Buenos Aires, la gauche argentine et ce que j’en ai retenu… Ariel Basteiro, Jorge Rivas, Victoria Donda...

jeudi 13 août 2009.
 

Pendant quelques jours j’ai pris mes distances avec le Chili pour m’envoler, toujours en compagnie de Raquel Garrido, vers la capitale argentine, Buenos Aires.

Pour l’heure, c’est donc de l’Argentine dont je vais parler. Et ce n’est pas sans intérêt. C’est la première fois que je peux visiter Buenos Aires. Jusque-là, mes passages n’étaient dus qu’à des escales de quelques heures vers d’autres destinations. Depuis plusieurs années pourtant ce lieu m’attirait. Je ne suis pas déçu. D’abord, pour un européen qui circule à travers l’Amérique du Sud cette ville fait immédiatement forte impression. Ici, quand on est français comme moi, on ne se considère pas vraiment comme un étranger en vacances. La différence est forte avec Lima ou Santiago. Les argentins nous ressemblent tellement dans leur façon de parler ou de se comporter, qu’on se sent immédiatement pris dans cet énorme tumulte. D’eux mêmes, ils disent « Nous sommes des italiens qui parlent espagnol, qui vivent dans des maisons françaises et qui se prennent pour des anglais ». La phrase est amusante, et d’apparence assez juste. De multiples vagues d’immigrations européennes ont fondé ce peuple, mais pas seulement bien sûr. C’est par le sang que les indiens Onas, Diaguitas et Mapuche (qu’on retrouve de l’autre coté de la Cordillère au Chili) à partir de 1850, sont quasiment « éliminés » par les colons qui ont décidé de devenir de grands propriétaires terriens, de plus les esclaves noirs qui avaient été emmenés là seront utilisés en première ligne dans ces combats. Il n’empêche le métissage, dans toutes ces dimensions, est aussi une réalité, et ici il serait stupide d’estimer que l’on est dans une reproduction de l’Europe. L’Argentine c’est autre chose. Une Nation politique et culturelle s’est formée, par de nombreuses luttes sociales cela va de soi, avec ses propres caractéristiques et spécificités, fortement implantées depuis maintenant pratiquement deux siècles (le 25 mai 1810 est la date officielle de l’indépendance, qui eut lieu en réalité le 9 juillet 1816).

Mon voyage a été bref, 4 jours, uniquement à Buenos Aires. Je n’ai donc pas la prétention de dire que ma connaissance du pays est réelle, loin de là. J’en découvre seulement des aspects partiels, par petites touches. Pour cela, j’utilise mon mode d’emploi personnel. J’ai toujours estimé que pour découvrir un pays, une des meilleures portes d’entrée était de comprendre, ou d’essayer du moins, la vie politique locale. C’est une appréciation toute personnelle. Le sport, mais encore la musique ou la danse peuvent en être d’autres, sans doute plus nobles. Mais, je suis ainsi. Je danse horriblement mal et suis quasi inculte musicalement, un ballon rond aux pieds je suis pitoyable (même si j’aime le rugby et supporte facilement les « Pumas » du flamboyant Agustin Pichot). Au pays de Maradona et du Tango de telles tares étonnent.

Sitôt atterri, un ami est venu nous chercher à l’aéroport. C’est une surprise agréable. Cet ami si chaleureux qui nous attend, c’est Ariel Basteiro, député socialiste de la Province de Buenos Aires. Dans l’avion qui nous amène de Santiago, le grand quotidien local la Nacion nous avait donné de ses nouvelles dans un article. Les militants du PG connaissent Ariel car il avait participé à notre Congrès de Limeil-Brévannes au mois de février, et il était intervenu comme invité international. Le qualificatif de socialiste concernant Ariel est en réalité quasiment à mettre entre guillemets, tout d’abord car il ne peut être sérieusement comparé avec ce que nous appelons un député socialiste en France, et aussi en raison des relations tumultueuses que son courant « Unidad socialista » entretient avec la direction nationale du Parti. Ariel est secrétaire général des 30 000 socialistes de la province de Buenos Aires, la plus peuplée du pays et grande comme la France. Nationalement, le PS argentin représente environ 80 000 adhérents. Il est lié à l’Internationale socialiste, mais c’est le cas aussi du Parti Radical argentin de l’ex, président Raul Alfonsin (décédé il y a peu), un Parti que l’on peut qualifier de droite sans être outrancier, et plus important électoralement que les socialistes.

