Cambodge : les Khmers rouges, de l’utopie communiste au génocide totalitaire ?

jeudi 27 avril 2017.
 

En ce mois d’août 2014, Khieu Samphan (ex-chef de l’État du Kampuchéa démocratique) et Nuon Chea (idéologue des Khmers rouges) ont été condamnés à la prison à perpétuité pour crimes contre l’humanité par le tribunal parrainé par les Nations Unies.

Retour sur cette tragédie :

- 17 avril 1975 : Les Khmers rouges s’imposent au Cambodge

- De 1975 à 1979, le régime khmer rouge nationaliste tue de 1,7 million à 2 millions de Cambodgiens.

Le numéro 381 de la revue L’Histoire donne sa piste préférée d’explication : il s’agit d’une conséquence de l’idéologie marxiste-léniniste. Elle paraît avec pour titre : Khmers rouges De l’utopie à l’apocalypse. L’éditorial de ce périodique daté de novembre 2012 développe cette idée sous le titre "La folie idéologique" : "La volonté des révolutionnaires était de faire "table rase". Dans leur folie idéologique, ils estimaient nécessaire et possible la rupture radicale avec le passé et avec l’étranger... familles dispersées, mariages forcés, temples bouddhistes détruits, rééducation et lavage de cerveau, enfants dressés à l’espionnage..., volonté d’existence en autarcie : il fallait en finir avec "2000 ans d’histoire" et faire naître "l’homme nouveau", immunisé contre l’individualisme, entièrement soumis à la collectivité et à l’Etat. Cette volonté de "révolution totale" s’est accompagnée du meurtre collectif, par les exécutions sommaires, la famine ou l’épuisement."

Tout idéologue libéral ou fascisant rêve d’un tel "bilan concret " du "marxisme". Qu’en est-il en réalité ? Je considère l’étude des signes cliniques du polpotisme comme très insuffisante d’où un diagnostic passant à côté de la maladie.

1) Témoignage personnel

Ayant été très actif dans le soutien aux luttes indochinoises contre l’intervention US dans les années 1960 et 1970, je prends ma petite part de responsabilité dans l’incapacité que nous avons eue à analyser les Khmers rouges. Ceci dit, au sein de la LCR, nous connaissions bien avant la prise de Phnom Penh, la faiblesse du Parti Communiste cambodgien et la force en son sein d’un courant nationaliste rustre (stage Asie tenu à Toulouse avec Gérard Verbizier).

Durant les années 1973 à 1978 où j’ai participé aux directions nationales de la LCR, la réalité et le devenir du Kampuchea constituaient une source d’interrogation faute d’informations suffisantes alors que nous étions habitués depuis dix ans aux campagnes mensongères de la CIA sur la réalité vietnamienne.

J’ai accepté ensuite en 1980, au FJT d’Onet, d’assurer l’alphabétisation d’une trentaine d’enfants et adolescents venus du Sud-Est asiatique dont plusieurs sortaient de l’enfer cambodgien. Deux adultes parlaient français et apportaient aussi de nombreuses informations sur ce qu’ils avaient vécu. Aucun humain ne peut rester insensible au récit de son histoire personnelle par un enfant de cinq ans :

* comment il a été enlevé deux ans plus tôt à ses parents, universitaires,

* comment vivaient les brigades d’enfants travaillant dans les rizières

* le poids de la faim et de la privation d’affection...

* les théories au nom desquelles ces souffrances étaient imposées (importance du travail manuel dans l’éducation, fin de la distinction ville-campagne...)

Aucun socialiste (surtout si Marx fait partie de ses références théoriques) ne peut alors être quitte avec sa conscience sans un effort de décorticage des faits, sans un effort d’analyse de ses propres idées politiques au travers de cette tragédie.

2) Les Khmers rouges étaient-ils communistes ?

Pour tous les livres, revues et sites internet que je viens de consulter, la réponse est oui.

