Espagne : Les enfants volés du fascisme catholique franquiste

mercredi 12 avril 2017.
 

- A) Les enfants volés du fascisme catholique espagnol (Jacques Serieys)

- B) En Espagne, les « enfants volés » veulent sortir du trou noir

- C) Le fascisme catholique espagnol pratiquait couramment le vol d’enfant

- D) L’Espagne prête à faire la lumière sur les enfants perdus du franquisme ?

- E) "Je cherche mon frère"

A) Les enfants volés du fascisme catholique espagnol

par Jacques Serieys

Le fascisme catholique espagnol a perpétré un crime détestable, abominable, horrible, odieux, inqualifiable, infâme, monstrueux : enlever 300000 enfants, particulièrement à la naissance, en affirmant à la mère qu’elle venait d’accoucher d’un bébé mort-né. Ce rapt d’enfant s’est étalé de 1937 à 1989 et concerne deux périodes distinctes : d’une part pendant et après la guerre civile, d’autre part jusqu’en 1989

A1) Durant la guerre civile et ensuite jusque vers 1950

Durant cette période, des dizaines de milliers d’enfants auraient été soustraits à leurs mères républicaines avant l’âge de 3 ans dont plus de 30000 à la naissance. L’objectif était de les "rééduquer" en les plaçant :

- dans des orphelinats religieux où ils apprenaient au moins l’indispensable salut hitlérien

- en les faisant adopter par des familles proches du régime franquiste.

Wikipedia donne un résumé correct de cet épisode :

De familles républicaines, les enfants sont déclarés comme étant mort-nés, puis placés dans des familles franquistes. Cette pratique, quasi-systématique, s’opère avec la complicité du personnel hospitalier, sous l’égide conjointe de diverses autorités religieuses.

Cela se produisait dans des établissements religieux mais aussi publics comme la maternité de Madrid citée dans le court et magnifique documentaire de la télévision suisse sur ce trafic : .

http://www.rts.ch/video/info/journa...

Dans plusieurs cas connus, des enfants plus âgés ont été enlevés à leurs mères républicaines sans aucun scrupule et sans aucune justification par les religieuses.

A2) L’idéologie fasciste franquiste

On ne peut comprendre ce trafic de 300000 enfants indépendamment de l’idéologie fasciste du franquisme. La plainte déposée en justice par Maître Magan s’appuie sur ce point.

Signalons en particulier les thèses d’un psychiatre proche de Franco : le docteur Antonio Vallejo Nágera.

Les nazis se sont livrés à des "expériences" sur les militants de gauche et syndicalistes avant guerre puis sur des prisonniers des camps de concentration. Ce point est connu du grand public.

Selon le juge Baltasar Garzón « Francisco Franco... autorisa en août 1938 le chef des Services psychiatriques militaires à créer le Cabinet d’investigations psychologiques, dont la finalité primordiale était la recherche des racines psychophysiques du marxisme, qui ne peut avoir d’autre précédent que l’Institut pour la recherche et l’étude de l’hérédité créé (dans l’Allemagne nazie) par Himmler »

Les médecins militaires, particulièrement psychiatres, ont donc, sur ordre de Franco, procédé à des expérimentations sur les prisonniers républicains de la Guerre d’Espagne pour déceler la présence de "gènes communistes". Leur conviction s’explique par le fond essentialiste et innéiste qu’ils partageaient dans le cadre de la pensée conservatrice.

Citons Antonio Vallejo Nágera « Nous avions déjà exposé dans d’autres travaux l’idée des relations intimes entre le marxisme et l’infériorité mentale... La vérification de nos hypothèses à une transcendance politico-sociale énorme, car, si comme nous le pensons, les militants marxistes sont de préférence des psychopathes antisociaux, la ségrégation totale de ces sujets dès l’enfance pourrait libérer la société d’une plaie si terrible ».

Les post franquistes actuels du Parti Populaire qui contestent la traduction exacte de ce passage ont bien tort puisque l’essentiel se retrouve dans d’autres passages de cette sommité de la psychiatrie fasciste, par exemple « Les relations intimes existant entre le marxisme et l’infériorité mentale sont évidentes et concluent, sur base de ce postulat, que la mise à l’écart des sujets, dès l’enfance, pourrait affranchir la société de cette idéologie… ».