Ce Parti socialiste, suite à de longues années de fragmentations internes dues aux régimes autoritaires peronistes et à la dictature militaire qui l’avait interdit, s’est réunifié après 2003. Il avait pourtant connu des années de splendeur au début du siècle sous la direction de Juan B. Justo qui l’avait fondé en 1896. Des groupes de français et d’allemands immigrés étaient à l’origine du premier noyau, autour du journal « La Vanguardia » paru la première fois en 1894. Parmi les français, certains étaient des anciens communards. Mais la grande figure de socialisme c’est bien Juan B. Justo, à tel point qu’à sa mort, la municipalité de Buenos Aires a donné son nom à une avenue et par décret municipal a décidé que les dalles des trottoirs en seraient peintes de couleur rouge ! Aujourd’hui encore cette tradition se perpétue un peu, j’ai pu le constater, mais hélas de façon assez délavée. Autre anecdote révélatrice du rayonnement du socialisme à cette époque, arrivant fin août 1911, après un voyage commencé le 24 juillet qui l’avait mené au Brésil et en Uruguay, Jean Jaurès a été un invité d’honneur du PS argentin pour une série de 8 conférences dont certaines au théâtre Colon et au théâtre de l’Odéon, haut lieu à présent du Tango. Justement, le Tango, « la » danse de Buenos Aires, est ici marquée à jamais par la figure du natif de Toulouse Carlos Gardel, dont la demeure, aujourd’hui musée très visité, se trouve… rue Jean Jaurès ! Jaurès était né à Castres et fut notamment Conseiller municipal de Toulouse. La municipalité a-t-elle voulu rapprocher dans la postérité ces deux méridionaux en attribuant le nom de cette rue ? Je l’ignore. Mais, la coïncidence m’amuse. Voilà que surgit une autre coïncidence. Dans mes recherches, je découvre qu’un ancien secrétaire général du PS, historien du mouvement ouvrier, journaliste, sociologue et franc-maçon, décédé en 2004, se nommait… Emilio Corbière ! Cette homonymie me trouble, j’aurais aimé rencontrer « el gordo Corbière » (le gros Corbière) comme l’appelaient affectueusement ses camarades, qui me le décrivent assez ressemblant physiquement à moi. Tant pis ami, le destin en a décidé autrement.

En 1958, le PS argentin éclate. Deux visions contradictoires de la nature du Péronisme s’affrontent en son sein. Cette scission donne naissance au PS Démocratico (PS D) et un PS Argentin (PS A, qui deviendra plus tard « Popular » puis l’une de ses branches « Autentico »). Le PS D est plutôt favorable à Péron et à sa politique, à tel point que le deuxième personnage de l’Etat Angel Borlanghi (dirigeant de la CGT) était socialiste. Le PS A est lui plus critique vis à vis du péronisme. Par la suite, beaucoup de scissions de ce dernier donneront naissance à des formations trotskystes ou pro cubaines.

