Daniel Bensaid est décédé mardi 12 janvier 2010 (témoignage personnel, communiqués NPA, PG, ATTAC, PCF, JL Mélenchon, S Pey, F Sabado, MG Buffet, A Krivine, E Plenel, presse...)

dimanche 15 janvier 2017.
 

1) Souvenirs personnels

Je ne suis pas membre du NPA. J’ai quitté la LCR voici 30 ans, une éternité. Je garde surtout en mémoire des faits anciens concernant Daniel Bensaïd. Pourtant, je ressens une grande émotion et un grand vide depuis que j’ai appris son décès.

Parmi les souvenirs qui me traversent l’esprit, j’en retiens neuf :

* Daniel Bensaïd était un militant disponible et courageux. Comme dirigeant de la LCR et de la Quatième Internationale, il a dépensé une énergie considérable pour se rendre là où sa présence pouvait être utile (par exemple en Espagne à l’époque franquiste, en Argentine durant la dictature). Ses responsabilités ne l’empêchaient pas de répondre à des sollicitations dont l’importance était moindre. En septembre 1968, trois élèves préparant un CAP Electricité avaient été exclus du CET Guynemer de Toulouse pour avoir demandé la création d’un foyer. Leurs camarades s’étaient alors mis en grève et avaient été réprimés très durement (charge policière, réinscription individuelle...). M’étant personnellement investi dans le soutien de ces jeunes (responsables des JC par ailleurs), j’avais été dégoûté par leur isolement malgré la justesse évidente de leur cause (y compris pour les textes de l’institution). Dans ces conditions, j’avais beaucoup apprécié que Daniel Bensaïd et Michel Recanati viennent de Paris pour essayer de donner un coup de pouce à la mobilisation.

* Daniel Bensaïd articulait sans cesse questions d’orientation politique et questions organisationnelles. En octobre 1968, le réseau autour du journal Rouge était imposant sur Toulouse (nous vendions 1200 journaux hebdomadaires) mais l’organisation était défectueuse, tant les cercles noirs clandestins (nous étions dissous depuis juin 68), que les comités rouges (sympathisants). Daniel Bensaïd profita de sa venue (ses parents vivaient dans la ville rose) sur une journée pour discuter puis trouver une solution transitoire jusqu’au congrès local à préparer : une direction de 4, des structures de base (les cercles rouges puisque les cercles noirs n’avaient pas de réalité), un lieu hebdomadaire de réflexion, de rapport entre direction et élus des cercles, de partage des tâches. Une semaine plus tard, l’ensemble tournait assez bien.

* Daniel Bensaïd était léniniste mais sans perte de l’esprit critique, sans autoproclamation publicitaire de l’organisation. Le soir du 1er mai 1969, je présidais un meeting de la LCR dans la grande salle de Toulouse, Place Dupuy. Pris par l’élan, j’annonçai 15000 manifestants réunis par la LCR à Paris malgré l’interdiction générale de tout rassemblement imposée par le gouvernement. Bensaïd me fit passer un petit papier "Rectifie immédiatement. Ce n’est pas 15000 mais 1500" ; puis lorsqu’il intervint, il commença par quelques mots d’une part sur le rapport entre matérialisme et réalité exacte, d’autre part sur le risque permanent de "réification" d’elle-même pour toute organisation .

* Dans les relations quotidiennes, j’ai toujours trouvé Daniel très sympathique, aimable, souriant, présent dans le dialogue, pas du tout imbu de lui-même, parlant facilement d’autre chose que de politique ; la situation n’était pas tout à fait la même en cas de désaccord politique. En septembre 1970 (si mon souvenir est bon), il écrivit avec Antoine Artous, Paul Alliès et Armand Creus un texte d’orientation avec lequel je n’étais pas du tout d’accord et contre lequel je constituai rapidement un groupe d’une quarantaine d’adhérents sur Toulouse. Je n’eus qu’une discussion avec lui à ce moment-là ; je découvris un Bensaïd faisant totalement corps avec ses questionnements sur la stratégie anticapitaliste et ses embryons de réponse, un Bensaïd capable de pousser le débat jusqu’au bout, jusqu’aux derniers retranchements de son contradicteur. Ce que j’écris là n’est pas une critique ; vu ce qu’il est advenu de la CFDT par exemple, je n’avais pas raison sur tout, loin de là.