Sur ce point lire :

- Niños y Jóvenes anormales, Antonio Vallejo Nágera, Madrid, 1941

- Diágnosis y terapia del disidente : Las investigaciones psiquiátricas de Vallejo Nágera con presos políticos, R Vinyes, Ayer, 44 (2001), pp. 228-250.

A3) Comprendre le contexte : le poids de l’Eglise catholique dans la société espagnole, liée au franquisme par ses intérêts et son orientation fasciste cléricale

Les religieuses jouaient un rôle central dans cette opération satanique. Ce sont elles qui soustrayaient le bébé aux mères lors de l’accouchement. Ce sont elles qui annonçaient à celles-ci que leur progéniture était décédée à la naissance. Ce sont encore elles qui transmettaient le bébé à un orphelinat religieux ou une famille bien pensante.

Puisque les enfants de familles républicaines considérées "marxistes" sont :

- atteints d’infériorité mentale,

- des psychopathes antisociaux

- une plaie terrible pour la société

des religieuses imbues de soumission hiérarchique à l’épiscopat comme aux autorités franquistes se sont empressées de les voler à leurs mères pour permettre leur rééducation dans de "vraies familles", suffisamment fascistes pour ne pas être atteintes de telles tares et dans de "vraies écoles" placées sous le signe du crucifix.

Personnellement, j’ai toujours été frappé par la proximité idéologique entre l’Eglise catholique espagnole de la première moitié du XXème siècle et le nazisme.

A4) Le juste combat judiciaire de Balthazar Garzon

Violemment mis en cause par des organisations d’extrême droite qui lui reprochent d’avoir lancé une enquête sur les crimes commis par les franquistes, le juge Garzon a été dessaisi de dossiers importants puis suspendu de ses fonctions en 2010. Ces mesures disciplinaires ne font que couvrir de bêtise et d’infâmie la justice espagnole et son procureur Zaragoza. Elles ne changeront rien à la justesse de l’argumentation développée par Garzon qui considère les crimes franquistes comme imprescriptibles et ne relevant pas de l’Amnistie politique générale de 1977.

Le site Latinreporters.com (défavorable à Garzon) résume ainsi le sujet : « C’est sur l’importance qu’il recommande d’accorder aujourd’hui aux disparitions que Baltasar Garzon est le plus éloquent, révélant sur des dizaines de pages le drame des "enfants perdus du franquisme" arrachés aux mères républicaines. Fussent-ils encore vivants "à 60 ans et davantage", ces enfants volés sont eux aussi, aux yeux de Garzon, victimes du crime imprescriptible et non amnistiable de disparition forcée, la perte de leur identité sous un nom d’adoption ayant empêché leurs proches de les retrouver. Ce crime, argumente en substance le juge, se perpétue dans le temps et ne s’éteindra que lorsque les enfants volés auront retrouvé leur véritable identité.

Baltasar Garzon attribue aux franquistes "le développement d’un système de disparition d’enfants mineurs de mères républicaines (mortes, prisonnières, exécutées, exilées ou simplement disparues) pendant plusieurs années, entre 1937 et 1950, sous la couverture d’une apparente légalité, contrairement à ce qui se passa des décennies plus tard en Argentine entre les années 1976 et 1983". Garzon prétend que la couverture légale de ces disparitions en a rendu "les effets plus durables, ainsi que plus difficiles à détecter et à faire cesser" que les effets de vols d’enfants sous la dictature militaire argentine.

Un document d’une institution religieuse citée par Garzon chiffre à 30.960 au cours de la décennie 1944-1954 le nombre d’enfants de prisonnières politiques placés sous tutelle de l’Etat. Selon le magistrat, c’est toutefois "un nombre indéterminé" d’enfants qui, de manière "systématique, préconçue et avec une volonté véritablement criminelle", auraient été soustraits à des familles "qui ne s’ajustaient pas au nouveau régime [franquiste]".