Là, j’ouvre une brève parenthèse. On ne peut pas comprendre la vie politique locale si l’on ne sait rien du Général Juan Péron qui a dirigé le pays de 1946 à 1952 puis de 1952 à 1955, et qui reviendra au pouvoir en 1973 pour un an. Sa première femme Eva Péron, la célèbre « Evita », est une figure encore très présente dans les rues, sur les kiosques des rues, en posters, photos, cartes postales, bustes… Elle est parfois, dans toute cette imagerie populaire, représentée comme une quasi-sainte avec auréole. Entre 1946 et 1952, de la Casa Rosada ce « couple politique » a mis en place une planification économique et a mené une politique vigoureuse de nationalisation des secteurs importants de l’économie argentine : les banques, le gaz, le téléphone, les chemins de fer, etc… Des progrès importants furent réalisés en matière d’éducation et les conditions d’existences des populations en difficulté s’améliorèrent. Evita s’appuyait sur la mobilisation du peuple le plus modeste pour mener à biens ses réformes. A sa mort brutale en 1952, son corps sera embaumé et présenté dans les locaux de la CGT, lié au Parti péroniste, pendant 3 ans ! Après le coup d’état qui renversera Péron en 1955, le corps circulera à travers le monde (et même jusqu’en Espagne)… pour revenir en Argentine en 1974 ! Le « peronisme », qui n’est pas une idéologie politique à proprement parler, a fait éclater les délimitations politiques telles que nous les connaissons en France. Il y a des péronistes de gauche et des péronistes de droite au sein du Parti péroniste le Parti justicialiste (PJ). Le pays s’est révolté en décembre 2001 contre la politique ultra libérale de Menem, péroniste de droite, puis a voté pour Nestor Kirchner, péroniste de gauche, qui a réellement mené une politique contraire à son prédécesseur. Le péronisme est tellement une référence de gens ayant des programmes très différents, qu’il ne signifie pas grand-chose. Etre péroniste, hier c’est un nationalisme économique, aujourd’hui un opportunisme zig-zagant.

Autre parenthèse nécessaire, de 1976 à 1983, une terrible dictature militaire prend le pouvoir. Les militants de gauche sont exilés, réprimés, au moins 30 000 sont assassinés et les partis politiques interdits d’activités.

Je reprends le fil de mes explications concernant les socialistes car leurs éclatements successifs vont irriguer la plupart des formations de gauche. Mais, je vous préviens c’est un casse-tête épouvantable. Les moins résistants ont même l’autorisation de se dispenser de la lecture de ce paragraphe. Je continue donc. Avec le retour de la démocratie, les différents PS reprennent vie non sans difficultés. Depuis 1972, le PS A est devenu PS "Popular" (PS P), et plus tard s’oppose au coup d’état. A l’inverse, pendant la dictature militaire, le PS D se montre favorable aux Colonels et son secrétaire général ; Américo Ghioli, au début des années 80, est même nommé ambassadeur au Portugal ! Malgré plusieurs crises successives, le parti se reconstruit. En 1987, pour la première fois depuis 1960, un député socialiste (PS P) est élu à Santa Fé. Une nouvelle crise éclate en 1990, le PS Popular décide de soutenir Carlos Menem, le nouveau Président Péroniste, grand démagogue, qui vient d’accéder au pouvoir l’année précédente. Un vote interne à une voix près décide de cette nouvelle orientation qui fait éclater ce Parti. Les Jeunesses socialistes s’en vont. C’est là qu’avait commencé à militer notre ami Ariel Basteiro. Beaucoup deviennent des salariés d’Aerolineas où ils prennent le contrôle du syndicat. Plus tard, sous l’impulsion d’une autre grande figure Alfredo Bravo, ce groupe rejoindra le frère « ennemi » PS D. La renaissance du PS argentin en 2002 est essentiellement le produit de l’unification de deux Partis : le PS « Popular » et le PS « Democratico ». Ce dernier, est essentiellement implanté dans la province de Buenos Aires, l’autre dans la province de Santa Fé, au nord ouest de la Capitale. Un groupe refuse de participer à cette réunification et constitue le PS autentico, d’où vient le réalisateur "Pino" Salanas, qui à la tête d’une coalition de gauche a obtenu près de 25 % aux dernières élections municipales de Buenos Aires.

