Jean Luc Mélenchon dans le débat contre le CPE au Sénat

mercredi 7 mars 2018.
 

De retour en France, je n’ai eu que le temps de défaire ma valise. Puis j’ai couru dans l’hémicycle du Sénat

M. le président. La parole est à M. Jean-Luc Mélenchon.

M. Jean-Luc Mélenchon. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, tant de choses ont été déjà si bien dites que je vais me contenter d’essayer de relever ce qui me paraît radicalement erroné dans les arguments qui nous sont opposés depuis le début de cette discussion. Je demande qu’on veuille bien faire la preuve du contraire si je me trompe.

Premièrement, et surtout contrairement à ce qu’a dit notre excellent président, en aucun cas ce type de contrat ne peut créer d’emplois ! En aucun cas ! Son prédécesseur le CNE n’en a pas créé et je vais d’ailleurs vous dire pourquoi : ce qui crée l’emploi, c’est la demande. Si vous pensez répondre à la demande autrement que par l’emploi approprié, en disant par exemple, comme vous l’avez fait tout à l’heure : « là où on allait embaucher un salarié, ils seront deux ou trois », c’est aberrant ! N’allez surtout pas dire cela dans une entreprise ! Vous pouvez embaucher cent salariés pour faire le même travail, en divisant la paie de chacun, le résultat sera désastreux ! Cela revient à ruiner la productivité du travail. Quelle est l’économie qui tient en s’engageant sur cette voie ?

Or l’économie française se caractérise par la progression de la productivité du travail. Ces travailleurs dont on ne cesse de dire du mal, dont on pense qu’ils passent leur vie à se reposer, nous leur devons la progression de productivité du travail la plus élevée au monde !

L’argument de la création d’emplois ne vaut donc rien du point de vue économique. Du point de vue de la propagande, il est peut-être plus performant et parvient éventuellement à en convaincre certains. Mais ceux qui se sont intéressés un petite peu à la production savent que cela ne veut absolument rien dire.

Deuxièmement, je voudrais vous inviter à réfléchir sur le fait que nous parlons beaucoup du chômage des jeunes et je me permets de contester ce concept même. Or, c’est une manière de réduire à un fait sociétal ce qui est un fait social et un fait de production. Un jeune, c’est d’abord un nouvel entrant sur le marché du travail. Encore faut-il qu’il y ait du travail ! L’âge n’est que secondaire dans cette affaire.

Qu’est-ce qui peut créer du travail ? D’abord, la croissance, c’est-à-dire de la place pour de nouveaux travailleurs.

Quels sont les leviers pour que cette croissance se traduise par du travail ? Ou bien vous diminuez le temps de travail ; mais vous n’en voulez pas, je laisse donc cette question de côté.

M. Alain Gournac, rapporteur. Cela n’a pas été une réussite ! Personne n’a réussi à créer de l’emploi de cette façon !

M. Jean-Luc Mélenchon. Ou bien vous alimentez la croissance. Comment le faites-vous ? D’abord, par la performance technique ! Cela signifie d’abord produire plus de main d’œuvre hautement qualifiée. Vous en avez la possibilité, car ce pays dispose d’un réservoir : la moitié des jeunes qui entrent dans la filière professionnelle ne vont pas jusqu’au niveau du baccalauréat professionnel, alors que c’est ce niveau de diplôme au moins qui est attendu de notre économie avancée. Vous pouvez le demander à toutes les fédérations patronales ! Voilà donc le premier levier de la croissance : la qualification professionnelle.

Le deuxième levier, c’est la consommation, la base sûre et stable du développement de l’économie, la consommation de masse. Pour consommer, lorsqu’on appartient à la classe la plus puissante et la plus nombreuse de notre patrie, c’est-à-dire la classe ouvrière et les employés, qui sont respectivement 7 et 6 millions, on ne dépense que si l’on a la certitude d’avoir devant soi. Sinon, on économise.

Voilà pourquoi, philosophiquement, économiquement, il faut donner de la visibilité, autant aux travailleurs qu’à l’employeur. Si vous réduisez la visibilité du travailleur, alors vous augmentez le déficit de croissance. C’est précisément ce que vous faites, innocemment et sans le savoir - je veux le croire -, préoccupés par vos obsessions idéologiques qui n’ont rien à voir avec la bonne tenue d’une économie puissante et moderne.

Il faut sécuriser les travailleurs. Voilà la différence de philosophie entre nous. Nous avons augmenté à cinq ans la visibilité pour les jeunes entrant sur le marché du travail, en leur proposant le statut d’emploi jeune. Résultat : nous avons diminué de 6 points le chômage des jeunes nouveaux entrants.

En créant le contrat nouvelle embauche, et maintenant le CPE, vous avez réduit la visibilité des travailleurs à un jour. Le résultat, c’est que vous avez d’ores et déjà creusé de plus de 7 points le chômage des jeunes. Il est donc totalement faux de dire qu’on ne sait pas quoi faire, car nous avons fait la démonstration de ce qu’on peut faire ! On peut réduire le chômage par le progrès social, qui est ami du développement économique, et non l’inverse. Allez voir le résultat du point de vue de l’appareil productif dans tous les pays où l’on a pris à la gorge les travailleurs ! Allez voir le résultat du point de vue de l’appareil productif dans tous les pays où l’on a pris à la gorge les travailleurs ! Allez voir en Grande Bretagne, comment les salariés doivent occuper un, deux ou trois emplois pour survivre ! Il n’y a plus d’industrie dans ce pays, il n’y a plus que des services ! Allez voir aux Etats-Unis, où des gens de plus de soixante ans et plus servent dans les restaurants !

M. Roland Courteau. Très juste !

M. Jean-Luc Mélenchon. Est-ce cela que vous voulez ? Non, bien sûr que vous ne le voulez pas !

M. Roland Muzeau. Mais si, c’est cela qu’ils veulent !

M. Jean-Luc Mélenchon. Alors il vous suffit de comprendre que le progrès social est l’ami du développement.

J’achève pour ne pas abuser de votre patience, mes chers collègues. Oui, c’est une question idéologique, si l’on entend par idéologie l’idée d’une civilisation. Nous voulons que les gens vivent plus paisiblement, une vie plus douce, c’est-à-dire plus sûre, avec davantage de visibilité.

Ecoutez bien, Jean Jaurès avait raison, qui disait : « la République ne sera pas achevée si le citoyen, qui est roi dans la cité, demeure sujet dans l’entreprise. » Et avec votre contrat, vous en faites des serfs ! ( Applaudissements sur les travées du groupe socialiste et du groupe communiste, ainsi que sur certaines travées du groupe RDSE.)

Lundi 27 février 2006


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