Pions... Assistants d’éducation : Un travail encore plus ingrat

samedi 14 octobre 2017.
 

2) Pourquoi on nous appelle les pions…

Le souhait de me familiariser avec l’enseignement m’a décidé, pour financer mes études de philosophie-lettres modernes, à travailler dans mon ancien collège de l’Essonne. J’ai pu voir l’envers du décor et obtenir la réponse à ma question de collégienne  : « Pourquoi sommes-nous si méprisés par les surveillants et le personnel administratif  ? »

Dans une journée type, il nous est demandé à toutes les heures de surveiller les élèves, mais aussi de les accompagner dans leurs difficultés de vie scolaire, de prendre contact avec leurs parents, et ce, tout en assurant nos fonctions sur chaque poste au sein de l’établissement  : l’ouverture et la fermeture du portail, l’accueil des élèves en vie scolaire, celui des parents, la surveillance dans la cour, les couloirs, les coins, les toilettes, etc. Le descriptif de notre fonction, rédigé et donné par les conseillères principales d’éducation (CPE), explique que « politesse et courtoisie sont des pré-requis essentiels  : on s’arme de son plus beau sourire et on se regonfle de patience ». Indispensable en effet, lorsque, dans une journée de dix heures, nous étions seulement quatre surveillants pour côtoyer sept cents élèves, avec en tête ces exigences, précisées dans le même formulaire officiel  : « Le collège est notre territoire, pas celui des élèves. Et c’est par notre présence en tous lieux et inopinée que nous le marquons. » Cette brochure de formation, qui surnomme aussi les élèves « les monstres », montre à quel point le terme d’« éducation » est ambigu. En effet, à quoi devons-nous éduquer les enfants, sinon à subir le mépris des adultes, qui sont contraints d’agir la plupart du temps dans l’urgence et par réflexe  ? La duplicité de la hiérarchie qui exigeait des pions d’être efficaces dans la discipline mais qui ne les contrôlait ni ne les accompagnait humainement transforme l’idée vertueuse que l’on se fait de notre travail d’« assistant d’éducation »  : il devient celui du chien de garde. Comment l’éducation nationale conçoit-elle l’« éducation » lorsque dans les faits, elle contraint chacun à désapprendre le respect de l’autre  ? Les enjeux éducatifs n’étaient finalement que de « surveiller et punir » les élèves. Notre corps devient le « panoptique » du système carcéral que Michel Foucault décrit dans Naissance de la prison.

Si je parle au passé, c’est que cette aventure auprès des adolescents a pris fin quelques mois plus tard. À l’occasion de mon changement d’emploi du temps, en milieu d’année, la principale est même allée jusqu’à me suggérer de sécher certains cours à l’université pour travailler au collège. C’était ça ou je n’avais qu’à démissionner. Voilà comment l’emploi de surveillant se passe d’« éducation ».

Dans un système perverti par le manque de moyens, où les mots ont perdu une bonne partie de leur signification, mon ambition de travailler comme professeur plus tard se trouve aujourd’hui remise en question. À moins d’un changement profond de politique éducative.

Hélène Allain, 21 ans.

1) Le malaise des pions

Manque d’effectifs et de temps pour étudier, incertitude de l’avenir… En bute à un statut chahuté, les assistants d’éducation redoutent la précarisation d’une profession qui n’en a jamais été une.

« Le problème, ce n’est pas les élèves. C’est qu’il y a de moins en moins d’adultes pour les encadrer ». Christelle, assistante d’éducation au collège de Saint-Denis-lès-Bourg, résume les inquiétudes d’une profession qui n’en a jamais été une. Il serait plus juste de parler d’un statut chahuté. Les maîtres d’internat et surveillants d’externats (MI-SE) des collèges et lycées - les « pions », quoi - avaient été créés en 1937.

