Inde : Comment la colonisation britannique a détruit une société assez prospère

vendredi 11 août 2017.
 

Du commerce au pillage

La mondialisation, qu’on nous présente comme la grande nouveauté de notre époque, n’est pas chose nouvelle pour l’Inde : dès la fin du XVe siècle, les richesses de ce pays lointain ont été le but de bien des aventures de la bourgeoisie marchande qui s’était développée en Europe.

À l’époque où Vasco de Gama atteignit la côte occidentale indienne, en 1498, l’Inde était donc loin d’être un pays replié sur lui-même. Les échanges y étaient intenses et dans certaines régions, comme le Gujarat, un État côtier du nord-ouest, la production artisanale de tissus appréciés dans tout l’Orient était florissante. Les caravanes de marchands de l’empire moghol, dynastie musulmane qui régnait alors en Inde, allaient jusqu’en Indonésie et en Chine à l’Est, et vers la Perse à l’Ouest.

Avec les découvreurs venaient les marchands occidentaux : les Portugais installèrent des comptoirs sur la côte ouest, bientôt suivis par la Hollande, la Grande-Bretagne et la France. Celle-ci, arrivée bonne dernière dans la course, dut se contenter de quelques comptoirs, comme Pondichéry ou Chandernagor.

Les Européens évinçaient les marchands indiens du commerce maritime avec l’étranger, ne développant un partenariat qu’avec les plus importants d’entre eux, qui servaient d’intermédiaires.

La conquête de territoires se fit petit à petit. C’est la Grande-Bretagne qui s’imposa rapidement : dès le XVIIIe siècle, elle régnait en maître sur tout le sud de l’Inde.

Pendant plusieurs décennies, en particulier celles de la fin du XVIIIe siècle, la Compagnie anglaise des Indes orientales réalisa des fortunes dans le commerce des produits indiens, en particulier les épices, les cotonnades et les soieries. Elle imposa son monopole par la force et le commerce se transforma vite en pillage pur et simple. La Compagnie obligeait les paysans et les tisserands à lui vendre la totalité de leur production, aux prix qu’elle fixait. Elle écrasait les villages d’impôts, qui allaient grossir la fortune de ses actionnaires.

Résultat direct de ce pillage, la famine sévissait en 1770 au Bengale, pourtant l’un des États les plus riches de l’Inde, où la production artisanale était développée : dix millions de personnes y trouvèrent la mort… Mais la Compagnie, qui avait continué à percevoir l’impôt foncier pendant la famine et l’avait même augmenté, put se féliciter de voir ses recettes nettes s’accroître.

Cette période constitue la première phase de ce qu’on pourrait appeler le développement du sous-développement en Inde.

Le rôle du pillage de l’Inde dans la révolution industrielle en Grande-Bretagne

C’est effectivement l’argent prélevé sur le pillage de l’Inde qui finança pour une large part la révolution industrielle en Grande-Bretagne. Ces capitaux s’emparèrent au tournant des années 1800 des récentes inventions techniques, comme celle de la machine à vapeur, pour investir non plus seulement le commerce des marchandises mais leur production même. La généralisation de l’usage des machines transforma les manufactures en usines et les ouvriers en simples compléments de ces dernières. La révolution industrielle substitua la production de masse à la production artisanale.

Elle marqua une nouvelle étape de la colonisation indienne, pire que la précédente. Car si la Compagnie britannique s’était assujettie l’artisanat indien, elle en avait aussi besoin comme source première de son enrichissement. Avec l’avènement de l’industrie britannique, l’artisan indien était désormais un rival à éliminer. L’industrie textile qui se développait en Grande-Bretagne ne pouvait tolérer la concurrence des tissus indiens.

Pour les détruire, elle s’appuya sur la supériorité de la production capitaliste et bénéficia de l’assistance directe de son État. L’État britannique mit en place des droits de douane prohibitifs, interdisant pratiquement l’exportation des tissus indiens.

De grand pays producteur de tissus artisanaux, l’Inde se transforma en vaste marché pour les tissus et le fil anglais, résultats d’une production mécanisée. Entre 1824 et 1837, les importations de mousseline britannique en Inde passèrent de moins d’un million de mètres à cinquante-huit millions ! Avec pour conséquence directe que la population de Dacca au Bengale, l’une des grandes régions productrice de tissus, tomba de 150 000 à 20 000 personnes.

Le niveau de vie de la population indienne baissa inexorablement. Des millions d’artisans ruinés grossissaient les rangs de la population sans terre des villages. L’Inde devenait une colonie chargée de produire les matières premières à destination de la Grande-Bretagne et d’acheter ses produits manufacturés, sans oublier les impôts qui contribuaient encore à étrangler la population.

