Poèmes et chansons contre la misère

lundi 4 septembre 2017.
 

- 1) Le mendiant (Victor Hugo)
- 2) Madame la misère (Léo Ferré)
- 3) Travail mauvais..., Qui produit la richesse en créant la misère (Hugo)
- 4) La misère (Francis Jammes)
- 5) La grasse matinée (Jacques Prévert)

1) Le mendiant (Victor Hugo)

Pour lire ce poème touchant, cliquer sur le titre ci-dessus (en bleu)

2) Madame la misère (Léo Ferré)

Pour lire les paroles et écouter cette chanson, cliquer sur le titre ci-dessus (en bleu)

3) Travail mauvais... Qui produit la richesse en créant la misère (Hugo, Melancholia, extrait)

4) La misère

(Françis Jammes 1868-1938)

Un pauvre sans logis, repoussant, m’a dit : j’ai

Bien mal aux yeux et le bras droit paralysé.

Bien sûr que le pauvre diable n’a pas de mère

Pour le consoler doucement de sa misère.

Il vit comme cela : pion dans une boîte,

Et passe parfois sur son front froid sa main moite.

Avec ses bras il fait un coussin sur un banc

Et s’assoupit un peu comme un petit enfant.

Mais au lieu de traversin blanc, sa vareuse

Se mêle à sa barbe dure, grise et crasseuse.

Il économise pour se faire soigner.

Il a des douleurs. C’est trop cher de se doucher.

Alors, il enveloppe dans un pauvre linge

Tout son pauvre corps misérable de grand singe.

Un pauvre sans logis, repoussant, m’a dit : j’ai

Bien mal aux yeux et le bras droit paralysé.

(De l’Angélus de l’aube, à l’Angélus du soir)

5) La grasse matinée

Jacques Prévert

Il est terrible

le petit bruit de l’oeuf dur cassé sur un comptoir d’étain

il est terrible ce bruit

quand il remue dans la mémoire de l’homme qui a faim

elle est terrible aussi la tête de l’homme

la tête de l’homme qui a faim

quand il se regarde à six heures du matin

dans la glace du grand magasin

une tête couleur de poussière

ce n’est pas sa tête pourtant qu’il regarde

dans la vitrine de chez Potin

il s’en fout de sa tête l’homme

il n’y pense pas

il songe

il imagine une autre tête

une tête de veau par exemple

avec une sauce de vinaigre

ou une tête de n’importe quoi qui se mange

et il remue doucement la mâchoire

doucement

et il grince des dents doucement

car le monde se paye sa tête

et il ne peut rien contre ce monde

et il compte sur ses doigts un deux trois

un deux trois

cela fait trois jours qu’il n’a pas mangé

et il a beau se répéter depuis trois jours

Ça ne peut pas durer

ça dure

trois jours

trois nuits

sans manger

et derrière ce vitres

ces pâtés ces bouteilles ces conserves

poissons morts protégés par les boîtes

boîtes protégées par les vitres

vitres protégées par les flics

flics protégés par la crainte

que de barricades pour six malheureuses sardines..

Un peu plus loin le bistrot

café-crème et croissants chauds

l’homme titube

et dans l’intérieur de sa tête

un brouillard de mots

un brouillard de mots

sardines à manger

oeuf dur café-crème

café arrosé rhum

café-crème

café-crème

café-crime arrosé sang !...

Un homme très estimé dans son quartier

a été égorgé en plein jour

l’assassin le vagabond lui a volé

deux francs

soit un café arrosé

zéro franc soixante-dix

deux tartines beurrées

et vingt-cinq centimes pour le pourboire du garçon.

6) La fête à l’Hôtel de Ville

Michel ALTAROCHE (1811-1884)

Accourez vite à nos splendides fêtes !

Ici banquets, là concert, ailleurs bal.

Les diamants rayonnent sur les têtes,

Le vin rougit les coupes de cristal.

Ce luxe altier qui partout se déroule,

Le peuple va le payer en gros sous.

Municipaux, au loin chassez la foule.

Amusons-nous !