Prenons l’exemple de l’article "Khmer rouge" sur Wikipedia. Il donne les informations suivantes :

"Les Khmers rouges (en khmer : Khmaey Krahom), dont le nom officiel fut successivement Parti communiste du Cambodge et Parti du Kampuchéa démocratique, étaient les membres d’une organisation communiste, fondée en 1954 dans l’ombre du Parti communiste français. Ses principaux dirigeants (Pol Pot, Khieu Sampan, Son Sen...) furent formés à Paris dans les années 1950 au Cercle des Études Marxistes fondé par le Bureau Politique du PCF en 1930, avant de rejoindre les communistes vietnamiens qui leur permettront de prendre le pouvoir au Cambodge en 1975..."

Tout est faux dans ces quelques phrases qui servent souvent de références.

* Le "nom officiel" de la première organisation khmère comprenant des cadres communistes n’est pas Parti communiste du Cambodge mais Parti révolutionnaire du peuple khmer. Celui-ci gagne à être analysé, non en fonction des cours du "Cercle des Études Marxistes fondé par le Bureau Politique du PCF en 1930" mais essentiellement dans la continuité :

- d’une part du communisme vietnamien. En octobre 1930, le Parti communiste vietnamien devient Parti Communiste Indochinois comprenant essentiellement des Vietnamiens mais aussi quelques adhérents laotiens et cambodgiens. Le 5 août 1950, les héritiers de ce noyau cambodgien prennent pour nom : Parti révolutionnaire du peuple khmer tout en restant fortement liés aux communistes vietnamiens.

- d’autre part les luttes khmères de libération nationale au travers des Khmers Issarak (Maîtres khmers). Ceux-ci sont nés en 1940, non avec l’appui des communistes vietnamiens mais chapeautés par des nationalistes thaïlandais antifrançais. Après 1945, ils regroupent dans divers maquis des nationalistes, des royalistes, des libéraux, les communistes (surtout issus de la minorité vietnamienne) et même des combattants hérités des anciennes milices pro-japonaises. Les principaux dirigeants des khmers Issarak ne sont pas alors des communistes mais des personnalités dont le profil est déjà peu recommandable sur le plan humain (Dap Chhuon, Puth Chhay...). La principale caractéristique de ces khmers Issarak, c’est un nationalisme exalté. Un tract saisi par des soldats français à la frontière vietnamienne affirme que « la race cambodgienne, le sang cambodgien et la nationalité cambodgienne sont tous les enfants de sa majesté Jayavarman, bâtisseur d’Angkor Thom et d’Angkor Vat ». Entre ce type de discours Issarak (valorisation du féodalisme, de la royauté Khmère, de la "race") et le B A BA du communisme (même stalinien), la synthèse est évidemment impossible. En 1948, les maquisards Issaraks nationalistes de Puth Chhay attaquent les guerrilleros "communistes" et tuent un nombre important de civils de la minorité viet.

Le Parti révolutionnaire du peuple khmer se crée donc le 5 août 1950. Cette année-là, les principaux dirigeants Issaraks se nomment Norodom Chantarainsey, Puth Chhay, Savangs Vong... et les principaux dirigeants communistes ont pour nom Son Ngoc Minh, Sieu Heng et Tou Samouth.

En 1954, la France retire son armée du Nord-Vietnam qui devient indépendant. Les cadres communistes ayant participé aux Khmers Issaraks ainsi que leurs réseaux rejoignent ce nouveau pays.

Entre ces aïeux du communisme cambodgien et les futurs khmers rouges la rupture de génération est pratiquement totale.

3) La guerre produit des monstres

De 1940 (début des maquis Khmers Issaraks durant la Seconde guerre mondiale) à 1975 (prise du pouvoir par les Khmers rouges), le Cambodge vit 35 ans de brutalisation importante de la société, particulièrement pour les communistes qui passent bien plus de temps dans les maquis pour échapper à la répression que dans leurs familles.

Nous avons tous en tête le récit par les résistants français de leur difficulté à passer l’hiver 43-44 dans les bois. Au Cambodge, les maquisards khmers vont se terrer dans la jungle durant près d’un tiers de siècle.