En page 56 de son arrêt, Garzon relate cet épisode du début des années 40 basé sur le témoignage de Félix Espejo, ancien mineur des Asturies : "Un jour, les mères (prisonnières) sortirent avec leurs enfants dans la cour (de la prison de Saturraran). Les religieuses leur dirent que les enfants devaient rester à l’intérieur pour une révision médicale. Il y en avait une centaine. Lorsque les mères rentrèrent, ils n’étaient plus là. Concepcion (une prisonnière), qui n’avait pas d’enfant, fut impressionnée par les scènes de douleur et par les cris des mères qui réclamaient leurs petits. Ils les menacèrent en leur disant de se taire si elles voulaient rester en vie. Une femme d’Oviedo libérée peu après vit sa fille dans une maison de militaires, à Valence, mais on ne sait pas si elle a pu la récupérer ou non". »

A5) Après 1950, le trafic continue

Le plus surprenant dans cette infâme machinerie, c’est qu’elle ait tellement correspondu à des convictions religieuses fascisantes profondes qu’elle a continué après la guerre civile, après la mort de Franco et même après le retour de la "démocratie" en 1977.

Pendant deux ans, des documentaristes toulousains, Sandrine Mercier et Juan Gordillo Hidalgo, ont mené l’enquête. Présenté lors de la dernière édition de Cinespaña, « Les enfants volés », le documentaire choc qu’ils ont réalisé sur cet effarant sujet a été projeté à l’Institut Cervantès avant d’être diffusé le samedi 24 novembre sur France 3 à 15h20.

« Les enfants volés » suit le parcours de deux personnes. Une femme d’aujourd’hui 43 ans, qui a appris à 33 ans qu’elle avait été adoptée, qui recherche sa mère qu’elle n’a pas encore trouvée. Et la présidente d’une association de bébés volés, qui recherche son enfant, né en 1981 dont elle a la preuve irréfutable qu’il n’est pas mort à la naissance et qu’elle n’a toujours pas retrouvé…

Durant cette période après 1950, les sœurs, qui s’occupaient des maternités, ont pris le relais en choisissant de donner à l’adoption des enfants de mère célibataire ou adultère, estimant qu’ils seraient mieux éduqués dans une famille chrétienne qu’avec une mère en « perdition ». Et ce, en faisant croire à la naissance à la mère que leur enfant était mort né…

B) En Espagne, les « enfants volés » veulent sortir du trou noir

Jean Ortiz et Marielle Nicolas | blog.mondediplo.net

Du début de la guerre civile espagnole aux années 1990 (après le retour à la démocratie), des milliers d’enfants de familles républicaines ont été soustraits à leurs parents dans les hôpitaux et maternités espagnols. La motivation était idéologique : il fallait les soustraire à la « perversion des rouges », les « rééduquer » dans l’esprit de la dictature. Au total, plusieurs dizaines de milliers d’enfants auraient ainsi été « volés ». Le 16 juin 2012 avait lieu à Madrid et Alicante les premières rencontres nationales des associations et collectifs de victimes de vol d’enfants pour tenter d’établir des analyses, des outils et des propositions communes à tous sur ce dossier.

Dans la banlieue d’Alicante, chacun avait un dossier sous le bras, une douleur à exorciser. Certains cherchent depuis des années, en silence — un silence qui, aujourd’hui, fait de plus en plus de bruit. « Nous sommes victimes, nous expliqueront-ils, et pourtant coupables aux yeux de la justice, des hôpitaux, des Etats civils, des institutions... » Des victimes coupables de lèse-oubli, d’avoir douté des vérités officielles, d’être convaincues que « leur bébé » n’est pas mort, comme on le leur a toujours dit, mais qu’Eglise et franquisme leur ont arraché leur progéniture. La plupart du temps, on leur oppose encore porte close en expliquant qu’aucun document n’atteste ni de l’accouchement, ni de la naissance, ni de la mort du bébé.

Nous sommes là pourtant face à un crime contre l’humanité : le vol et la traite de nourrissons. Les chiffres : de 30 000, pour les estimations les plus basses, à 300 000 (ce qui nous paraît pour l’heure exagéré). Les familles qui nous entourent sont toutes composées de petites gens, humbles et modestes, qui veulent retrouver un fils, une fille, un frère... Ils n’ont aucune haine mais font montre d’une dignité à toute épreuve. On a du mal à imaginer les dimensions réelles de ce drame. « Ils disent que nous sommes folles », explique Eva, d’Alicante. Ceux qui ont assassiné les « rouges » sont ceux-là même qui ont volé leurs enfants pour les confier à des familles bien-pensantes, afin de les « purifier ». Nous nous sommes rendus à l’hôpital général d’Alicante, anciennement « Résidence 20 novembre », où les documents ont été, selon l’administration, emportés par différentes crues. Qui l’eût cru ?

