Printemps (poèmes)

jeudi 23 mars 2017.
 

- 1) Premier sourire du printemps. Théophile Gautier

- 2) La rose. Jan Antoine de Baïf

- 3) Le printemps. Théodore de Banville

- 4) Les lilas et les roses. Aragon

1) Premier sourire du printemps

Théophile Gautier (1811-1872)

Tandis qu’à leurs oeuvres perverses

Les hommes courent haletants,

Mars qui rit, malgré les averses,

Prépare en secret le printemps.

*

Pour les petites pâquerettes,

Sournoisement lorsque tout dort,

Il repasse des collerettes

Et cisèle des boutons d’or.

*

Dans le verger et dans la vigne,

Il s’en va, furtif perruquier,

Avec une houppe de cygne,

Poudrer à frimas l’amandier.

*

La nature au lit se repose ;

Lui descend au jardin désert,

Et lace les boutons de rose

Dans leur corset de velours vert.

*

Tout en composant des solfèges,

Qu’aux merles il siffle à mi-voix,

Il sème aux prés les perce-neiges

Et les violettes aux bois.

*

Sur le cresson de la fontaine

Où le cerf boit, l’oreille au guet,

De sa main cachée il égrène

Les grelots d’argent du muguet.

*

Sous l’herbe, pour que tu la cueilles,

Il met la fraise au teint vermeil,

Et te tresse un chapeau de feuilles

Pour te garantir du soleil.

*

Puis, lorsque sa besogne est faite,

Et que son règne va finir,

Au seuil d’avril tournant la tête,

Il dit : " Printemps, tu peux venir ! "

2) La rose

Jan Antoine de Baïf (1532-1589)

Durant cette saison belle

Du renouveau gracieux,

Lorsque tout se renouvelle

Plein d’amour délicieux,

Ny par la peinte prérie,

Ny sus la haye fleurie,

Ny dans le plus beau jardin,

Je be voy fleur si esquise

Que plus qu’elle je ne prise

La Rose au parfum divin.

Mais la blanche ne m’agrée

Blême de morte paleur,

Ny la rouge colorée

D’une sanglante couleur.

L’une de blêmeur malade,

Et l’autre de senteur fade

Ne plêt au nés ny à l’oeil :

Toutes les autres surpasse,

Celle qui vive compasse

De ces deux un teint vermeil.

La Rose incarnate est celle

Où je pren plus de plaisir :

Mais combien qu’elle soit telle

Si la veu-je bien choisir.

Car l’une prise en une heure,

Et l’autre en l’autre est meilleure

Au chois de nostre raison.

Toute chose naist, define,

Tantôt croît et puis decline

Selon sa propre saison.

Je ne forceray la Rose

Qui cache dans le giron

D’un bouton étroit enclose

La beauté de son fleuron.

Quelque impatient la cueille

Devant que la fleur vermeille

Montre son trésor ouvert.

Mon désir ne me transporte

Si fort que celle j’emporte

Qui ne sent rien que le verd.

Livre des passetems (1573)


3) Le printemps

Théodore de Banville (1823 - 1891)

Te voilà, rire du Printemps !

Les thyrses des lilas fleurissent.

Les amantes qui te chérissent

Délivrent leurs cheveux flottants

Sous les rayons d’or éclatants

Les anciens lierres se flétrissent.

Te voilà, rire du Printemps !

Les thyrses de lilas fleurissent.

Couchons-nous au bord des étangs,

Que nos maux amers se guérissent !

Mille espoirs fabuleux nourrissent

Nos coeurs gonflés et palpitants.

Te voilà, rire du Printemps !

4) Les lilas et les roses

Aragon Printemps 1940

O mois des floraisons mois des métamorphoses

Mai qui fut sans nuage et Juin poignardé

Je n’oublierai jamais les lilas ni les roses

Ni ceux que le printemps dans ses plis a gardés

Je n’oublierai jamais l’illusion tragique

Le cortège les cris la foule et le soleil

Les chars chargés d’amour les dons de la Belgique

L’air qui tremble et ce bourdon d’abeilles

Le triomphe imprudent qui prime la querelle

Le sang que préfigure en carmin le baiser

Et ceux qui vont mourir debout dans les tourelles

Entourés de lilas par un peuple grisé

Je n’oublierai jamais les jardins de la France

Semblables aux missels des siècles disparus

Ni le trouble des soirs l’énigme du silence

Les roses tout le long du chemin parcouru

Le démenti des fleurs au vent de la panique

Aux soldats qui passaient sur l’aile de la peur

Aux vélos délirants aux canons ironiques

Au pitoyable accoutrement des faux campeurs

Mais je ne sais pourquoi ce tourbillon d’images

Me ramène toujours au même point d’arrêt

A Sainte-Marthe Un général De noirs ramages

Une villa normande au bord de la forêt

Tout se tait L’ennemi dans l’ombre se repose

On nous a dit ce soir que Paris s’est rendu

Je n’oublierai jamais les lilas ni les roses

Et ni les deux amours que nous avons perdus

Bouquets du premier jour lilas lilas des Flandres

Douceur de l’ombre dont la mort farde les joues

Et vous bouquets de la retraite roses tendres

Couleur de l’incendie au loin roses d’Anjou

Aragon (1897-1982)


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