Ce contexte présente évidemment bien plus d’importance que la présence de quelques étudiants cambodgiens à des cours du Cercle parisien des Études Marxistes. La casi totalité des fondateurs du communisme cambodgien se réfugie au Nord-Vietnam en 1954. Un seul dirigeant reste sur place et dirige l’activité politique : Tou Samouth. En 1962, il est arrêté et conduit, semble-t-il, dans une maison appartenant au ministre de la défense Lon Nol. Il est ensuite torturé, tué, puis enterré dans un terrain vague. C’est dans ce contexte-là que Saloth Sâr (Pol Pot) s’impose comme secrétaire du parti.

Le Cambodge des années 1960 est dirigé par un roi fantasque nommé Norodom Sihanouk. Il pousse au développement capitaliste du pays mais accapare une grosse partie des profits comme un satrape perse ; son régime est éclaboussé et affaibli par des scandales financiers permanents. Il se pose en dirigeant "non aligné", établit des contacts avec la Chine et le Vietnam mais sa police pourchasse tout opposant, particulièrement les communistes.

Ces communistes cambodgiens vivant au Cambodge au début des années 1960 sont très peu nombreux. Parmi les dirigeants, d’anciens étudiants cambodgiens à Paris jouent un rôle de plus en plus important. Le roi Norodom Sihanouk s’appuie sur plusieurs d’entre eux pour constituer une aile politique progressiste face à l’extrême droite :

- Hu Nim, brillant orateur et brillant intellectuel d’origine modeste, plusieurs fois ministre, vice-président de l’Assemblée nationale.

- Hou Yuon, secrétaire d’état à la santé publique et au budget à l’âge de 28 ans, directeur du lycée Kambujaboth en 1964.

Ces communistes cambodgiens (18 en congrès national limité à une journée, 12 au Comité central), ont des pratiques politiques souvent contradictoires. Ainsi, Saloth Sar et Ieng Sary rejoignent le maquis en 1963 alors que Khieu Samphân reste secrétaire d’État au Commerce jusqu’en 1967.

Leurs positions politiques ne correspondent pas à celle de "communistes" ayant reçu une formation politique, à Paris ou ailleurs. Exemple le plus caractéristique : le parti interdit l’adhésion d’ouvriers, groupe social considéré comme ennemi. Aucun autre parti prenant le nom de communiste n’a affirmé ce type de position totalement anti-marxiste. Khieu Samphân théorise déjà le rôle majeur des paysans dans la stratégie communiste cambodgienne avec un mépris évident pour tout ce qui est urbain. N’oublions pas que ces intellectuels "communistes" cambodgiens proviennent généralement du milieu agricole et ont reçu une formation intellectuelle fortement marquée par le bouddhisme.

* Le Parti communiste du Cambodge n’est absolument pas fondé " en 1954 dans l’ombre du Parti communiste français" mais en 1966 dans le maquis abritant les quatre membres du comité permanent du PCK ( Saloth Sâr, Ieng Sary, Nuon Chea et So Phim) qui ont choisi la clandestinité dans des zones rurales dès 1963. En faisant ce choix prioritaire, les communistes cambodgiens ont perdu presque tous leurs cadres urbains mais polarisé peu à peu des groupes paysans nationalistes.

Pendant ce long repli, leur histoire est mal connue ; nous savons seulement que les "communistes classiques", liés au PC vietnamien, sont systématiquement liquidés par des nationalistes comme Ta Mok. De plus, l’armée et la police de Sihanouk liquident physiquement tous les réseaux soupçonnés d’être proches des communistes ( famille de maquisards restée en ville, syndicaliste...) ; en 1967, par exemple, quelques centaines de "suspects" sont abattus sans procès.

Dans ces conditions, je considère faux d’analyser le polpotisme comme un avatar du bolchévisme. Les Khmers rouges sont essentiellement issus de leur histoire cambodgienne propre ayant rompu depuis longtemps avec les communistes vietnamiens comme avec l’URSS. Dans les maquis, les cadres communistes ont été massivement exécutés. Après la prise du pouvoir, les minorités chinoise et vietnamienne sont gravement persécutées, preuve du caractère fortement national xénophobe des Khmers rouges, signe aussi de leur très faible intégration dans le mouvement communiste.

