Molière contre les dévots

vendredi 8 avril 2022.
 

Au 16ème siècle, l’irruption du protestantisme a mis en question le monopole idéologique du catholicisme féodal. Un écrivain comme Molière prolonge cela au 17ème en interrogeant la sincérité de cette foi en Dieu ainsi que le rapport entre religion et morale. Les Lumières du 18è s’approchent.

A) Le parti dévot

Le parti dévot s’inscrit dans la généalogie française des forces cléricales papistes très conservatrices opposées à tout ferment culturel non maîtrisé par l’Eglise, opposées au développement de relations sociales autres que la féodalité, opposées à l’émergence d’un Etat national potentiellement concurrent de l’Espagne et des objectifs du pouvoir pontifical.

Il poursuit la contre-offensive réactionnaire et spiritualiste du Concile de Trente. Il succède au courant le plus violent de la Sainte Ligue catholique durant les Guerres de religion ; il succède aux fous furieux qui assassinèrent Henri III et Henri IV parce que ces souverains refusaient de tuer les Protestants jusqu’au dernier ; il se forme autour du clan qui complotait depuis la mort de Henri IV dans les sphères du pouvoir en faveur des Habsbourg.

En 1630, le royaume de France se décide à stopper l’action des dévots et à attaquer leur donneur d’ordre espagnol (intervention d’une armée en Savoie ainsi qu’en Italie du Nord, alliance avec les Provinces Unies en guerre contre le pouvoir de Madrid, exil de Marie de Médicis, arrestation du garde des Sceaux Michel de Marillac...).

Se voyant de plus en plus marginalisé par Louis XIII et Richelieu, le clan dévot fonde une société secrète appelée Compagnie du Saint-Sacrement dans la lignée de certains rites de la Sainte Ligue. Cette cabale comprenant essentiellement des religieux et des notables sera appelée "parti des dévots".

Quel est l’objectif politico-religieux de cette coterie d’après l’article de Wikipedia ? Elle est surtout un outil du pape pour compenser l’Inquisition devenue une prérogative de l’État. Rome soutient cette société secrète dans sa politique de répression à l’égard des dissidents, notamment en luttant contre les protestants, en encourageant la dénonciation, la condamnation et l’exécution des « personnes ayant manqué de respect à la religion » (historien royaliste Pierre Gaxotte, secrétaire de Charles Maurras). Ajoutons par souci d’objectivité le rôle moteur de dévots dans la création des Missions étrangères de Paris en 1658 ( François Pallu et Pierre Lambert de la Motte).

Quelle est son action concrète dans les territoires du royaume ? Nous savons que la Compagnie n’a cessé de lutter contre les blasphémateurs, les duellistes, les libertins, les marchands de viande ne respectant pas le carême, les tenanciers de cabarets... Elle condamnait également l’usage du tabac, les chansons des colporteurs, les toilettes trop décolletées. Ainsi, à Marseille en 1647 : « Fut résolu de travailler à supprimer ceste grande immodestie des nudités des femmes ».

B) Molière, Tartuffe et le "parti dévot"

La tradition du théâtre de Molière fait rire les spectateurs par la dénonciation de tout ce qui est faux comme l’hypocrisie et l’incompétence.

Une seule de ses pièces déclenche au 17ème siècle une affaire d’Etat, un affrontement politique sans merci Le Tartuffe ou l’Hypocrite.

La présentation de l’émission de France Inter France Culture sur le sujet résume bien pourquoi cette comédie a provoqué un alors un énorme scandale.

