21 novembre 1789 : Une société esclavagiste de Nantes demande le maintien de la Traite des Noirs

mercredi 24 juillet 2019.
 

En 1789, la classe dominante réagissait par un chantage à la faillite devant le projet de fin de la "Traite des Noirs"... comme aujourd’hui sur la dette, les retraites, les 35h, la sécu ou le nucléaire.

" Ce funeste décret, si jamais il est prononcé, entraînera la ruine totale de notre commerce et de nos villes maritimes, la perte de nos colonies, la banqueroute, le soulèvement contre les décrets de l’assemblée nationale, l’anarchie et toutes les horreurs qui en sont la suite"

Notre ville a passé de la plus parfaite tranquillité dans l’agitation la plus violente, cette situation qui peut avoir les suites les plus funestes, a pour cause les bruits répandus d’après plusieurs lettres de votre ville que Messieurs de Mirabeau, Chapellier, Delarochefoucaud, de Lameth et Barnave sont réunis pour faire discuter par l’Assemblée Nationale l’abolition de la traite des noirs ; assurés des suffrages de tout le clergé, et d’une grande partie des autres membres, l’on annonce que la motion sera accueillie, et que l’abolition de ce commerce sera décrétée.

Ce funeste décret, si jamais il est prononcé, entraînera la ruine totale de notre commerce et de nos villes maritimes, la perte de nos colonies, la banqueroute, le soulèvement contre les décrets de l’assemblée nationale, l’anarchie et toutes les horreurs qui en sont la suite ; la France devait être régénérée et elle sera à jamais perdue.

Le commerce des noirs est la branche la plus essentielle de celui qui se fait dans nos colonies ; il en est la base ; il occupe annuellement aux environs de 140 navires bâtis pour ce commerce, et qui ne peuvent pas être employés à un autre ; leur mise dehors excède 40 millions ; les ventes des noirs qu’ils introduisent annuellement dans nos colonies vont de 90 à 100 millions, la moitié des revenus de nos colonies passe à leur payement ; les retours de ces ventes servent à charger en grande partie les navires expédiés directement de nos ports pour nos colonies : leur expédition a pour principal objet leur chargement en retour des colonies dans nos ports ; les cargaisons quoique composées d’articles d’absolue nécessité pour les colonies, ne forment qu’un objet secondaire : il résultera donc de l’interdiction de la traite des noirs, la perte pour ainsi dire absolue de 140 navires occupés à ce commerce, et celle d’une quantité bien plus considérable employée à apporter en France les Fonds qui en proviennent : je n’entreprendrai point de vous détailler toutes les autres pertes pour nos manufactures, nos ouvriers, nos matelots, nos stipendiés occupés dans nos ports, celles que feront les propriétaires des terres ; elles sont incalculables ; elles font frémir ; et elles sont la suite inévitable de l’abolition de la traite des noirs.

Mais décréter cette abolition, lorsque les autres puissances ne l’ont pas prononcée, c’est élever leur puissance, en détruisant la notre ; c’est les encourager à ce commerce ; interdire à la nation la traite des noirs, et recevoir les nègres de traite étrangère dans nos colonies, c’est leur livrer les colonies, c’est mettre les colons sous l’empire des étrangers, c’est augmenter les prix excessifs des nègres dont ils auront un commerce exclusif, c’est préparer, c’est assurer la perte de nos colonies. Tous leurs revenus passeront à l’étranger, ou du moins en la majeure partie ; l’admission des nègres de traite étrangère permise dans nos colonies, il faudra nécessairement permettre d’en extraire les denrées en payement de ces nègres, il faudra permettre l’admission des navires qui seront expédiés pour emporter ces denrées : la vente d’une cargaison de noirs fournit le chargement de trois et quatre navires en denrées des colonies : si les étrangers introduisaient autant de nègres que les français, il entrerait donc dans les ports de nos colonies 140 navires avec des cargaisons de noirs, et trois à quatre cent navires pour se charger des fonds provenants (sic) de ces ventes : le commerce de nos colonies serait détruit pour la nation ; la branche la plus productive des richesses de l’Etat anéantie, nos places maritimes ruinées, et ce mot infâme de banqueroute qu’il ne fallait pas prononcer, serait cependant prononcé, et réalisé.

N’est-il pas à craindre ? N’est-il pas évident que la ruine assurée du commerce, de la marine marchande, de notre puissance navale, de nos villes maritimes, et des manufactures ; la perte inévitable de nos colonies, et l’accroissement de puissance de nos rivaux, décrétées avec ce funeste décret, exciteraient tous les individus qui en seraient les victimes à se soustraire à cette soumission qu’ils avaient vouée aux décrets de l’assemblée nationale.

De là ; l’anarchie, le désespoir de plus de 400 mille hommes dans notre province, et d’un plus grand nombre dans les autres provinces réduite (sic) à la plus affreuse indigence les porterait à des excès, dont les suites, les horreurs sont incalculables. Non ce funeste décret ne sera pas prononcé ; la sagesse des représentants de la nation nous garantira garantira (sic) des maux inévitables dont il serait la source ; mais il importe essentiellement à la tranquilité (sic) publique que ces bruits soient détruits ; les déclarations pour la contribution patriotique étaient commencées en cette ville, elles sont suspendues ; quelles déclarations resterait-il à faire pour des citoyens qui auraient besoin des secours publics, si ce décret qu’il faut à jamais proscrire était prononcé.

Les auteurs nommés de cette motion seront-ils excités par nos voisins ; le célèbre Mr. Fox serait-il leur émissaire : s’il réussissait, vingt batailles navales gagnées, notre marine Royale détruite, ne seraient pas d’un pareil prix, il pourrait promettre que notre exemple serait suivi de sa nation, je ne le croirais pas, et quand il serait suivi, quel gain en politique ne feraient-ils pas, leurs colonies à sucre regorgent de nègres ; le sol en est usé, ils arrêteraient les progrès des nôtres, en se parant des beaux motifs de l’humanité, motifs faux, car les nègres dans nos colonies jouissent d’un sort plus doux que dans les lieux de leur naissance, et c’est à l’améliorer encore que l’assemblée nationale doit seulement porter ses vües (sic), et l’assurer par ses décrets. » (Archives Nationales DXXV- 85, n° 824, p. 37.)


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