"En ce moment, la société se répartit entre serfs et seigneurs. La différence entre eux, c’est que les seigneurs ont le pouvoir et passent à la télévision" (Philippe Manœuvre, rédacteur en chef de Rock and Folk)

vendredi 17 août 2018.
 

Le rédacteur en chef de Rock and Folk a accepté de nous livrer, au pied levé, ses impressions sur l’actualité. De la mort de Michael Jackson 
à la crise actuelle, 
il nous ouvre son cœur de rocker.

« “Ils” ont tué l’espoir. 
Noir c’est noir… »

Le rédacteur en chef très médiatique de Rock and Folk s’apprête à reprendre les sélections de Nouvelle star de M6, dont il est membre du jury. Début 2009, il a également monté sa propre boîte de production, Mad Man. Le premier groupe qu’il produit s’appelle The Prostitutes.

En 2009, vous avez surtout été marqué par la mort du chanteur Michael Jackson…

Philippe Manœuvre. Clairement, sa mort est ce qui a marqué l’année 2009. Il était le héros des années 1980, il avait vraiment dominé la décennie avec Prince et Madonna. Sa disparition a eu lieu la veille d’un très grand retour en force, ce qui est d’autant plus terrible. Quand il a annoncé son intention de refaire des concerts, il a posé six à huit dates. Avec la demande de billets phénoménale en Angleterre, les organisateurs ont pu assurer cinquante concerts, à la place de huit. Le souvenir du soir de sa mort reste lugubre. J’étais à un concert au Gibus avec The Prostitutes. Tous les téléphones ont commencé à sonner en même temps, les chaînes d’information continue relayaient cette espèce de bruit, de rumeur  : il se pourrait que Michael Jackson soit décédé. Personne ne voulait y croire.

Comme Olivier Cachin (auteur de Michael Jackson, pop life, aux éditions Alphée – NDLR), je pense que ce personnage était assez étonnant. Tous les puritains américains lui sont tombés dessus avec cette histoire de pédophilie. Or quand on regarde les comptes rendus du procès, on se rend compte qu’il a quand même été acquitté des huit chefs d’accusation qui pesaient sur sa tête. Et ça, ça n’arrive jamais  : ou vous êtes pédophile, ou vous ne l’êtes pas. Il a vécu un véritable chemin de croix pendant les quarante jours du procès. La rumeur a continué à courir, alors qu’il n’y a rien, que toutes les pièces du procès sont consultables, et qu’aucun membre de son personnel n’a jamais assisté à quoi que ce soit de répréhensible.

Sa disparition inopinée a touché tout le monde, sauf Barack Obama, qui s’est mis en retrait. Son absence de réaction m’a semblé être sa première erreur de communication. Même si je comprends  : les huit jours après sa mort, avant l’autopsie, on ignorait si Jackson était mort d’overdose, d’une trop grosse prise de médicaments, d’un arrêt cardiaque… C’était dur de se positionner, peut-être, il y avait trop de questions…

N’empêche que ce type-là a fait rêver des millions de gens entre 1971 et 2009. Et puis sa mort m’a permis de comprendre le secret Michael Jackson  : on a cru que Thriller était le début d’une aventure. Alors qu’il s’agissait d’une fin, d’un couronnement. Que c’était la fin de l’histoire. Allez dans une librairie, en cette période de fêtes  : la pile d’ouvrages sur Michael Jackson a dépassé celle sur Ben Laden. Moi je dis  : tant mieux  !

Vous parliez de Barack Obama, comment jugez-vous cette première année au pouvoir du président américain  ?

Philippe Manœuvre. Barack est là. Et je ne pense pas qu’il ait encore fait quoi que ce soit. Ses opposants n’ont pas l’intention que ça se passe bien du tout. Mais nous les rockers, on est dans l’espoir. On a envie que ça se passe bien. Quand on voit une société s’enfoncer, un monde à une seule vitesse, ce n’est pas une société agréable. En ce moment, la société se répartit entre serfs et seigneurs. La différence entre eux, c’est que les seigneurs ont le pouvoir et passent à la télévision. Je suis désolé souvent. Il y a tellement de misère, j’aurais tellement envie que ça s’arrange. On voit défiler les crises les unes après les autres  : il y a eu récemment celle de la bulle Internet, celle de l’immobilier… mais au final, les traders sont toujours là. Il faut bien qu’ils continuent à fabriquer du pognon. Donc, on aura une nouvelle crise, et vite. Il faudrait arriver à repenser tout ça, tout le système. On n’a pas besoin d’hommes d’action qui s’agitent dans tous les sens. Mais de gens qui donnent de l’action en repensant toutes les bases de la société. Ce qui me frappe le plus, c’est qu’il n’y a pas d’espoir. « Ils » ont tué l’espoir. Noir c’est noir…

La politique ne peut pas changer les choses, selon vous  ?

Philippe Manœuvre. Je suis plus consterné que concerné par la politique. C’est une grosse machine à débattre. Mais débattre de tout, et de rien, me fait mourir de rire et d’ennui. On le sait bien que les grands sujets de débat, il n’y en a pas tous les jours.

Vous disiez à l’instant « noir c’est noir »… Et l’année s’achève sur les ennuis de santé de Johnny Hallyday…

Philippe Manœuvre.. On s’est aperçu que notre Johnny national n’est pas un bloc de métal surhumain. Je pense que les gens vont l’aimer encore plus avec cette fêlure.

Et 2009 pour vous  ?

Philippe Manœuvre. Rock and Folk a fêté son numéro 500 en avril. C’est une grande fierté. C’est un journal français, fondé un an avant le Rolling Stone américain. Ses créateurs (Philippe Koechlin, Robert Baudelet et Jean Tronchot) étaient des précurseurs. Depuis août 1966, le journal n’a jamais cessé de paraître, tous les mois, c’est une belle aventure. Et puis il y a Nouvelle Star. C’est une émission très agréable. Il y a tellement de gens qui se cherchent, qui s’improvisent artistes. Ça correspond bien à notre époque. Je discute souvent avec des artistes, en province, qui ont envoyé genre 80 CD à des tourneurs, des managers, des producteurs, et qui n’ont jamais aucune réponse. Parce que cet ancien circuit est grippé, et que les maisons de disques aujourd’hui se servent des télécrochets pour faire le boulot à leur place. Quand je suis arrivé dans le monde de la musique, en 1973, j’arrivais de Châlons-sur-Marne, j’avais dix-huit ans tout juste. Et j’ai trouvé ces artistes tellement gentils. Les Lou Reed, les Stones, Led Zeppelin… qui étaient enchantés d’avoir des petits jeunes en face d’eux. Aujourd’hui, je prends le relais. Et puis à M6, ils ne sont pas chiants. Ils ne m’ont pas demandé d’être ceci ou cela, d’enlever les lunettes noires ou de me taire sur des trucs. Seulement d’être un rocker.

entretien réalisé par Caroline Constant, L’Humanité


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