* Daniel Bensaïd était un "militant intellectualisé" (pour reprendre son terme) de haut vol, naturellement porteur d’une pensée non découpée en tranches par matière universitaire, capable d’argumenter en mêlant sans cesse des éléments de philosophie, d’histoire, d’économie, de sociologie, de droit... Son souci permanent de réflexion théorique construite reste pour tous un message fondamental, ô combien difficile à poursuivre. A l’automne 1976, il me proposa de prendre en charge une première série de 6 articles pour le quotidien Rouge dans le cadre d’une petite rubrique historique à poursuivre, de la Révolution française à 1968 en passant par 1830, 1848, la Commune, 1936, la Libération. Le problème, c’est que mon fond sur ces questions ne collait pas sur des points importants avec la tradition théorique trotskiste (en particulier pour 36 et la Libération). Nous en parlâmes tranquillement... puis je ne fis rien de plus. En fait, au niveau de réflexion où il posait le débat, je n’étais pas capable en 1976, d’écrire une telle rubrique.

* Parmi les dirigeants politiques, certains sont attentifs à la vie de leurs camarades, c’était le cas de Daniel Bensaïd. Lors de ses venues à Toulouse, il pensait toujours à demander des nouvelles d’une telle ou d’un tel. En 1977, il insista avec Janette Habel pour que j’intègre humainement Michel Recanati dans le petit secteur national que j’animais ; il est vrai que nous avions de bonnes relations ; j’ai répondu oui, en signalant la difficulté du mandat, puis ça n’a pas marché (j’en prends évidemment ma part de responsabilité).

* Daniel Bensaïd faisait corps avec l’idéal socialiste internationaliste. Au moment du "Bicentenaire" de la Révolution française en 1989, j’ai assisté à des manifestations diverses extrêmement sympathiques. Ceci dit, les cercles qui animaient ce bicentenaire manquaient d’abord d’expérience du mouvement social pour comprendre une révolution ; ils manquaient aussi considérablement d’attachement affectif à l’évènement, manquaient aussi probablement de réflexion sur son importance historique. Aussi, le bicentenaire n’a pas amélioré la place donnée à la Révolution française, par exemple dans les programmes d’histoire ; au contraire, le moment du bicentenaire a marqué un recul considérable dans le profil médiatique de Robespierre par exemple comme de toute la période Montagnarde. Or, cette année-là, Daniel Bensaïd, qui n’était historien, ni de formation, ni de passion, sortit un magnifique bouquin aux Editions Gallimard "Moi, la Révolution, remembrances d’un bicentenaire indigne" qui correspondait à ma colère sur ce sujet. Ce "moi, la révolution" résumait assez bien par ailleurs une partie importante de la personnalité de Bensaïd.

* J’ai eu l’occasion de discuter à nouveau avec Daniel Bensaïd et de manger avec lui plusieurs fois lors de deux universités d’été de la LCR entre 2004 et 2008. L’écouter lors de ses exposés était un régal car chaque phrase poussait à la réflexion et même à la remise en cause. Je n’aborderai pas ici les discussions politiques privées abordées en présence d’Antoine Artous en particulier ; en matière de relations unitaires, il avait de toute évidence était échaudé par les expériences négatives de la candidature Juquin, d’Izquierda Unida en Espagne, du PT brésilien, échaudé par la facilité de trahison de nombreux partenaires conjoncturels... et voulait éviter la même déconvenue destructrice au NPA... Je n’étais pas d’accord, mais c’est une autre histoire.