Ainsi, le parti khmer rouge se nomme l’Angkar (l’Organisation) et ne produit aucun document politique de type congrès ou texte de direction. Je signale cela pour pointer la différence avec tout autre parti communiste, y compris très stalinien, dans le monde.

En 1970, les Etats Unis lancent au Cambodge une guerre préventive sous prétexte d’"empêcher les infiltrations vietnamiennes". Leurs raids militaires et leurs bombardements systématiques atomisent pendant cinq ans la société cambodgienne. La guerre entre l’armée cambodgienne et les khmers rouges prend des formes horribles. Les seuls résultats en sont le renforcement, d’une part de la haine et de la détermination des Khmers rouges, d’autre part du soutien qu’ils reçoivent de la population. Une grosse partie des habitants fuit les bombardements, les combats, la faim, l’insécurité et l’angoisse quotidienne pour se réfugier dans les villes.

Le 17 avril 1975, les Khmers rouges prennent la capitale Phnom Penh.

Le nouveau régime naît des campagnes face aux villes. Une fois vainqueur, il va vouloir "rééduquer" les urbains aux "valeurs" khmères rurales ancestrales, en particulier par le travail dans la riziculture. Mais l’agriculture intensive et artificielle ainsi pratiquée va échouer.

Le nouveau régime naît dans l’idéologie de la "libération nationale" ; il développe un nationalisme outrancier, d’ailleurs déjà perceptible avant 1975. Il va durement s’attaquer aux minorités comme les Cham, aux minorités chinoises et vietnamiennes.

En 1977, des "khmers rouges" conscients de la folie du régime rejoignent le Vietnam communiste ; en 1979, ils réalisent une grande offensive, reprennent la capitale. Un tribunal juge aussitôt deux dirigeants du Kampuchéa : Pol Pot et M. Ieng Sary, son vice-premier ministre et ministre des affaires étrangères, condamnés à mort par contumace.

La tragédie khmer rouge est terminée ; dans quelques poches rurales frontalières, beaucoup vont évoluer vers des sectes évangéliques ou autres dérives idéologiques farfelues.

4) Sur quelques caractéristiques très particulières du génocide khmer rouge

Ce génocide cambodgien présente plusieurs aspects spécifiques, caractéristiques d’une origine sociale essentiellement rurale de zones géographiques vivant dans des conditions ancestrales (zones où les maquis ont survécu) :

* Une partie majeure des morts s’inscrit dans le contexte d’une guerre extrêmement violente entre d’une part des maquis ruraux (dont quelques personnes d’origine idéologiquement "communiste"), d’autre part une royauté soutenue par l’armée américaine. Le caractère anti-urbain des maquis khmers rouges ne peut être imputé au communisme, même stalinien. Que font les Khmers rouges aussitôt après leur prise de la capitale ? Incapables de gérer et maîtriser une ville de 3 millions d’habitants, ils la vident dans la nuit du 17 au 18, avant de faire de même dans les autres agglomérations du pays. Par une chaleur torride, environ 100 000 femmes enceintes, 100 000 enfants de moins de un an, plus de 200 000 personnes en très mauvais état physique (personnes âgées, blessés, malades...) arpentent les routes vers les campagnes reculées en longues files sans que rien ne soit organisé. Beaucoup vont mourir rapidement.

* Ce génocide présente des aspects d’un communautarisme nationaliste raciste : près de 40 % de la population de confession musulmane, les Chams, a été exterminée pour la seule raison qu’ils étaient chams. Des milliers de personnes ont été exécutées parce qu’elles n’avaient pas « une âme khmère dans un corps khmer » : Khméro-Thaïs, Sino-Khmers et surtout Khméro-Vietnamiens ou suspects de sympathie pour le Vietnam.

* A ma connaissance, 80% des victimes se comptent parmi des personnes ayant occupé des responsabilités au sein du régime khmer rouge, en particulier dans la période immédiate après la prise de pouvoir. Cela confirme à mon avis l’importance de la rupture entre le premier noyau "communiste" des années 1950 et le régime khmer rouge de 1975 à 1979, la fraction Pol Pot ayant pratiqué l’élimination des opposants dès les années 1960. Ainsi, Hu Nim comme Hou Yuon, principales personnalités communistes au début des années 1960 sont exécutées dans les premiers temps du pouvoir Khmer rouge en raison de leur opposition aux mesures phares comme l’abolition de la monnaie.