Même sous l’Empire moghol, où les paysans devaient fournir en impôt un tiers de leur récolte, celui-ci pouvait être modulé, voire même supprimé, lorsque la faim menaçait, après une mauvaise récolte par exemple.

Le colonisateur britannique ne se préoccupait pas de ces détails : les impôts étaient dus quoi qu’il arrive et leur volume global augmentait régulièrement.

Changement plus important encore : les colonisateurs britanniques imposèrent l’impôt en argent à la place de l’impôt en nature. Imposer l’argent dans une économie paysanne, qui en ignorait pratiquement l’usage jusque-là, conduisait à des bouleversements sociaux majeurs. Les communautés villageoises d’antan éclatèrent. Les percepteurs d’impôts sous les Moghols, les zamindars [1] furent considérés par le pouvoir britannique comme les propriétaires du sol ; à charge pour eux de payer une redevance en argent liquide, avec la liberté de pressurer les paysans pour récupérer plusieurs fois la redevance. Cette nouvelle classe de propriétaires terriens devint le fléau de la paysannerie indienne. Et une autre catégorie de parasites fit son apparition dans les campagnes, avec l’introduction de l’impôt en argent : celle des usuriers.

L’Inde souffre aujourd’hui encore de ces deux fléaux, apportés par les colonisateurs britanniques.

Commentant la situation de l’Inde, Marx écrivait en 1853 : « Aucun doute n’est possible pourtant : les maux que les Anglais ont causés à l’Hindoustan sont d’un genre essentiellement différent et beaucoup plus profond que tout ce que l’Hindoustan avait eu à souffrir auparavant. L’Angleterre a en effet détruit les fondements du régime social de l’Inde, sans manifester jusqu’à présent la moindre velléité de construire quoi que ce soit ».

La Grande-Bretagne représentait au milieu du XIXe siècle 2 % de la population mondiale, mais 45 % de la production manufacturée ! C’est cette puissance qui lui permit de régner sur l’Inde, qui n’était pas un pays développé mais tout de même une civilisation ancienne, avec une agriculture irriguée relativement évoluée et une production artisanale qui s’exportait depuis longtemps.

La prétendue « oeuvre civilisatrice »

Ce que l’écrivain britannique Rudyard Kipling célébrait comme étant le « fardeau civilisateur de l’homme blanc » et que nos politiciens souhaitent aujourd’hui nous vendre sous l’étiquette d’« oeuvre civilisatrice de la colonisation » s’est résumé aux mêmes procédés de pillage et d’asservissement de la population, quelle que soit la puissance européenne concernée.

Les bienfaits de la civilisation, les peuples colonisés les ont payés cher et s’il pouvait y avoir des retombées positives pour eux, ce n’était pas le but premier ! Comme le soulignait Marx en 1853 : « L’oligarchie manufacturière anglaise ne désire doter l’Inde de chemins de fer que dans l’intention exclusive d’en tirer à moindre frais le coton et autres matières premières pour ses manufactures. Tout ce que la bourgeoisie anglaise sera obligée de faire en Inde pour ses profits n’émancipera pas la masse du peuple, ni n’améliorera substantiellement sa condition sociale ».

Pour autant, Marx ne regrettait pas le passé et ne voyait pas dans l’organisation ancienne de la société indienne, détruite par la colonisation, un quelconque âge d’or. Il en dénonçait au contraire l’obscurantisme et l’organisation sociale moyenâgeuse. Il écrivait : « Nous ne devons pas oublier que cette vie végétative, stagnante, que ce genre d’existence passif déchaînait d’autre part, par contrecoup, des forces de destruction aveugles et sauvages et faisait du meurtre lui-même un rite religieux en Hindoustan. Nous ne devons pas oublier que ces petites communautés portaient la marque infamante des castes et de l’esclavage, qu’elles soumettaient l’homme aux circonstances extérieures au lieu d’en faire le roi des circonstances, qu’elles faisaient d’un état social en développement spontané, une fatalité toute puissante (…) ».

Les masses indiennes rançonnées par l’administration coloniale

Le milieu du XIXe siècle fut marqué en Inde par la grande révolte de 1857. Recrutés en majorité parmi les castes indiennes élevées et certaines minorités ethniques, les « cipayes », soldats placés sous le commandement d’officiers britanniques, en furent à l’origine et des princes féodaux en prirent la tête, mais elle gagna aussi les paysans misérables et la population des villes.