Substitut du procureur ayant en charge les questions relatives aux mineurs, ainsi que ce dossier, don Carlos Ferreiros accepte de nous recevoir. Il nous invite à distinguer les cas d’enfants volés du franquisme et ceux, ultérieurs, qui relèvent de méthodes pour le moins particulières dans un pays qui, jusque dans les années 1980, n’avait aucun cadre légal sur l’adoption. Les enfants volés aux familles étaient déclarés morts, et enterrés par les bons soins des hôpitaux et autres cliniques, avant d’être vendus. C’est la version officielle dans l’Espagne du très conservateur Mariano Rajoy, mais chacun devine que les magistrats obéissent à des autorités gouvernementales qui les enjoignent de ne plus se consacrer à ces dossiers-là, « par manque de temps et de moyens ».

Un « trou noir » de plus en plus clair

Dans l’immédiate après-guerre d’Espagne, le vol des bébés aux mères prisonnières politiques relevait de la vengeance et de la répression idéologique. Il était théorisé par le psychiatre officiel du régime, Vallejo Nájera, qui considérait le marxisme comme une « maladie mentale » à éradiquer, et les « Républicains » comme émanant d’une race inférieure... Après les années 1940, la répression change de profil : de « politique », elle se fait plus morale et sociale, et son instrumentalisation vise surtout les mères célibataires (considérées comme d’horribles pécheresses), ou les familles nombreuses (qui ne peuvent offrir de bonnes conditions de vie à autant d’enfants). Cette répression fait toujours partie d’un projet de l’Etat franquiste et des classes dominantes pour réduire et/ou rééduquer les « déviances » politiques des exploités, telles que le communisme ou l’anarchisme, et créer une société idéale enfin débarrassée des idéologies subversives.

La réunion d’Alicante fait émerger de nouvelles histoires personnelles qui égrènent le même enchaînement : un enfant né en bonne santé, qui subitement devient violet et décède. Les autorités de l’hôpital ou de la clinique refusent cependant aux parents un droit humain élémentaire, celui de voir le corps de l’enfant, et d’en disposer afin de l’enterrer dans le caveau familial. Ces mêmes autorités disent se charger de tout, et les familles, en état de choc, parfois menacées, sont bien obligées d’accepter cette « vérité » officielle.

Les témoignages se succèdent. Comme celui de María Bonillo Navarro, dont le fils, né en 1963, dans un hôpital madrilène, a « disparu », jusqu’au cas de Juan Vicente, d’Alicante, a qui on a enlevé des jumeaux, en octobre 1991, nés en pleine santé à l’hôpital général d’Alicante, où il travaillait et travaille toujours. On l’avait menacé à l’époque de le renvoyer s’il cherchait à savoir ce qui s’était exactement passé. Celui de Victoria Utiel Arroyo, qui recherche un fils, né à la clinique La Almendra de Valence le 2 juillet 1971 ; elle s’étonne que tous les registres des années 1963 à 1973 de la « Casa cuna Santa Isabel » (centre de charité ouvert aux filles mères tenu par des religieuses) de Valence aient disparu. Elle est mariée avec Francisco Rocafull, né le 8 février 1961, qui recherche une sœur jumelle, disparue, non pas à la naissance, mais vers l’âge de 6 ou 7 mois, après un passage à l’hôpital pour une maladie bénigne. Les contradictions dans les documents sollicités auprès de l’hôpital en question sont légion : date de naissance avancée d’un an, attribution d’un emplacement dans un cimetière ne correspondant pas au lieu de naissance, documents signés par un médecin qui ne fera partie du personnel que quinze ans plus tard. Plus surprenant, l’un le porte, lui, décédé, et sa sœur vivante. De plus, des renseignements sur ces enfants ont été demandés en 1972 et contiennent déjà des incohérences. D’après Francisco Rocafull, il s’agirait d’un cas d’adoption (illégale), alimenté au moyen d’une filière hospitalière (de nombreux documents, délivrés à des années d’intervalle et manifestement falsifiés, sont signés par le même médecin, un certain Docteur Boix), par une famille riche qui aurait d’abord souhaité un garçon, puis aurait préféré la fille, et aurait eu besoin des documents pour l’adopter légalement quelque dix ans après.