« Tartuffe remet en question la fausseté des dévots catholiques. Une pièce qui met le feu aux poudres en provoquant un véritable scandale où politique, religion et comédie morale s’entremêlent une nouvelle fois, formalisant au passage un vrai débat entre liberté d’expression et une religion plus réactionnaire qu’autrefois. Le XVIIe siècle est mu par une véritable remise en question du rapport à Dieu et à la religion chrétienne. Un questionnement hérité des guerres de religion du XVIe siècle. Dans ce contexte religieux délétère, Molière, observateur pragmatique de son temps, adopte la même démarche que pour la satire des habitudes mondaines et des modes de vie de la Cour : rire de la figure du dévot aussi austère et rigoureux que faillible et hypocrite sans pour autant être antireligieux. »

Jouée le 12 mai 1664 au château de Versailles, le roi ne peut s’empêcher de rire en y assistant et la Cour applaudit. Cependant, le clan des dévots lance immédiatement une bataille terrible pour la faire interdire, s’appuyant pour cela sur ses relations dans les sphères du pouvoir (reine mère Anne d’Autriche) et sur la haute hiérarchie féodalo-religieuse. Louis XIV en arrive à imposer l’arrêt de toute représentation, à la demande de l’archevêque de Paris (ancien précepteur du roi) qui y voit, à juste titre, une attaque dirigée non seulement contre de « faux dévots », mais surtout contre les excès des vrais dévots.

Cependant, la puissance et les excès des dévots dans cette guerre contre Molière la font craindre par la royauté. En accord avec son ministre Colbert qui considère la Compagnie du saint sacrement comme "un Etat dans l’Etat", inféodé à l’ultra-catholique royaume d’Espagne, celle-ci est officiellement dissoute par Louis XIV en 1666 après la mort de sa mère Anne d’Autriche, qui, selon certains historiens, avait soutenu la Compagnie, étant dévote elle-même.

Molière remanie alors sa pièce pour la rendre plus acceptable par l’ensemble du clergé. Jouée le 5 août 1667, au Palais-Royal, elle déclenche une nouvelle bataille, l’Eglise ne tolérant pas la remise en cause de ses plus actifs adeptes. Elle est à nouveau interdite également.

Molière doit encore adoucir son texte ici et là, particulièrement pour différencier faux et vrais dévots. C’est cette version qui est enfin autorisée et que nous connaissons à présent.

Parmi les passages caractéristiques, je prends ci-dessous un extrait de acte 1, scène 5). Le tartuffe manipule tellement bien Orgon pour séduire sa femme Elmire que celui-ci veut en faire son héritier et son futur gendre.

C) Un extrait (acte 1, scène 5) du Tartuffe

ORGON

Chaque jour à l’église il venait, d’un air doux,

Tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux.

Il attirait les yeux de l’assemblée entière

Par l’ardeur dont au Ciel il poussait sa prière ;

Il faisait des soupirs, de grands élancements,

Et baisait humblement la terre à tous moments...

Enfin le Ciel chez moi me le fit retirer,

Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer.

Je vois qu’il reprend tout, et qu’à ma femme même

Il prend, pour mon honneur, un intérêt extrême...

Molière répond par la voix de CLEANTE :

Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux

Que le dehors plâtré d’un zèle spécieux,

Que ces francs charlatans, que ces dévots de place,

De qui la sacrilège et trompeuse grimace

Abuse impunément et se joue à leur gré

De ce qu’ont les mortels de plus saint et sacré,

Ces gens qui, par une âme à l’intérêt soumise,

Font de dévotion métier et marchandise,

Et veulent acheter crédit et dignités

A prix de faux clins d’yeux et d’élans affectés,

Ces gens, dis-je, qu’on voit d’une ardeur non commune

Par le chemin du Ciel courir à leur fortune,

Qui, brûlants et priants, demandent chaque jour,

Et prêchent la retraite au milieu de la cour,

Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices,

Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d’artifices...

C) Descartes, la bigoterie et le fanatisme

D) La Fontaine contre les dévots

Le Rat qui s’est retiré du monde (Jean de La Fontaine)

- A) Fable « Le Rat qui s’est retiré du monde »

- B) Petite analyse de cette fable

https://www.franceinter.fr/emission...


Signatures: 0
Répondre à cet article

Forum

Date Nom Message