Malgré une répression féroce l’armée britannique, qui brûla des villages entiers et en extermina tous les hommes, mit plus d’un an à venir à bout des grands centres de résistance et, jusqu’en 1859, elle dut affronter des petits détachements d’insurgés qui résistaient encore.

C’est à ce moment-là que l’Inde passa directement sous la domination de la Couronne britannique. La Compagnie des Indes orientales, qui l’avait administrée jusqu’alors, fut liquidée, non sans que ses actionnaires soient généreusement indemnisés.

Devenu sujet de sa majesté britannique, le peuple indien n’était pas mieux loti qu’avant. Dans les campagnes, les zamindars avaient tous les droits sur les paysans pauvres, du moment qu’ils faisaient rentrer l’argent dans les caisses du gouvernement colonial. Cet argent permit à la bourgeoisie britannique de financer des infrastructures indispensables à l’exploitation du pays, par exemple le chemin de fer. De même, après avoir laissé dépérir, faute d’entretien, les installations antérieures, de grands ouvrages d’irrigation furent construits, qui ne servaient en rien la population, bien que ce soit elle qui les ait payés, sous forme d’un « impôt sur l’eau ».

Dans les campagnes, l’administration coloniale favorisa, au détriment des cultures vivrières, le développement de grandes plantations de thé, de café, mais aussi de coton, de jute, de fibres de palme ou de caoutchouc, sans oublier le pavot à opium.

Les paysans y travaillaient dans des conditions proches de l’esclavage. Au Bengale, dans les plantations d’indigo, les propriétaires britanniques payaient à l’avance la récolte à venir des paysans. Lorsque celle-ci ne suffisait pas à couvrir l’avance, le paysan s’endettait, la dette se transmettant ensuite à ses enfants et l’enchaînant au propriétaire aussi inexorablement que les liens de servage pouvaient lier un serf à son seigneur.

Cette forme d’endettement sur plusieurs générations devint vite le lot de la majorité des paysans, qui ne pouvaient plus faire face au paiement des impôts et se retrouvaient sous la coupe des usuriers et des zamindars, contraints pour finir de leur abandonner leurs terres.

Les famines se succèdent

Les grandes plantations étaient destinées à développer une production entièrement tournée vers l’exportation. La famine continua de faire des ravages et, entre 1875 et 1900, la faim ou ses conséquences directes tuèrent 25 millions de personnes. Pendant les famines, les exportations de blé vers la Grande-Bretagne continuaient.

En 1881, Marx s’indignait en ces termes : « Ce que les Anglais prennent chaque année aux Indiens - sous forme de rente, de dividendes sur des voies de chemin de fer parfaitement inutiles pour les Indiens eux-mêmes, de pensions pour les fonctionnaires militaires et civils, de dépenses pour les guerres afghanes et autres - ce qu’ils leur prennent chaque année sans aucune compensation - sans compter ce qu’ils s’approprient chaque année en Inde même - dépasse le montant global des revenus de 60 millions de travailleurs agricoles et industriels de l’Inde ! C’est une véritable saignée, une affaire scandaleuse ! Les années de famine s’y succèdent l’une après l’autre, la faim y prenant des dimensions que l’on ne soupçonne même pas en Europe ».

Quinze ans après ces lignes, en 1896, la faim frappait à nouveau l’ensemble du pays, après que la sécheresse eut entraîné de mauvaises récoltes. Les causes naturelles furent aggravées par la spéculation effrénée sur les céréales, que le gouvernement ne cherchait nullement à contenir. Une épidémie de peste s’ajouta au choléra à Bombay, où se concentraient des dizaines de milliers de réfugiés affamés en provenance des campagnes.

Alors que l’administration coloniale préparait, en grande pompe, les cérémonies du soixantième anniversaire du règne de Victoria, les différents organismes censés lutter contre la famine et contre la peste détournaient l’argent vers d’autres objectifs, y compris les campagnes militaires de l’armée britannique, en Haute-Birmanie par exemple.

C’est sur ces déprédations inouïes, sur la ruine et la mort de millions d’Indiens, que la bourgeoisie impérialiste a construit sa richesse. Un rapport officiel de l’administration britannique le traduisait même littéralement, préconisant en 1881, après plusieurs famines, de ne pas intervenir car, disait-il : « Si on sauve les classes affamées, on risque d’augmenter considérablement leur fécondité et de les laisser mourir en masses encore plus importantes à la famine suivante ». Cela se passe de commentaires.

Source de ce texte :

http://www.lutte-ouvriere.org/docum...


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