Des parents déterminés

Face à l’absence de documents, les familles victimes de vol d’enfants tentent de retrouver leur trace par tous les moyens : certaines sont allées jusqu’à consulter les registres de l’Eglise, concernant ce qu’on dénommait « les eaux du bon secours », équivalent de l’extrême-onction pour les mourants baptisés. Mais là non plus, elles ne trouvent rien. C’est d’ailleurs l’un des paradoxes de ce scandaleux dossier : ne rien trouver est la preuve qu’elles ont raison, que l’Etat, et les relais institutionnels leur ont menti, que marchent dans les rues espagnoles des milliers de personnes auxquelles on a volé leur véritable identité.

Les familles de victimes ont obtenu quelques exhumations de fosses, qui tendent à démontrer que les restes retrouvés sont numériquement bien inférieurs à ceux annoncés par les documents : ce sont bien elles qui ont raison de se battre pour qu’éclate la vérité au grand jour, et que justice leur soit rendue. Difficulté ajoutée, ces inhumations massives, prises en charge par hôpitaux et cliniques, se faisaient dans des fosses communes (on ne pouvait tout de même pousser la farce trop avant, et proposer à chacun une tombe individuelle et vide). C’est même souvent un argument pour ne pas réaliser l’exhumation ; on dit aux familles que les restes de l’enfant qu’elles recherchent seraient au fond de la fosse, recouvert par quelque soixante-dix autres fœtus décomposés. Pour l’heure, en Espagne, seulement une quinzaine de bébés ont été exhumés, au coup par coup. Et l’une des dernières exhumations, réalisées à Alcoy, dans une tombe individuelle, n’a mis à jour qu’un amas de linges. « Ils ferment les dossiers, et refusent de faire les exhumations parce qu’ils savent qu’ils ne vont trouver aucun reste d’enfants, s’insurge Eva, d’Alicante. Ils les ont volés et vendus. »

Le plus grand espoir des familles tient à l’implication d’enfants « adoptés », comme José Andrés, de Santa Pola, ou Margarita, d’Alicante, qui cherchent leur vraie famille, et s’interrogent sur les conditions de leur adoption. Puisqu’on a fermé la porte aux mères et aux membres de la fratrie, toutes et tous comptent sur les enfants pour que s’ouvrent les registres et que l’on puisse, enfin, savoir ce qu’il est advenu.

C) Le fascisme catholique espagnol pratiquait couramment le vol d’enfants

L’historien Ricard Vinyes chiffre à 21 000, rien que pour 1942 et 1943, les enfants enlevés de force à des mères républicaines par le régime franquiste avec la complicité active de l’Eglise catholique.

Un document d’une institution religieuse, cité par Baltazar Garzon, chiffre à 30.960 au cours de la décennie 1944-1954 le nombre d’enfants de prisonnières politiques placés sous tutelle de l’Etat. Selon ce magistrat, c’est "un nombre indéterminé" d’enfants qui, de manière "systématique, préconçue et avec une volonté véritablement criminelle", auraient été soustraits à des familles "qui ne s’ajustaient pas au nouveau régime [franquiste]". Des milliers de femmes républicaines venues accoucher dans les hôpitaux ressortent sans bébés. ("La madre biológica entraba por un lado y la adoptiva salía con un bebé por otro"). Tous, sont déclarés morts nés. En fait, l’enfant, bien vivant, est placé sous la tutelle d’une famille proche du régime franquiste, pour être rééduqué. Ce sont les religieuses qui sont chargées de voler les enfants, elles utilisaient leur influence et l’autorité de l’Eglise pour faire taire les plaintes des mères. C’étaient elles aussi qui venaient annoncer « votre enfant est mort ».

Garzon relate cet épisode du début des années 40 basé sur le témoignage de Félix Espejo, ancien mineur des Asturies : "Un jour, les mères [prisonnières] sortirent avec leurs enfants dans la cour [de la prison de Saturraran]. Les religieuses leur dirent que les enfants devaient rester à l’intérieur pour une révision médicale. Il y en avait une centaine. Lorsque les mères rentrèrent, leurs bambins n’étaient plus là. Concepcion [une prisonnière], qui n’avait pas d’enfant, fut impressionnée par les scènes de douleur et par les cris des mères qui réclamaient leurs petits. Ils les menacèrent en leur disant de se taire si elles voulaient rester en vie. Une femme d’Oviedo libérée peu après vit sa fille dans une maison de militaires, à Valence, mais on ne sait pas si elle a pu la récupérer ou non".