* Ce génocide est réalisé sur fond d’idéologie valorisant l’agriculture (et particulièrement la culture du riz) comme seule activité professionnelle digne d’un Khmer. Ce point aussi ne peut avoir une source "communiste" qui, elle valorise évidemment la classe ouvrière.

* Ce génocide va de pair avec une folie destructrice des symboles de la société moderne : automobiles, télévisions, radios, machines à écrire, électrophones, eau courante, hôpitaux... Même les maisons ne sont plus que des paillotes. Les intellectuels de droite qui s’en prennent à la fois au "dogme du progrès que porterait le marxisme et au génocide cambodgien comme exemple de l’utopie meurtrière communiste manquent de cohérence.

* Ce génocide présente un aspect anti-intellectuel marqué : porter des lunettes équivaut souvent à une condamnation à mort. Des bibliothèques sont brûlées. Je ne vois pas en quoi les écrits de Marx ont préparé de telles ignominies.

* Ce génocide présente un aspect anti-européen. Quiconque a fait des études en Europe ou été en contact avec ces pays se voit en grand danger. Ici aussi, je ne vois pas en quoi les écrits de Marx ont préparé une telle bêtise meurtrière.

Pour conclure, l’idéologie et la pratique génocidaire khmer rouge s’explique beaucoup plus par les conditions de vie et de recrutement des maquis ruraux montagneux durant une guerre extrêmement violente que par les théories de Marx.

5) une responsabilité du "communisme" par des carences dans son corpus théorique ?

Le totalitarisme khmer rouge ( mépris total des droits de l’homme, absence de démocratie, pratique fréquente de la torture...) s’est revendiqué du communisme ; c’est un fait. Des groupes divers, de par le monde, ont même mis en avant les réalisations du "Kampuchea démocratique" comme des exemples de mise en pratique des théories de Marx, Staline et Mao Tsé Toung : lutte contre la séparation entre travail manuel et travail intellectuel, lutte contre la séparation entre école et société, lutte contre la famille bourgeoise...

Pour avoir lu le journal du "Kampuchea démocratique" distribué gratuitement à l’époque, je me rappelle très bien de sa démarche consistant à présenter la politique du régime comme la mise en application des théories communistes. Aussi, je considère les khmers rouges comme des avatars historiques, essentiellement produits par leur histoire cambodgienne propre avec un vernis de justifications théoriques staliniennes ayant une nature plus scolastique clérical que dialectique marxiste.

Ceci dit, la tragédie cambodgienne est trop grave pour ne pas pousser l’analyse plus loin.

Marx porte-t-il une responsabilité

Ils se sont aussi revendiqué de Marx et certains dirigeants khmers rouges n’étaient pas des analphabètes. Il n’y a pour moi aucun lien entre la théorie de Marx et la pratique des Khmers rouges ; ceci dit, certaines insuffisances de Marx ont pu laisser place à leurs dérives ; il faut placer parmi nos tâches les plus urgentes la clarification de ce point. Voici seulement deux pistes ci-dessous :

* Marx a critiqué les insuffisances et mystifications des "droits de l’homme", version 1789, au nom d’une émancipation intégrale mais ses analyses ont pu être comprises autrement par des staliniens et khmers rouges peu aguerris en dialectique.

* Marx a critiqué la démocratie représentative du point de vue d’une émancipation politique réellement démocratique, mais ses analyses ont été comprises par les mêmes comme un refus de toute démocratie au profit d’une dictature du prolétariat réduite en pratique à la dictature...

Lénine porte-t-il une responsabilité ?

Les dirigeants communistes khmers rouges formés en France par le PCF insistent sur l’importance dans leurs références théoriques des écrits de Lénine et en particulier de L’Etat et la Révolution. Je ne suis pas un défenseur de cet ouvrage écrit dans la fournaise de la Première guerre mondiale, en pleine effervescence de la révolution russe ; il a pu jouer dans une vision dogmatique du marxisme comme théorie révélée ; il a pu jouer dans une vision du parti comme porteur des intérêts des masses sans demander leur avis ; il a pu jouer dans une vision manichéenne du monde passant fondamentalement par une guerre civile sans compromis. Ceci dit, je ne vois rien dans L’Etat et la Révolution qui puisse être considéré comme un prémisse théorique du polpotisme.