* De tout temps, Daniel Bensaïd a été porteur d’une pensée reposant à la fois sur sa connaissance du sujet traité, une formation marxiste très conséquente et une grande autonomie de réflexion par rapport à ce "marxisme". Avant-hier, je rangeais quelques rayons de livres lorsque je suis tombé sur des bouquins de lui "La révolution et le pouvoir", "Une lente impatience", "Marx l’intempestif", "Le pari mélancolique", "La discordance des temps", "Qui est le Juge ?", "Walter Benjamin, sentinelle messianique", "Un Monde à changer, mouvements et stratégie", "Éloge de la politique profane", "Marx, mode d’emploi". Ces seuls dix ouvrages (je sais qu’il m’en manque) seront inévitablement redécouverts par les nouvelles générations qui porteront à leur tour le flambeau des idéaux révolutionnaires d’émancipation. De ce point de vue, il ne fait pas de doute que Daniel Bensaïd ne risque pas de mourir.

Choqué par l’annonce de ce décès, que le lecteur m’excuse d’avoir immédiatement laissé mes doigts dicter d’instinct les quelques paragraphes ci-dessus sur le clavier. Ils manquent de fond mais pas de sincérité.

Jacques Serieys le 12 janvier 2010

Liens :

La République inachevée

2) Communiqué du Parti de Gauche

Daniel Bensaïd, l’ami, le militant, le théoricien, nous a quittés. Le Parti de Gauche salue sa mémoire

3) Communiqué du NPA

Gravement malade depuis plusieurs mois, notre camarade Daniel Bensaïd est décédé ce matin.

Militant révolutionnaire depuis l’adolescence, il avait été l’un des fondateurs de la JCR (Jeunesse Communiste Révolutionnaire) en 1966 puis l’un des animateurs du Mouvement du 22 Mars et l’un des acteurs du mouvement de Mai 68 avant de participer à la création de la Ligue Communiste, en avril 1969.

Daniel Bensaïd a été longtemps membre de la direction de la LCR. Engagé dans tous les combats internationalistes, il a aussi été l’un des principaux dirigeants de la Quatrième Internationale. Il avait activement participé à la création du NPA.

Philosophe, enseignant à l’Université de Paris VIII, il a publié de très nombreux ouvrages de philosophie ou de débat politique, animé les revues Critique Communiste et ContreTemps, participé activement à la création de à la Fondation Louise Michel et mené sans concession le combat des idées, inspiré par la défense d’un marxisme ouvert, non dogmatique.

Les obsèques se dérouleront dans l’intimité.

Le NPA organisera une soirée d’hommage militant le samedi 23 janvier prochain à Paris.

Cette après midi mardi 12 janvier à 15h et demain mercredi 13 à la même heure, Daniel Mermet rediffuse son émission "Là bas si j’y suis" consacrée à Daniel Bensaïd autour de son ouvrage "La lente impatience".

Montreuil, le 12 janvier 2010

4) Daniel Bensaïd (par Jean Luc Mélenchon )

Il s’agit d’un des fondateurs de la Ligue Communiste Révolutionnaire, et du NPA.

De nombreuses personnes sont très affectées par cette disparition, bien au delà du cercle des membres de ces deux organisations. En effet, il s’agit d’un intellectuel dont le travail théorique a enrichi la pensée et les manières de voir de gens extrêmement divers à gauche. En cela il était davantage qu’un homme de parti au sens strict du terme, même si son engagement militant effectif ne peut être séparé d’aucune façon de ce qu’il pensait.

En ce moment, quand tant de marionnettes sans consistance saturent l’espace médiatico politique, il est angoissant de voir partir un des manieurs d’idées qui entretiennent le terreau commun de tous ceux qui essaient d’être fidèle à l’exigence d’une pensée construite.

Daniel Bensaïd était marxiste et donc un contributeur actif à la pensée matérialiste. Il manquera donc à tous ceux qui s’alimentent à cette source.

Le 23 janvier le NPA lui rend un hommage militant. Je m’y trouverai d’une certaine façon comme dans ma famille.

5) Une lourde perte pour les amis de l’émancipation ATTAC

La disparition de Daniel Bensaïd est une lourde perte pour tous les amis de l’émancipation.