Quel beau festin ! mets précieux et rares,

Dont à prix d’or on eut chaque morceau,

Vins marchandés aux crus les plus avares

Et que le temps a scellés de son sceau...

Quel est ce bruit ?... - Rien, c’est un prolétaire

Qui meurt de faim à quelques pas de vous.

- Un homme mort ?... C’est fâcheux ! Qu’on l’enterre.

Enivrons-nous !

Voici des fruits qu’à l’automne

Vole à grand frais l’été pour ces repas :

Là, c’est l’Aï dont la mousse écumeuse

Suit le bouchon qui saute avec fracas...

Qu’est-ce ?... un pétard que la rage éternelle

Des factieux ? - Non, non, rassurez-vous !

Un commerçant se brûle la cervelle...

Enivrons-nous !

Duprez commence... Ô suaves merveilles !

Gais conviés, désertez vos couverts.

C’est maintenant le bouquet des oreilles ;

On va chanter pour mille écus de vers.

Quel air plaintif vient jusqu’en cette enceinte ?...

Garde, alerte ! En prison traînez tous

Ce mendiant qui chante une complainte...

Enivrons-nous !

Femmes, au bal ! La danse vous appelle ;

Des violons entendez les accords.

Mais une voix d’en haut nous interpelle .

Tremblez ! tremblez ! vous dansez sur les morts

Ce sol maudit que votre valse frôle,

Le fossoyeur le foulait avant nous... "

Tant mieux ! la terre est sous nos pieds plus molle.

Trémoussez-vous !

Chassons bien loin cette lugubre image

Qui du plaisir vient arrêter l’essor.

Déjà pâlit sous un autre nuage

Notre horizon de parures et d’or.

C’est Waterloo... Pardieu, que nous importe !

Quand l’étranger eut tiré les verroux,

On nous a vu entrer par cette porte...

Trémoussez-vous !

Çà, notre fête est brillante peut-être ?

Elle a coûté neuf cent vingt mille francs.

Qu’en reste-t-il ? Rien... sur une fenêtre,

Au point du jour, des lampions mourants.

Quand le soleil éclairera l’espace,

Cent mobiliers seront vendus dessous.

Vite, aux recors, calèches, faites place...

Éloignons-nous !

7) L’artiste et la misère

Petrus BOREL (1809-1859)

À mon air enjoué, mon rire sur la lèvre,

Vous me croyez heureux, doux, azyme et sans fièvre,

Vivant, au jour le jour, sans nulle ambition,

Ignorant le remords, vierge d’affliction ;

À travers les parois d’une haute poitrine,

Voit-on le coeur qui sèche et le feu qui le mine ?

Dans une lampe sourde on ne saurait puiser

Il faut, comme le coeur, l’ouvrir ou la briser.

Aux bourreaux, pauvre André, quand tu portais ta tête,

De rage tu frappais ton front sur la charrette,

N’ayant pas assez fait pour l’immortalité,

Pour ton pays, sa gloire et pour sa liberté.

Que de fois, sur le roc qui borde cette vie,

Ai-je frappé du pied, heurté du front d’envie,

Criant contre le ciel mes longs tourments soufferts

Je sentais ma puissance, et je sentais des fers !

Puissance,... fers,... quoi donc ? - rien, encore un poète

Qui ferait du divin, mais sa muse est muette,

Sa puissance est aux fers. - Allons ! on ne croit plus,

En ce siècle voyant, qu’aux talents révolus.

Travaille, on ne croit plus aux futures merveilles. -

Travaille !... Eh ! le besoin qui me hurle aux oreilles,

Étouffant tout penser qui se dresse en mon sein !

Aux accords de mon luth que répondre ?... j’ai faim !...

8) Les malheureux

Louise Ackerman

La trompette a sonné. Des tombes entr’ouvertes

Les pâles habitants ont tout à coup frémi.

Ils se lèvent, laissant ces demeures désertes

Où dans l’ombre et la paix leur poussière a dormi.

Quelgues morts cependant sont restés immobiles ;

Ils ont tout entendu, mais le divin clairon

Ni l’ange qui les presse à ces derniers asiles

Ne les arracheront.