Cette politique d’enlèvements, pour rechristianiser les enfants de mères rouges, s’est ensuite, avec toujours la complicité des « bonnes sœurs » et de leur hiérarchie, transformée en véritable trafic d’enfants. « Ce qui commence comme une sorte de vengeance politique et de mise au pas de la société se transforme au fil des années en un vrai « commerce » qui aurait perduré y compris jusqu’au début des années 80 », explique Hector Rojo (revue Diagonal). Ainsi Isabel, mineure et enceinte, dans la très catholique Espagne de 1974, a dû obéir à ses parents : accouchement discret et un bébé qui disparaît, confié par les religieuses, sous une fausse identité, à une famille bien sous tous rapports. (http://www.tdg.ch/actu/monde/enquet...).

Cette église franquiste, loin de tout repentir, continue d’afficher son cléricalisme avec la même morgue, pour tenter de bloquer les lois qui lui déplaisent. Le soutien du Vatican ne lui a jamais fait défaut. La radio contrôlée par la Conférence épiscopale espagnole a très systématiquement pris position contre le gouvernement de Zapatero, et défendu, sur un ton souvent très violent, des positions proches du PP. (http://www.regards.fr/article/print...).

D) L’Espagne prête à faire la lumière sur les enfants perdus du franquisme ?

Par Elodie Cuzin, Journaliste à Rue 89

Le célèbre juge Baltasar Garzon continue de mettre le doigt là où ça fait mal en Espagne.

Alors que sa hiérarchie l’a empêché de mener personnellement l’instruction sur les crimes du franquisme il y a près de deux mois, il vient de transmettre à sept tribunaux la responsabilité d’enquêter, ou non, sur plus de 30 000 enfants de républicains qui furent placés dans des centre pour être « rééduqués ». Une manière de tourner les projecteurs sur cette page noire pourtant peu connue des Espagnols.

Selon les informations réunies par le juge, 30 960 enfants, la plupart fils et filles de républicains exilés, incarcérés ou fusillés, auraient été envoyés dans des internats religieux entre 1944 et 1954. Certains médias espagnols avancent en outre que 12 042 autres avaient déjà été mis sous tutelle de l’Etat franquiste avant 1944. Un chiffre colossal. Et pourtant, nombre d’Espagnols connaissent souvent mieux le drame des « enfants perdus » d’Argentine que le leur.

Le professeur de sciences politiques à l’université Pompeu Fabra et ancien exilé, Viçens Navarro, écrivait ainsi dans les colonnes d’El Pais récemment :

« L’une des surprises au retour de mon long exil fut de constater que mes étudiants (jeunes, éveillés, curieux intellectuellement, épouvantés par les actes barbares commis par les dictatures chiliennes et argentines […]) ignoraient que toutes ces horreurs s’étaient produites également en Espagne sous la dictature franquiste, y compris le vol d’enfants aux mères républicaines assassinées par l’armée responsable du coup d’Etat. »

Des enlèvements auraient eu lieu en France

Dans les années 90, l’une des émissions les plus populaires de la télévision espagnole était une sorte de « Perdu de vue » ibérique. Des familles d’anciens enfants « disparus » étaient alors passées sur le plateau sans que cela ne perturbe outre mesure la soirée des téléspectateurs, se souvient, encore surpris, Emilio Silva, le président de l »Association pour la récupération de la mémoire historique.

« On présentait leur cas à côté des histoires du fiston qui n’a plus donné signe de vie après être parti à la plage et les neuf millions de téléspectateurs ne réagissaient pas différemment, comme si ce qui s’était passé pendant la guerre relevait du destin implacable, et non d’un délit. »

S’ils sont peu commentés en Espagne, les faits sont pourtant loin d’être secrets. Un documentaire, « Les Enfants perdus du franquisme », a été réalisé par Montse Armengou et Ricard Belis pour la télévision catalane mais sa diffusion est restée limitée.

Un artiste originaire d’Alicante et vivant aujourd’hui en France, Saülo Mercader, a lui écrit un livre en français, « Les Chants de l’ombre », dont on avait parlé en France au moment de sa publication, en 2000, mais qui n’a pas encore été traduit en castillan.

Enfin l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe a évoqué explicitement le sort de ces enfants entre 2005 et 2006 pendant l’élaboration de sa condamnation du franquisme, en ajoutant en outre que « des enfants réfugiés ont aussi été enlevés en France par le service extérieur de “rapatriement” du régime et placés ensuite dans des institutions d’Etat franquistes ».