Représentant emblématique d’un marxisme resté vivant malgré le XXè siècle, Bensaïd alliait une indéfectible fidélité théorique à une curiosité intellectuelle toujours en éveil.

Lors de l’université d’été d’Attac, en août dernier, il avait contribué, lors de deux tables rondes très suivies, à la réflexion commune sur les contours d’une stratégie d’émancipation altermondialiste.

Sa verve et sa culture historique et philosophique en faisaient un orateur captivant, mais il était aussi un homme chaleureux et simple.

Attac s’associe à la douleur de ses proches, et salue une grande figure d’intellectuel militant

6) Daniel Bensaïd – Lettre à mes camarades sur la mort d’un camarade par Serge Pey, poète

Je suis immensément vide comme l’aube d’un mauvais dimanche. Mon ami, mon complice du poème, de la lutte et de l’amour vient de partir.

Je n’arrive jamais à croire à sa mort. Depuis longtemps je m’étais habitué à sa maladie.

Je le vois encore courir dans la rue devant moi avec un drapeau en lambeau contre la mort de Rudie Dutschke. Il y a bien longtemps cela. Nous avions tous des pseudonymes et lui s’appelait SEGUR comme une station de métro.

Sa clarté politique, sa capacité théorique font de lui un des plus importants philosophes marxistes de notre siècle. Un théoricien du vivant. Son courage militant, sa générosité, sa tolérance étaient légendaires dans nos majorités clandestines. Les drapeaux que nous hissions ensemble sur l’espérance flottaient comme des parenthèses dans la longue phrase que nous écrivions.

Son goût pour la littérature irriguait son œuvre politique. Nous parlions souvent des rapports qui unissaient la poésie et la vie, le langage et l’utopie.

Daniel aimait dire que l’Histoire nous mordait la nuque. Il le répétait souvent. Oui ensemble nous mordions l’Histoire. Nous étions des loups dans la neige blanche des cahiers d’écriture de l’espérance. Nous marchions pieds nus, presque anonymes, dans la colonne des fantômes anonymes de tous les fusillés. Daniel était une Commune, une guerre d’Espagne, un groupe clandestin dans un goulag de Staline, un groupe de guérilleros en Amérique latine.

Daniel me racontait souvent que la révolution était un pari. J’en ai conclu que nous étions ses joueurs et, grâce à lui, je n’ai jamais quitté la table de son jeu.

Sans arrêt je me suis appliqué à créer de nouvelles cartes et à inventer de nouvelles règles.

On se rencontrait dans le poème et le poème nous rencontrait.

Il m’appelait « amarade » parce qu’on s’aimait.

Je lis ses livres sans arrêt comme des remèdes contre la bêtise et l’égoïsme.

Daniel m’a appris aussi le sens de la victoire, même si nous perdons régulièrement nos batailles, car le mot victoire n’a pas le même sens dans notre bouche et dans celle de l’ennemi.

Comme la mort et comme la vie.

Salut Daniel, salut mon camarade, salut toi, salut mon souvenir.

Mais un souvenir qui vient de devant nous et non du passé.

Ensemble : ce souvenir permanent que nous construisons et qui vient de l’avenir.

Salut toi, je te récite mon poème. C’est la seule chose que je sache à faire.

Dans ce monde rempli de mort, aujourd’hui tu es un vivant.

Par Serge Pey

7) Daniel... par François Sabado

Daniel est parti ce mardi 12 Janvier. C’était un militant, un intellectuel , un camarade, un ami.

Né en 1946, il aura mis sa vie au service de la défense des idées marxistes révolutionnaires.

Il avait été un des fondateurs des JCR et de la Ligue communiste révolutionnaire.

Animateur du mouvement de Mai 68, il était de ceux qui avaient un sens très sûr de l’initiative politique. Il avait été un des animateurs du mouvement du 22 mars. Saisissant la dynamique des mouvements sociaux, en particulier le lien entre le mouvement étudiant et la grève générale ouvrière, il était aussi un de ceux qui avaient compris la nécessité de construire une organisation politique, d’accumuler des forces pour la construction d’un parti révolutionnaire.

