80 % de la population du globe vivait aux champs. À peine 20 % en ville. Ce monde-là a disparu. Sans retour. Ainsi se sont abolies en même temps sur toute la planète, des différences de conditions de vie et de forme de civilisation qui ont été identifiantes pendant des dizaines de siècles.

L’organisation de l’espace urbain transcrit les dominations qui s’exercent entre ceux qui le peuplent. Dans ces conditions l’organisation physique de la ville est non seulement un fait matériel mais aussi une structure sociale et culturelle globale. Les conflits d’intérêts que contient notre société s’y transposent en quelque sorte comme des réalités physiques. Chacun le sait : quand on nomme son quartier, on en dit plus long qu’une simple adresse ! La répartition sociale de l’espace produit ses enjeux. Pour l’essentiel, ceux-ci finissent souvent par se résumer assez simplement : quelles sont les possibilités d’accès de chacun aux services vitaux dont dépend l’existence quotidienne. Comme la possession du feu a pu être un enjeu de base pour les premiers groupes humains, l’accès aux réseaux collectifs est la condition d’une existence dans la ville sans fin.

Je viens de résumer la théorie de l’ère du peuple dans les trois dimensions qu’elle met en relation. D’abord le nombre qui accroit la prédation sur la nature. Il met en cause le mode de consommation comme source de la catastrophe écologique en cours. Ensuite la Ville comme forme d’organisation des rapports sociaux de la population. Enfin l’accès aux réseaux collectifs comme enjeu de survie et moteur des luttes sociales.

Le nombre et l’individu. Encore reste-t-il à se méfier des mots qui pourraient nous tromper. Car hier encore, une ville c’était une zone délimitée au milieu de la campagne. À présent, ce que nous nommons de cette façon, c’est tout autre chose. Il s’agit dorénavant d’un habitat qui s’étire parfois sur des centaines de kilomètres. Ce n’est pas seulement une concentration humaine qui s’étale. C’est un espace social. Toutes les relations des êtres humains entre eux s’inscrivent dans les relations qu’il impose. Ils y participent sans alternative possible. Ce monde nouveau, le monde tout urbanisé, est celui d’une population travaillée par des tensions qui lui sont injectées dans les veines par son lieu de vie. L’urbanité formate l’humanité. De la sorte, cette manière de vivre fixe l’identité, les capacités d’action et les limites des êtres humains dans tous les domaines. En ce sens, Homo urbanus, est la nouvelle génération de Sapiens, l’espèce dont nous sommes membres, tous, sans exception.

Voici une conséquence inattendue de cette ère du grand nombre. La singularité individuelle est un fait essentiel de notre temps. L’émergence de l’hyper individu est un résultat direct de la société du grand nombre. Encore une fois, cela va contre ce que suggère l’intuition. Pourtant, le lien entre l’explosion du nombre et l’affirmation de l’individu est mécanique. Plus les personnes sont nombreuses plus elles sont intégrées dans des chaines longues d’interdépendances qui se construisent pour chacun d’une façon différente selon ses besoins et ses demandes. L’individualisation aiguë observable aujourd’hui peut sembler évidente et nous avons tendance à penser qu’il en a toujours été ainsi. Ce n’est pas le cas. Le temps long est fait pour l’essentiel de sociétés où les individus ne pouvaient se penser et s’assumer autrement que comme stricte composante du groupe. On peut dire qu’ils appartenaient au groupe au sens le plus le strict du mot. Cette appartenance s’étendait à tous les domaines et elle prévalait évidemment dans tous les registres des représentations culturelles.

Plus récemment, chacun a été encore longtemps défini par des liens stables et limités qui nous posaient aux yeux des autres et donc aux nôtres. Liens dans la famille, dans le quartier, l’immeuble, dans la hiérarchie du métier. Tous ces ancrages sont devenus changeants et trop volatils pour établir une fois pour toutes, à nos propres yeux, qui nous sommes tout au long d’une vie. C’est plutôt l’inverse : à mesure que le nombre s’étend et que la mécanique sociale devient complexe, chaque élément de la communauté humaine se trouve davantage défini par des interdépendances qui s’étendent très largement en dehors du groupe humain étroit dans lequel il évolue. S’y ajoute un foisonnement croissant et changeant de numéros d’ayant droit, de matricules, d’identifiants et de mots de passe dont chacun est seul à connaître le détail, les croisements et les raisons d’être. Enfin l’individualisation de notre temps rencontre son monde. Les injonctions publicitaires narcissiques, les valeurs dominantes de réussite individuelle au prix de l’écrasement des autres, la compétition généralisée pour l’emploi, le salaire, le logement poussent au chacun pour soi et parfois même à la guerre de tous contre chacun.

Au demeurant, la culture marchande qui domine tous les échanges sociaux construit un dressage intime de chaque instant où chacun est appelé à exprimer son goût particulier. Que ce goût soit largement formaté et que sa singularité soit en bonne partie une illusion est un autre sujet.

Dans ce contexte, l’individu mute lui aussi. Il devient à son tour une autre entité. Celle que nous nommons « une personne ». La personne, c’est l’individu quand on le considère du point de vue de l’ensemble des liens sociaux qui composent chacun en particulier. L’individu devient une personne à cet instant où il lui faut assumer la cohérence de cet entrelacs. Dit autrement : pour que l’individu devienne une personne il lui faut maîtriser sa propre vie. Il doit en quelque sorte prendre le pouvoir sur ce qui le constitue. Ce processus est invariant d’échelle. Il commence par le pouvoir sur soi, sur les conditions effectives de sa vie de chaque jour. Et il n’y a qu’un pas de là jusqu’au point où il devient question de prendre le pouvoir sur les moyens qui la rendent possible. C’est là que se trouve la racine du changement d’état qui nous intéresse. Cette volonté de prise de pouvoir porte un nom. Vouloir exercer le pouvoir sur les moyens sociaux qui rendent possible son existence c’est la citoyenneté. Le processus qui fait de l’individu une personne est le même qui pousse celle-ci à devenir citoyenne. Plus l’individualisation spontanée se renforce, plus la citoyenneté lui est nécessaire. Et plus il reçoit de sa condition de vie urbaine une conscience sociale et politique produite par les murs qui l’entourent. Au total donc, le grand nombre produit à la fois l’individualisation des rapports sociaux, la personnalisation des individus et leur exigence de citoyenneté. Tel est le point d’ancrage de la dynamique de la révolution citoyenne.


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