E) "Je cherche mon frère" par Jean Ortiz

En 1963, deux jours après avoir accouché, Consuelo apprend que son bébé est mort mais elle ne pourra voir qu’un cercueil fermé. Sa fille prendra le relais de sa quête de vérité quant à la réalité de ce décès, qui met à jour un des pires crimes de la dictature.

Consuelo A. M., née le 21 avril 1922, a vécu depuis 1963 une vie où plus aucune consolation ne fut possible. Un « desconsuelo » (déchirement) qu’elle a porté jusqu’à sa mort, le 24 janvier 2011  ; dans l’intimité familiale, la dépression, le doute obsédant, la perte inacceptable. Le 13 août 1963, elle accoucha à l’hôpital général d’Alicante, après une grossesse sans histoire, d’un garçon de 5 kg  : Antonio C. A., en bonne santé, le jour de la Alborada (le moment le plus important des fêtes patronales d’Elche). Inexplicablement, il mourut quarante-huit heures après (le jour de la Vierge). Effondrée, Consuelo n’eut pas la force de réagir, de demander à voir...

Le personnel de l’hôpital lui présenta un petit cercueil blanc, fermé, où reposait supposément « le pauvre petit ange . On lui conseilla de ne pas l’ouvrir, afin d’éviter tout traumatisme. « C’était mieux ainsi »  ; la fatalité en quelque sorte. L’enfant, lui dit-on, aurait été handicapé à vie. Et Consuelo ne se résigna qu’apparemment  ; le doute, toujours le doute, et l’insupportable tabou. Elle plongea dans une dépression qui empoisonna sa vie et la rendit malade. L’hôpital, quant à lui, se chargea, sans doute hypocritement, de mener à bien les démarches d’usage nécessaires à l’enterrement, à la « disparition ».

Le mari, Miguel C. D., un homme effacé, de surcroît ébranlé par la situation, ne réagit pas davantage  ; c’étaient des pauvres gens du peuple. La faim les avait chassés d’un village de cette Mancha sans limites, près d’Albacete, le 4octobre 1955, pour aller chercher du travail à la ville  : Elche-Alicante. Consuelo y travailla comme couturière  ; tant bien que mal, ils élevèrent trois filles et un garçon, nés en 1950, 1953, 1955 et 1961. Le cinquième, Antonio, arrivé sur le tard, est vraisemblablement un de ces milliers de disparus-vivants qui hantent les rues d’Espagne.

Au village, la République d’avril 1931 et le Front populaire (février 1936) avaient été une magnifique embellie pour les ouvriers agricoles. Consuelo avait brodé nombre de drapeaux du Parti communiste, et aux trois couleurs républicaines. Son père, Antonio, né le 28 décembre 1895, fut arrêté le 28 avril 1939, et fusillé pour « motif de guerre » le 15 janvier 1940, à 6 h 30 du matin, au cimetière d’Albacete (1). Les bourreaux préfèrent l’anonymat de l’aurore. Il était accusé d’appartenir à la casa del pueblo (maison syndicale du village) où se réunissaient et s’informaient, lisaient, les petites gens. Il était « bracero » (ouvrier agricole)  ; avec sa mule, il travaillait pour les « caciques » (grands propriétaires)  ; il voulait que ses deux filles étudient. La sentence expéditive de condamnation à mort (n°3621 du gouverneur militaire d’Albacete) le punit pour « adhésion à la rébellion » (2), lui qui défendait la légalité républicaine contre les militaires putschistes  ! Son épouse, María del Pilar M. (née le 15 juin 1900, et décédée à quatre-vingt-trois ans), analphabète, en porta le deuil toute sa vie, comme ses deux filles, Consuelo et Pilar. Toujours de noir vêtues. Assise sur sa chaise de paille, sur le pas de la porte, dans sa robe de deuil, la tante Pilar portait fièrement le noir, comme un défi aux franquistes. Dans le village, on connaît le nom des assassins.