Mais, l’unification de la majorité des socialistes n’a pas estompée les désaccords. La direction actuelle, héritière des « popular », et le Président de PS le sénateur Ruben Giustiniani, a évolué selon un cours très social-démocrate à l’image de tout le mouvement socialiste mondial. Les ex « democratico » eux sont plus sensibles à l’évolution politique en Amérique latine et soutiennent la politique d’Hugo Chavez et d’Evo Morales. Vous suivez toujours ? J’espère. Pourtant, j’ai simplifié un peu les choses. Mais, la tendance lourde correspond à cela. Aujourd’hui, les relations sont absolument détestables entre eux et la justice est utilisée pour régler les problèmes internes. Toute la Fédération de Buenos Aires est mise sous tutelle par la direction qui veut refaire des votes internes en composant elle-même les listes d’adhérents en droit de voter. Tout cela ira vraisemblablement à la rupture définitive entre eux, mais pour l’heure elle n’est pas encore accomplie officiellement. Le PS argentin compte nationalement 12 députés, mais Ariel et Jorge Rivas (un autre responsable socialiste dont je vais vous parler plus tard) ne se comptent plus dans le même groupe à l’Honorable Camara des Diputados de la Nacion (HCDN) c’est-à-dire l’Assemblée nationale. Ariel et Jorge siègent dans le groupe Encuentro Popular y Social (EPS).

Mais surtout, Ariel est un syndicaliste, et pas des moindres. Il a été secrétaire général du syndicat APA des personnels de l’aéronautique argentine, et cofondateur en 1992 de la Central de Trabajadores de la Argentina (CTA). Durant la présidence Menem, un projet de privatisation d’Aerolineas avait secoué tout le pays. APA, sous la direction d’Ariel Basteiro, a mené une lutte de plusieurs mois contre cette privatisation. Grèves, manifestations, mobilisations populaires, pétitions… toutes les formes d’actions ont été utilisées. L’équipe nationale de football a même pris position contre cette privatisation (voir photo), ce qui, au pays où ce sport est une religion, est quelque chose de considérable. Imaginerait-on en France, nos « bleus » prendre position publiquement contre la privatisation de la Poste par exemple ? Hélas, j’en doute, mais cela vaudrait le coup de leur poser la question ! Après des mois de mobilisations, le gouvernement Menem avait dû reculer tout en réussissant à ouvrir largement le capital de l’entreprise. Depuis peu, le gouvernement de Cristina Kirchner vient de prendre la décision qu’il fallait prendre et qu’Ariel, que Nestor Kirchner avait nommé représentant de l’Etat dans Aerolineas, avait préparée : l’expropriation. L’entreprise espagnole Marsans qui en possédait la majorité, avait acheté des avions qu’elle n’avait pas payés. L’Etat a fait son affaire de cette dette et a exproprié Aerolineas pour… 1 dollar. Nul besoin de dire que Zapatero n’a pas été d’un fervent soutien de cette juste décision. Il l’a même fermement combattue, en vain. Au moment du vote au Parlement, Ariel avait entre-temps été élu député. Quel symbole ! Il est, bien sûr, signataire de la proposition de loi. Lors du vote de la loi, dans son discours, il rappelle qu’Aerolineas avait été la première entreprise nationale à être privatisée dans les années ’90. Il rappelle la campagne « Salvemos Aerolineas », ou « Todos somos Aerolineas ». La boucle est bouclée. En nous promenant avec lui, nous constatons sa popularité : « Tu es bien le Basteiro d’Aerolineas ? » le questionnent souvent des gens qui le croisent dans les lieux où nous nous rendons. En Argentine, une tradition héritée du péronisme, qui constituait ses listes politiques d’au moins 25 % de syndicalistes, permet que l’on passe ainsi du syndicalisme à la politique s’en que personne n’y voit rien à redire (on est loin de notre Charte d’Amiens). Cette pratique a peut être des défauts, mais j’y vois comme avantage qu’une part importante d’élus ont une réelle connaissance des questions sociales. Combien de députés PS d’aujourd’hui ont appartenu à un syndicat de salariés et ont participé à une mobilisation sociale ? La réponse que j’ignore dans le détail serait à mon avis très éloquente.