L’intelligence de Daniel, c’était d’allier théorie et pratique, intuition et politique, idées et organisation. Il pouvait, dans le même temps, diriger un service d’ordre et écrire une œuvre théorique.

Ce fut un des inspirateurs d’un combat qui conjuguait principes, délimitations politiques et ouverture, rejet du sectarisme. Ses convictions politiques chevillées au corps, Daniel était toujours le premier à rechercher la discussion, à essayer de convaincre, à échanger les positions, et à renouveler sa propre pensée.

Participant de la fin des années 60 au début des années 90 à la direction quotidienne de la LCR, il avait joué un rôle décisif dans la construction d’un projet, d’une orientation qui lie activité quotidienne et tension révolutionnaire. Une bonne partie de son travail théorique et politique sera centrée sur les questions stratégiques, sur les leçons historiques des principales expériences révolutionnaires.

Daniel était profondément internationaliste. Il aura un rôle clé dans la construction de la LCR espagnole, à l’époque du franquisme. Lors de ces années, Daniel jouera un rôle majeur au sein de la IVe Internationale, suivant particulièrement la situation en Amérique latine et au Brésil. Il contribua beaucoup à actualiser notre vision du monde, à nous préparer aux bouleversements historiques de la fin des années 80.

Des années 90 à nos jours, tout en poursuivant son combat politique, il se concentra sur la réflexion et l’élaboration théorique : l’histoire des idées politiques ; « le Capital » de Karl Marx ; le bilan du siècle et de ses révolutions, dont, en premier lieu , la révolution russe ; l’écologie ; le féminisme ; les identités et la question juive ; l’élaboration d’une nouvelle politique pour la gauche révolutionnaire face à la globalisation capitaliste. Il suivait régulièrement les forums sociaux mondiaux du mouvement altermondialiste.

Daniel aura assuré la continuité historique d’un marxisme révolutionnaire ouvert, non dogmatique et l’adaptation aux changements de la nouvelle époque, avec toujours pour horizon, la transformation révolutionnaire de la société.

Frappé par la maladie, il la surmontera durant des années, en pensant, en écrivant, en travaillant ses idées, sans refuser ni voyage, ni meeting, ni simple réunion. Daniel s’était donné comme tâche de vérifier la solidité de nos fondations et de les transmettre à la jeune génération. Il le fit de tout son cœur, de toutes ses forces. Ses interventions, à l’Institut international d’Amsterdam, dans les universités d’été de la LCR puis du NPA ont marqué des centaines de camarades. Passeur de l’expérience de la LCR pour le NPA, Daniel avait décidé d’accompagner le lancement de notre nouvelle organisation, en relançant la revue ContreTemps et en constituant la société « Louise Michel », cadre de débat et de réflexion de la pensée radicale.

Daniel, c’est tout cela. Et, en plus, il était sympathique, chaleureux, convivial. Il aimait la vie.

Alors que nombre d’ex –de 68 ont tourné casaque, ont abandonné les idéaux de leur jeunesse, Daniel n’aura rien lâché, rien abandonné. Il est là, présent !

François Sabado

8) Marie-George Buffet et Pierre Laurent saluent la mémoire de Daniel Bensaïd

Avec Daniel Bensaïd disparaît une des figures les plus marquantes du courant révolutionnaire français. Homme politique et philosophe, il n’aura eu de cesse de revisiter l’apport de Marx à la lumière de l’expérience historique et des enjeux théoriques et politiques de notre époque.

Homme de grande culture, c’était inséparablement un homme de terrain, aussi déterminé et rigoureux dans la réflexion que dans les tâches les plus concrètes de l’action quotidienne. L’un des fondateurs de la LCR, et récemment du NPA, il jouait aussi un rôle très important dans le courant trotskiste international, où il connaissait à juste titre une grande notoriété.

Nous voulons saluer aujourd’hui la mémoire du grand intellectuel et du grand militant qu’il fut, et tout autant celle de l’homme simple et attachant qui respirait et attirait la sympathie. A sa famille, à ses camarades et à ses amis, nous présentons, au nom du Parti communiste français, l’expression de nos sentiments attristés.