La loi Ferry d’avril 2003 les a remplacés au fur et à mesure des renouvellements par des assistants d’éducation (A.E.D). Les tâches restent à peu près les mêmes, mais le statut s’avère radicalement différent. Alors qu’un MI-SE à temps plein devait 28 heures à l’Éducation nationale, un A.E.D en effectue entre 35 et 40. Les établissements ont gagné de la surveillance. Les surveillants n’ont rien gagné du tout à travailler plus pour un salaire au ras du bitume. Et ils ont perdu le temps qui leur permettait d’étudier. C’est leur première récrimination. Nicolas Jambon, secrétaire départemental du Snes, note « un changement de nature des candidats, surtout dans les zones rurales où l’on voit arriver de plus en plus de jeunes qui ont arrêté leurs études, de mères de familles, de jeunes retraités… et de moins en moins d’étudiants. La plupart du temps, les MI-SE se destinaient à l’enseignement. La surveillance leur fournissait l’occasion d’un premier contact avec les élèves, un outil de promotion sociale. Ils mouillaient la chemise. Ce n’est plus forcément le cas pour des A.E.D payés au lance-pierres ». Pire. Les syndicats redoutent une précarisation de la fonction avec le recours aux contrats aide emploi (C.A.E), devenus contrats uniques d’insertion (C.U.I) au 1er janvier. Le dispositif permet à un chef d’établissement de demander des surveillants complémentaires issus du Pôle-Emploi. Des personnes « éloignées de l’emploi » qui trouvent ici un moyen d’insertion. De là à penser qu’elles pourraient pallier les carences en A.E.D, il n’y a pas loin.

Voir le cas de Saint-Denis-lès-Bourg. « À la rentrée, l’inspection d’académie nous a annoncé qu’elle ne transformerait pas la surveillante en assistant(e) », explique la C.P.E Stéphanie Wafflart. « À la place, elle nous a proposé deux contrats d’aide à l’emploi. Nous sommes actuellement en cours de recrutement. En attendant, nous avons perdu 28 heures de surveillance ». Nicolas Jambon, lui, invoque le risque que ferait courir aux élèves une main-d’œuvre précaire, aussi éloignée de l’encadrement que l’emploi. Ce qui fait bondir l’inspecteur d’académie Philippe Sauret. « Ces personnes sont dûment sélectionnées et je peux vous affirmer qu’elles ont la tête sur les épaules. Même si elles ne destinent pas toutes à enseigner, elles sont motivées par leurs tâches. Elles bénéficient d’un environnement favorable, d’un tremplin pour l’emploi. C’est d’ailleurs dans ces contrats que l’on trouve les assistants de vie scolaire en charge d’un élève handicapé. Jamais il ne me revient une différence qualitative avec les A.E.D. ». « D’accord pour l’accompagnement à l’emploi et l’insertion, à condition que la base d’encadrement soit suffisante. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui » répond Stéphanie Wafflart. À côté d’elle, Sébastien, 31 ans, assistant d’éducation en fin de droit, est désabusé. « Je prépare un Capes de physique chimie. Si je le rate, je me retrouve au Pôle-Emploi, la plus grande entreprise de France ».

« J’aime mon travail, je vais le quitter »

(Christelle Larderier, 32 ans, assistante d’éducation au collège de Saint-Denis- lès-Bourg)

"Je suis assistante d’éducation à mi-temps, par choix, pour continuer mes études. J’en assume les conséquences financières et alimentaires. Je vois les journées de mes collègues à temps plein… On a la responsabilité d’adolescents, on est toujours sollicités pour plein de choses. Quand on a fini la journée, on ne va pas s’y remettre. Comment préparer un concours dans ces conditions ? J’ai aussi un mi-temps de médiatrice, et je présente un mémoire de médiation familiale. J’en suis à ma quatrième année d’A.E.D, la dernière j’espère. J’aime mon travail. Si tout se passe bien, je vais le quitter bientôt. Il est supposé être un tremplin vers l’emploi, non ?"

« Cette activité me laisse peu de temps à côté »

(Cyril Marguin, 22 ans, assistant d’éducation au collège de Bagé-la-Ville)

"Je passe actuellement des concours pour rentrer dans une école d’assistance sociale. Après mon bac STT, je ne savais pas trop quoi faire. J’ai pu avoir un poste d’assistant d’éducation à Bagé où j’étais élève. Je surveille les études, les récréations, entre midi et deux… Je fais un peu de soutien et d’accompagnement éducatif. 1 607 heures à l’année, environ 40 heures par semaine pour un peu plus de 1 100 euros net. Ce métier m’a beaucoup aidé à trouver ma voie. Mais il laisse peu de temps à côté pour préparer les concours. J’essaie de prendre une heure de temps en temps… J’en suis à ma quatrième année de surveillance. Il me reste deux rentrées, sachant que nous sommes limités à six ans. Si je réussis les concours, ça va. Sinon, je ne sais pas."

(Source : Ain en lutte, M. Dazy, Le Progrès, 25 janvier 2010)


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