Autre personnalité à connaître : Jorge Rivas. C’est lui le théoricien et dirigeant du courant politique d’Ariel. Député de Buenos Aires, orateur redouté, intellectuel…cet homme avait un rayonnement incroyable. Mais voilà qu’il y a quelques mois, alors qu’il venait d’être réélu député, une bande de voyous a voulu lui voler sa voiture et frappe Jorge violemment au crane. Le choc fut si brutal que le corps de Jorge sera à jamais brisé par cette agression. Quasiment mort, après plusieurs semaines d’hospitalisation il a survécu. Mais, cloué sur un fauteuil roulant pour toujours, il ne peut plus parler, plus bouger si ce n’est un doigt… ! L’horreur. Son intelligence est intacte, grâce à un programme informatique, avec sa pupille il peut utiliser un ordinateur qui lui permet de communiquer et faire encore de la politique. L’émotion fut grande dans le pays. La veille de notre arrivée (photo : Jorge amené par Ariel à l’assemblée nationale). , une émission de télé de grande écoute fut consacrée à Jorge qui reste magnifique de courage. Il garde publiquement la même position sur la violence et la délinquance : elle a pour lui essentiellement des raisons sociales, et il refuse toute politique sécuritaire. Certains, je ne cite pas de nom vous les reconnaitrez, dans l’hexagone devraient prendre de la graine devant un tel homme.

Nous sommes les témoins de la session parlementaire du mercredi soir. Les débats sont animés entre les 257 députés : une 100e de péronistes, 60 radicaux, 30 de la droite PRO, 30 d’ARI (Centre gauche), 10 socialistes, plus le bloc des petits Partis provinciaux et 5 donc pour le groupe EPS présidé par Ariel. Les débats ne peuvent avoir lieu tant que le quorum (130 députés) n’est pas réuni, et une puce sous le siège des députés indique s’ils sont présents ou non sur un grand tableau électronique.

L’ordre du jour a été bousculé. Il était prévu de voter la prolongation d’une délégation de pouvoirs à l’exécutif pour plusieurs choses dont la fixation du niveau des « retenciones ». Il s’agit des taxes à l’exportation imposées aux grands latifundistes… qui du coup se révoltent, y compris avec le soutien des péronistes de droite. L’après-midi, le fonctionnaire qui nous avait guidés à travers une visite du Parlement nous racontait que le seul assassinat s’étant déroulé au sein de la chambre était le fait de la « mafia de la viande » qui refusait le niveau des impôts. Aujourd’hui, ce sont les exportateurs de soja qui sont visés. Le cours du soja est à un niveau historiquement haut. Cela induit une monoculture de soja, au détriment du blé, du maïs (et de donc de la souveraineté alimentaire), et cela enrichit certains argentins qui, du coup, devraient logiquement contribuer à la richesse nationale. Pour maintenir le niveau des taxes à 33%,la présidente Cristina Fernandez de Kirshner doit garder la main sur cette question de grande importance qui doit repasser devant le parlement. Elle ne peut pas compter sur toutes ses troupes, même pas sur le Vice-président Cobos, qui préside le Sénat et qui sur ce sujet a voté avec « el campo », ou « los ruralistas ». Ariel et les camarades d’EPS ont prévu de voter en faveur de la reconduction de cette délégation à l’exécutif. Ces taxes sont fléchées vers des dépenses sociales. Elles sont un important levier de redistribution. Il est en outre remarquable qu’alors même que l’OMC s’évertue à éliminer toute entrave à la libre-circulation des marchandises, les argentins en créent… au détriment de leurs propres exportateurs ! A méditer.

En attendant, l’exécutif se laisse encore une semaine pour négocier ce vote, et donc ce soir on vote… une autre taxe ! Et oui, encore de la redistribution. Cette fois il s’agit d’une taxe que les produits électroniques importés. L’argent ainsi récoltée sera consacrée à des mesures de soutien à la Terre de Feu. Les radicaux, la droite, les socialistes officiels et l’ancienne candidate de gauche Elisa Carrio (ARI) s’y opposent.

Ce soir-là, la séance terminera à 4h du matin. En effet, puisqu’il faut attendre que 130 députés soient présents pour commencer, la séance n’a débuté que vers 17h… et il faut voter article par article. Le Sénat est réuni en même temps, et dès qu’une loi est votée chez les premiers, elle part en navette immédiatement chez les représentants des Provinces (3 sénateurs par province).