Marie-George Buffet, Secrétaire nationale du PCF Pierre Laurent, Coordinateur national du PCF

Paris, le 12 janvier 2010

9) "Daniel Bensaïd, éclaireur et sentinelle" (Mediapart, L’Humanité, Bakchich, Libération)

Pour accéder aux textes ci-dessus, cliquez sur le titre 9.

10) Déclaration d’ALAIN KRIVINE, COFONDATEUR DE LA LCR ET DU NPA

Daniel est mort hier et nous sommes des milliers et des milliers d’amis et de camarades qui, en France comme à l’étranger, sont sous le choc. Ancien militant des JC à Toulouse, Daniel participa à la création des JCR puis de la LC, puis du NPA. Un des animateurs du Mouvement du 22 mars à Nanterre en 1968, Daniel était devenu un philosophe marxiste actualisant sans dogmatisme la pensée révolutionnaire.

Internationaliste, dirigeant de la IVe Internationale, il fut actif pour aider aussi bien les révolutionnaires dans l’Espagne franquiste que ceux d’Amérique latine. Aussi effi cace à diriger le service d’ordre de la LCR qu’à écrire sur le Capital de Marx, il avait décidé d’accompagner le lancement du NPA en relançant la revue Contretemps et en constituant la société Louise Michel, un cadre de débat et de réflexion de la pensée radicale.

Daniel, c’était tout cela à la fois. Attachant, convivial et toujours à l’écoute des autres, il aimait la vie, il aimait le débat politique, il aimait la révolution. Alors que nombre d’exsoixante- huitards ont tourné casaque pour ne plus être que d’anciens combattants, Daniel Bensaïd n’aura rien lâché, rien abandonné. Alors on continue.

11) PIERRE LAURENT en tant que COORDINATEUR NATIONAL DU PCF

Daniel Bensaïd était une des figures intellectuelles marquantes du courant révolutionnaire français.

Quand l’idéologie dominante a cherché à enterrer la pensée de Marx, il a été de ceux, comme homme politique et philosophe, qui n’ont cessé d’en revisiter et d’en éclairer l’actualité. Il le faisait toujours à la lumière de l’expérience historique et des enjeux théoriques et politiques d’aujourd’hui.

Intellectuel rigoureux, il était inséparablement un homme d’action, un militant, fondateur de la LCR, puis récemment du NPA. Son rôle dans les débats que connaissent les mouvements révolutionnaires à travers le monde comptait aussi. Sa disponibilité pour la confrontation intellectuelle et politique ne faisait jamais défaut, comme j’ai pu le constater chaque fois que la rédaction de l’Humanité le sollicitait, quand j’en avais la charge.

Quels que soient les choix politiques qui tantôt nous rapprochaient, tantôt nous séparaient, j’ai toujours, comme responsable politique communiste, appris de la lecture de ses travaux. Nous perdons un intellectuel et un militant appréciés, un homme attachant et respecté de toutes celles et ceux qui ont à coeur la transformation de la société, le combat pour l’émancipation humaine.

12) Message collectif paru sur le site Europe Solidaire Sans Frontière : Une dernière lettre à Daniel Bensaïd

Daniel,

Tu ne liras pas cette lettre et c’est probablement mieux, car tu n’aurais sans doute pas aimé qu’on te rende un tel hommage.

Depuis ce matin, je me sens orphelin. Car j’appartiens à cette génération qui ne t’a jamais seulement vu comme un camarade, un frère, mais aussi, et je pèse mes mots, comme un père.

Oui, un père. Même si tu as toujours combattu toute forme de paternalisme.

Pour celles et ceux qui, comme moi, n’ont pas connu l’aventure des années 60 et 70, tu représentais un modèle de détermination, de persévérance et d’honnêteté.

La détermination de celui qui se consacre tout entier à la cause et qui sait faire pleinement don de soi sans pour autant se transformer en moine-soldat.

La persévérance de celui, malgré les aléas de la lutte des classes, les déceptions, les défaites, les drames, ne renonce pas.