« Quoi ! renaître ! revoir le ciel et la lumière,

Ces témoins d’un malheur qui n’est point oublié,

Eux qui sur nos douleurs et sur notre misère

Ont souri sans pitié !

Non, non ! Plutôt la Nuit, la Nuit sombre, éternelle !

Fille du vieux Chaos, garde-nous sous ton aile.

Et toi, sœur du Sommeil, toi qui nous as bercés,

Mort, ne nous livre pas ; contre ton sein fidèle

Tiens-nous bien embrassés.

Ah ! l’heure où tu parus est à jamais bénie ;

Sur notre front meurtri que ton baiser fut doux !

Quand tout nous rejetait, le néant et la vie,

Tes bras compatissants, ô notre unique amie !

Se sont ouverts pour nous.

Nous arrivions à toi, venant d’un long voyage,

Battus par tous les vents, haletants, harassés.

L’Espérance elle-même, au plus fort de l’orage,

Nous avait délaissés.

Nous n’avions rencontré que désespoir et doute,

Perdus parmi les flots d’un monde indifférent ;

Où d’autres s’arrêtaient enchantés sur la route,

Nous errions en pleurant.

Près de nous la Jeunesse a passé, les mains vides,

Sans nous avoir fêtés, sans nous avoir souri.

Les sources de l’amour sous nos lèvres avides,

Comme une eau fugitive, au printemps ont tari.

Dans nos sentiers brûlés pas une fleur ouverte.

Si, pour aider nos pas, quelque soutien chéri

Parfois s’offrait à nous sur la route déserte,

Lorsque nous les touchions, nos appuis se brisaient :

Tout devenait roseau quand nos cœurs s’y posaient.

Au gouffre que pour nous creusait la Destinée

Une invisible main nous poussait acharnée.

Comme un bourreau, craignant de nous voir échapper,

A nos côtés marchait le Malheur inflexible.

Nous portions une plaie à chaque endroit sensible,

Et l’aveugle Hasard savait où nous frapper.

Peut-être aurions-nous droit aux celestes délices ;

Non ! ce n’est point à nous de redouter l’enfer,

Car nos fautes n’ont pas mérité de supplices :

Si nous avons failli, nous avons tant souffert !

Eh bien, nous renonçons même à cette espérance

D’entrer dans ton royaume et de voir tes splendeurs,

Seigneur ! nous refusons jusqu’à ta récompense,

Et nous ne voulons pas du prix de nos douleurs.

Nous le savons, tu peux donner encor des ailes

Aux âmes qui ployaient sous un fardeau trop lourd ;

Tu peux, lorsqu’il te plaît, loin des sphères mortelles,

Les élever à toi dans la grâce et l’amour ;

Tu peux, parmi les chœurs qui chantent tes louanges,

A tes pieds, sous tes yeux, nous mettre au premier rang,

Nous faire couronner par la main de tes anges,

Nous revêtir de gloire en nous transfigurant.

Tu peux nous pénétrer d’une vigueur nouvelle,

Nous rendre le désir que nous avions perdu…

Oui, mais le Souvenir, cette ronce immortelle

Attachée à nos cœurs, l’en arracheras-tu ?

Quand de tes chérubins la phalange sacrée

Nous saluerait élus en ouvrant les saints lieux,

Nous leur crierions bientôt d’une voix éplorée :

« Nous élus ? nous heureux ? Mais regardez nos yeux !

Les pleurs y sont encor, pleurs amers, pleurs sans nombre.

Ah ! quoi que vous fassiez, ce voile épais et sombre

Nous obscurcit vos cieux. »

Contre leur gré pourqoui ranimer nos poussières ?

Que t’en reviendra-t-il ? et que t’ont-elles fait ?

Tes dons mêmes, après tant d’horribles misères,

Ne sont plus un bienfait.

Au ! tu frappas trop fort en ta fureur cruelle.

Tu l’entends, tu le vois ! la Souffrance a vaincu.

Dans un sommeil sans fin, ô puissance éternelle !

Laisse-nous oublier que nous avons vécu.


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