Staline porte-t-il une responsabilité ?

Je n’en doute pas. D’anciens cadres khmers rouges, y compris formés par le Cercle d’Etudes Marxistes, affirment l’importance pour eux du livre Des principes du léninisme. Ils en ont effectivement la suffisance péremptoire, le rapport de chef guide aux populations, l’absence de réflexion dialectique... Ce serait trop long de développer ce point ici ; j’essaierai d’y revenir par un texte spécifique d’ici peu.

Je peux par ailleurs me tromper mais je trouve de fortes ressemblances entre certaines théories des Khmers rouges et certains courants infantiles du maoïsme des années 1960.

6) Pourquoi le procès des dirigeants Khmers rouges n’a lieu que 30 ans plus tard ? Les responsabilités d’autres pays

Les Khmers rouges sont renversés par des Cambodgiens soutenus par les communistes vietnamiens. A ce moment-là, les Etats-Unis, l’OTAN, la Chine et leurs alliés condamnent un « changement de régime issu d’une intervention étrangère . »

Voici ce qu’écrivait sur ce point Raoul Marc Jennar dans Le Monde Diplomatique d’Octobre 2006.

"La nouvelle République populaire du Kampuchéa (RPK) n’est donc pas reconnue au niveau international. C’est l’ambassadeur khmer rouge Thiounn Prasith qui va conserver, pendant les quatorze années qui suivent, le siège du Cambodge à l’ONU. Les bourreaux représentent leurs victimes, alors même que, dans les zones encore sous leur contrôle, ils continuent de massacrer des populations. Pour Washington, les principaux dirigeants de l’ex-Kampuchéa démocratique sont considérés comme des « personnalités non communistes (2) » qu’il faut soutenir dans leur lutte contre l’occupation vietnamienne. Occidentaux et Chinois reconstituent, en Thaïlande, l’armée de Pol Pot...

Les Etats-Unis ont accepté le principe d’un procès à condition que le tribunal ne soit compétent que pour les crimes commis au Cambodge entre le 17avril1975 et le 6 janvier 1979. Ne seront donc pas jugés les responsables étrangers de la tragédie, avant comme après la période du Kampuchéa démocratique. Aucun haut responsable civil ou militaire thaïlandais ne sera appelé à la barre, alors que ce pays n’a cessé de s’ingérer dans les affaires cambodgiennes, dès 1953.

Les dirigeants de Singapour, qui fut la plaque tournante de l’approvisionnement de l’armée de Pol Pot après 1979, ne seront pas davantage mis en cause. Pas plus que les gouvernements européens, conduits par le Royaume-Uni, impliqués dans la fourniture d’armes et de munitions aux Khmers rouges entre 1979 et 1991. Ni M. Henry Kissinger pour sa responsabilité dans les bombardements de mars 1969 à mai 1970, dans le coup d’Etat du 18 mars 1970 qui a renversé Sihanouk, et dans l’invasion du Cambodge en avril 1970. Et pas davantage le président américain James Carter et son conseiller à la sécurité nationale Zbigniew Brzezinski, qui ont fait le choix (6), en 1979, de condamner la libération du Cambodge par le Vietnam, d’imposer à ce pays un embargo total et de soutenir la reconstitution de l’armée de Pol Pot. Un choix qui est demeuré celui des administrations de Ronald Reagan et de M. George Bush (père) jusqu’en 1990..."

7) Retour sur le numéro 381 de la revue L’Histoire comprenant un dossier consistant sur les Khmers rouges

Jacques Serieys

article rédigé le 9 novembre 2006, repris partiellement pour la partie 4 ce 22 septembre 2009

Lire aussi sur notre site : Procès Dutch au Cambodge : Aux sources du polpotisme (déposition de Raoul Marc JENNAR)


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