Là, durant une suspension de séance, nous rencontrons Victoria Donda, députée du mouvement politique Libres del Sur (libres du sud) et membre du groupe EPS. Cette jeune femme de 32 ans est aussi une personnalité incroyable. Pendant la dictature, les militaires qui assassinaient les militants de gauche ou les montoneros péronistes, avaient eu une retenue devant les femmes enceintes. Leur attitude consista à les faire accoucher en prison avant de les faire exécuter. Puis, l’enfant qui venait de naître était ensuite confié à une famille, souvent de militaire, qui désirait adopter une enfant. Ce fut le cas de près de 400 enfants. Depuis peu, 97 d’entre eux ont découvert leur véritable identité. Cette histoire est celle de Victoria Donda qui a découvert il y a 4 ans qu’elle était fille de militants exécutés et que ses parents officiels étaient liés à leur mort. Le propre frère de son père naturel, qui lui était militaire, a organisé cette adoption. Ce sont les grand-mères de la place de mai, ces femmes qui pendant des années ont tourné en rond sur la place du 25 de Mayo pour réclamer qu’ont leur rende leurs enfants ou petits enfants disparus, qui l’ont retrouvée ! Elles a depuis découvert que sa mère avait souhaité qu’elle se prénomme Victoria, ce qui n’était pas son nom jusque là. En apprenant cela, elle a décidé de changer de prénom. Ignorant sa véritable date de naissance, Victoria a décidé de s’attribuer celle de Che Guévara. Elle a raconté en détails son histoire tragique dans un livre « Mi nombre es Victoria », qui est en train d’être traduit en français (aux éditions Robert Laffont) et qui paraitra en janvier 2010. A cette occasion Victoria viendra à Paris. Durant notre conversation, Victoria sympathise avec Raquel Garrido, elle est immédiatement intéressée par le Parti de Gauche qu’elle connaissait par Die Linke en Allemagne, avec lequel elle entretient des contacts. Nous bavardons longuement sur la situation de la gauche argentine et décidons d’organiser une rencontre lors de sa venue en France. Libres del sur est favorable à la constitution d’une sorte de « Front de gauche » qui rassemblerait toute les forces éparpillées afin de constituer un parti de gauche digne de ce nom, ce que nous faisons est une expérience qui ne la laisse pas indifférente. Cette rencontre me semble un élément très important de notre voyage.

Dans la rue adjacente au Congrès, un autocollant sur un mur du MST trotskyste, me rappelle que l’Argentine est le pays de Nahuel Moreno, mort en 1987, grande figure du trotskysme latino américain que l’on peut comparer à Pierre Lambert en France. Son Parti, le MAS, eut jusqu’à près de 6 000 militants, faisant de lui la plus importante organisation trotskyste au monde. Des souvenirs me reviennent. Mon premier voyage en Amérique du Sud, à Sao Paolo au Brésil, fut en 1992 pour participer à une réunion internationale des « morénistes ». J’étais alors dans un groupe se réclamant du trotskysme. La réunion à laquelle je participais, était surtout occupée par une scission qui venait d’avoir lieu en Argentine où les deux députés du MAS (dont un qui se nommait Luis Zamora) avaient rompu pour faire leur propre formation. Depuis, les « morénistes » se sont fragmentés en une multitude de petites formations dont l’autocollant du MST que j’ai sous les yeux est un des avatars. J’avais compris peu de choses des débats internes dont je fus le témoin en 1992, mais j’avais été impressionné de découvrir des Partis révolutionnaires à influence de masse, ayant des députés (également au Brésil) qui constituaient des regroupements larges avec d’autres formations afin d’augmenter leur influence. Les gens que j’écoutais (en portugais ou espagnol, pas simple pour moi) étaient des militants « durs à cuire », ayant souvent fait de la prison ou vécu en exil forcé, qui ne se limitaient pas à des commentaires théoriques, mais avaient un réel poids dans leur pays. Les scissions à répétitions, et le sectarisme de petits chefs, ont dilapidé ce capital politique pour la caricaturer à présent. C’est dommage, selon moi ils apportaient, malgré leurs nombreuses erreurs d’appréciations, à la gauche.

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