L’honnêteté de celui qui n’a jamais trahi ses idéaux et qui a toujours refusé de céder aux chants des sirènes qui affirmaient que l’herbe était sans doute plus verte, ou plus rose, ailleurs.

Pour des générations de militants, tu étais tout cela à la fois. Et plus encore.

Tu étais celui qui actualisait le marxisme sans le dénaturer, celui qui désacralisait le marxisme sans le vulgariser, celui qui transmettait le marxisme sans le brader.

Tu ne voulais pas nous imposer ta vision du monde mais nous offrir les outils pour le comprendre. Tu ne voulais pas nous démontrer que tu étais brillant mais nous rendre intelligents.

Tu incarnais, dans le réel, ce que l’on appelle de manière abstraite « l’intellectuel organique », « le marxisme vivant ».

Les souvenirs se bousculent dans ma tête : une formation, lumineuse, sur le thème « Stratégie et Parti » dans un local minuscule et mal éclairé, durant laquelle tu as parlé près de deux heures avec comme seul support un petit papier sur lequel tu avais écrit : « I) Stratégie / II) Parti » ; des discussions, interminables, aux Rencontres Internationales de Jeunes, à parler de ces petits riens qui font tout ; des remontrances, méritées, car je n’avançais guère dans mon mémoire de philo sur Althusser, alors que tu me dirigeais ; un coup de téléphone, bienvenu, dès que tu as su que mon père avait fait une mauvaise rencontre avec une balle israélienne…

Et tellement d’autres souvenirs encore. Mais je les garderai pour moi.

« Il faut s’endurcir, mais sans jamais se départir de sa tendresse », disait le Che. J’avais lu plusieurs de tes écrits avant de te rencontrer, et c’est cette tendresse, inattendue, qui m’a marqué. Tu étais l’antithèse de la caricature de l’intellectuel d’extrême-gauche. Il se dégageait de toi une chaleur enveloppante, une simplicité rassurante, une humanité bienveillante.

J’ai parlé d’intellectuel même si je sais que tu ne te définissais pas comme tel : « Intellectuel militant autant que militant intellectuel ; engagé intellectuel autant, et même plus, qu’intellectuel engagé », disais-tu. Et ce n’était pas une simple posture. Pour avoir eu la chance de militer en ta compagnie, je sais que tu participais à l’ensemble des activités du Parti, de la réunion de cellule à la manifestation, en passant par la diffusion de tracts.

Tu savais, et tu voulais nous faire comprendre, que sans la pratique, la théorie ne vaut rien. Et que sans boussole théorique, on risque de se perdre dans les méandres de la pratique. Tel était le sens de la juxtaposition des deux termes du titre de ton ouvrage « Penser Agir » dans lequel tu nous recommandais de « penser, mais pour agir au présent ».

Tu refusais tout dogmatisme, tout sectarisme. Ce n’était pas un discours vain, mais un combat quotidien. Comme tu l’écrivais si bien, « les déconvenues montrent que l’histoire est sans cesse à réinterpréter, à remettre en jeu, à subjectiviser par rapport à de nouvelles épreuves ».

Tu nous as appris que l’internationalisme n’est pas juste un mot. En Amérique Latine, au Brésil, en Europe et ailleurs, tu as pensé, agi, transmis et retransmis. Tu nous as convaincus que toute cette belle entreprise n’avait de sens que si elle subsumait les frontières, les langues, les religions.

« La mort ne surprend pas le sage : il est toujours prêt à partir » écrivait La Fontaine. Je ne sais si tu étais prêt à partir. Nous n’étions pas prêts. Je n’étais pas prêt. Sans doute pas assez sage.

Je me sens orphelin. Et je me sens héritier. Héritier de tout ce que nous a légué. Une lourde responsabilité.

Nous ferons tout, Daniel, pour faire vivre et fructifier cet héritage. Et je te le promets, nous nous battrons pour construire ce monde, cet idéal auquel tu n’as jamais renoncé.

Je ne vois pas d’autre moyen de surmonter mon chagrin.


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