Nous avons suivi l’une des petites-filles, Eva C. A., la rebelle, la « rouge », dans ses démarches à Alicante pour réclamer la vérité sur son frère. Première étape  : l’hôpital général d’Alicante  : l’accueil est froid  : « Avez-vous les registres 1963  ? » « Ah, non, ils ont disparu lors d’une “riada” (inondation), allez voir le “juzgado” (tribunal). Nous n’avons les registres qu’à partir de 1976. (Franco mourut en 1975). La secrétaire tape en touche. Au juzgado, même accueil  : ne sont disponibles que les registres depuis 1976  ; que sont devenus les autres  ? Sans doute détruits. La justice espagnole est encore marquée par le franquisme.

Nouvelle étape  : El registro civil (l’état civil). On nous montre les vieux livres de « defunción »  : rien sur le décès du petit Antonio. Au registre des naissances, l’employée va demander à Mme la juge, qui répond  : « Nous n’avons rien  ; en 1966, une inondation emporta les documents ». Avant 1976, il y eut en Espagne beaucoup d’inondations non répertoriées par la météo  !

Eva enrage  : « Moi, j’ai toujours voulu savoir. Aujourd’hui tout coïncide  : je me souviens, j’étais petite, nous attendions le bébé  ; ma mère arriva seule dans un taxi. Je n’ai jamais cessé d’y penser. » Munie d’une lettre, signée le 10 mai 2011 par le père encore vivant, et adressée au registre civil n° 2 d’Albacete, Eva cherche une aiguille dans une botte de foin. La lettre du père dit  : « J’ai constaté que ni la naissance de mon fils ni la mort ne figurent dans le registre civil d’Alicante. Or, je l’ai vu vivant le 13 août 1963, et en bonne santé. Vu les doutes et le contexte, je veux savoir. » « Antonio est certainement un disparu en vie, comme des milliers d’autres. Il y a sans doute crime contre l’humanité, poursuit Eva. On m’a volé mon frère. L’État doit faire face à ses obligations  ; ouvrir une enquête judiciaire et des recherches génétiques. Nous demandons que le cercueil soit localisé, ouvert, et que le corps (s’il existe) soit examiné par un médecin légiste et identifié par test ADN. S’il est mort, nous voulons pouvoir l’enterrer dignement, dans une tombe, avec son nom. »

« Mais je suis convaincue qu’il est vivant. » Créée récemment, l’Association nationale des victimes des adoptions irrégulières, déjà plus de 1 000 cas recensés (El País, 27 mars 2011), a obtenu que le procureur général de l’État renvoie chaque cas aux tribunaux provinciaux concernés  ; une première petite victoire. Après la guerre d’Espagne, on évalue à 30 000 le nombre d’enfants de républicains confiés à l’Auxilio social de la Phalange et à des institutions religieuses, volés pour les « rééduquer », confiés à des familles bien-pensantes (franquistes). Par une loi du 4 décembre 1941, Franco autorise à changer le nom et le prénom des enfants ainsi « adoptés ». Il s’agissait, selon le psychiatre du régime, Vallejo Nágera, d’éradiquer le gène du marxisme, d’en rechercher les racines bio-psychiques (3). Jusqu’aux années 1950, ce vol d’enfants faisait partie d’un plan systématique pour éliminer les Rouges, et leurs idées.

On sait aujourd’hui, et cela a provoqué un véritable tsunami dans la société espagnole, que les mêmes réseaux de religieuses sans scrupule, d’avocats et de médecins ripoux, permirent des adoptions illégales jusqu’en 1987, date à laquelle on changea la loi (El País, 20 mars 2011). Dans le cas de Consuelo, l’acharnement fut à la fois politique et mercantile  ; la famille de Consuelo paya un très lourd tribut au franquisme. Antonio el Barajeño (le père de Consuelo), comme Juan José, Perico, José María, Sidro, Tate,etc. furent massacrés. Lorsque la famille déterra Antonio de la fosse commune pour lui donner une sépulture décente, elle retrouva sa pipe dans la poche de sa veste. Cette douleur est, pour nous tous, infinie. Pas question d’oublier  ! Nous cherchons, les larmes aux yeux et la rage au cœur, une consolation pour que Consuelo repose en paix.

(1) Lettre du 5 mai 1953, n° 29 340, 
ministère de la Justice, registre civil d’Albacete.

(2) Lettre du 23 décembre 1978, 
du directeur de la police d’Albacete.

(3) Feuille de service du lieutenant-colonel Antonio Vallejo Nájera, LGA  : B-382, 
Archives générales militaires de Ségovie.

Jean Ortiz, L’Humanité


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