1848, 1968, 1989, 2011 ... la révolution

samedi 20 juin 2020.
 

Il était une fois les Révolutions... (Jacques Serieys)

Depuis la chute du président tunisien Zine El-Abidine Ben Ali, le 14 janvier, et la démission de son homologue égyptien, Hosni Moubarak, le 11 février, des analogies sont faites entre le mouvement qui secoue le monde arabe et deux autres grandes vagues révolutionnaires, celles de 1848 et 1989. Y a-t-il des points communs dans le déclenchement des événements ?

Trois historiens, Sylvie Aprile, Henry Laurens et Pierre Hassner, analysent les événements en cours dans le monde arabe et décryptent les similitudes et les différences entre trois grandes vagues de soulèvements populaires.

Henry Laurens :

Nous, historiens, sommes très forts pour prédire le passé. Après coup, les événements nous semblent évidents. Nous arrivons à repérer des causes profondes et des causes immédiates qui donnent l’impression que tel ou tel événement ne pouvait pas ne pas advenir. Reste que ce qui vient de se passer a surpris les observateurs comme les acteurs eux-mêmes. Cela nous rappelle ceci d’essentiel : tout événement a quelque chose de fondamentalement mystérieux, surtout quand il s’agit d’une révolution.

Pierre Hassner :

C’était la même chose en 1989. On disait à l’Ouest que le système communiste était à bout de souffle. Des livres, tels La Chute finale, d’Emmanuel Todd (1976), ou Grand Failure, de Zbigniew Brzezinski (1989), avaient paru sur ce thème. Et, pourtant, nous avons éprouvé la même surprise qu’aujourd’hui : personne n’avait imaginé que le système s’effondrerait à cette date-là et de cette façon-là.

Sylvie Aprile :

Ce qu’on peut dire, toutefois, c’est qu’il y a, sinon des causes, du moins des conditions qui favorisent l’éclatement des révolutions. Ainsi, l’un des points communs entre l’Europe de 1848 et certains Etats du monde arabe d’aujourd’hui, comme la Tunisie et l’Egypte, c’est un climat comparable de difficultés économiques et sociales et de flambée des prix agricoles. De ce point de vue, les parallèles sont très frappants.

H.L. :

Je suis d’accord, mais cela ne suffit pas pour que des régimes s’effondrent. Pour cela, il faut que les peuples soient habités par deux autres sentiments : l’exigence de dignité et le refus de la peur. A un moment, les gens se disent qu’ils n’ont aucune raison de continuer à être traités comme ils l’ont été pendant des années, ils revendiquent une dignité qui leur a été refusée jusque-là, et ils découvrent du jour au lendemain qu’ils n’ont plus peur du régime qui les a terrorisés pendant si longtemps. En 1848, Lamartine parlait de » révolution du mépris « . La formule vaut pour Ben Ali ou Moubarak comme elle valait pour Louis-Philippe : leurs régimes se sont effondrés parce qu’ils n’inspiraient plus la crainte mais le dédain, qu’ils étaient devenus illégitimes.

(…)

Ce qui frappe les esprits, c’est l’effet domino, le fait que des régimes voisins vacillent presque en même temps. Comment l’expliquer ?

H.L. :

Aujourd’hui, Al-Jazira joue un rôle central. La présence de cette chaîne de télévision dans tout le Moyen-Orient, » du Golfe à l’océan « , selon l’expression consacrée, a fait bien plus que bouleverser la circulation de l’information : elle a recréé le monde arabe comme espace politique commun. C’est fondamental.

(…)

H.L. :

Permettez-moi quand même d’insister sur le rôle absolument central que jouent aujourd’hui les moyens de communication modernes dans la mobilisation sociale. De ce point de vue, les événements en Tunisie ou en Egypte font penser à ce qui s’est passé aux Philippines en 2001 ou en Ukraine en 2004, bien plus qu’aux » révolutions de velours » de 1989. L’idée est qu’avec très peu de moyens au départ, très peu de moyens armés notamment, et pas vraiment de leaders connus non plus, mais, à l’inverse, une parfaite maîtrise des outils de communication, l’on peut faire passer des mots d’ordre extrêmement rapidement à un très grand nombre de personnes et partout dans le pays.

(…)

A condition que l’armée n’intervienne pas. Sur ce point aussi, il y a des analogies entre les trois périodes…

P.H. :

Dans le bloc de l’Est, tout s’est joué, en effet, le jour où Gorbatchev a affirmé que l’armée soviétique n’interviendrait pas, contrairement à ce qui s’était passé en 1956 à Budapest et à Prague en 1968. Cela me fait penser à une remarque de l’économiste italien Vilfredo Pareto, que citait souvent Raymond Aron dans ses séminaires : en 1789, Louis XVI n’a pas fait tirer sur les insurgés, parce que la monarchie était déjà fragilisée psychologiquement. La bourgeoisie triomphante de 1848 ou de 1871, elle, n’a pas hésité…

(…)

Au-delà d’une commune aspiration à la liberté, les projets politiques de ces trois » printemps des peuples » sont-ils comparables ?

H.L. :

Ce qui me frappe, aujourd’hui, c’est la dimension nationale des soulèvements. Regardez les drapeaux qui sont brandis : ce sont en très grande majorité des drapeaux nationaux, pas des drapeaux rouges ni des drapeaux verts. Les peuples se réapproprient leur histoire dans le cadre national, même si le mouvement se fait à une échelle internationale.

S.A. :

De ce point de vue, il y a des similitudes avec 1848. A l’époque, partout en Europe, les mouvements démocratiques procèdent d’un sentiment national, unitaire ou séparatiste, surtout quand les nations qui se révoltent n’ont pas d’Etat – je pense notamment aux Polonais, aux Hongrois… Même en France, qui était déjà un Etat-nation achevé, l’un des deux principaux journaux de l’opposition républicaine et patriote s’appelait Le National. La révolution est une façon de s’approprier la nation.

P.H. :

Pour le coup, je vois une différence avec 1989. La dimension nationale, voire nationaliste, avait été présente durant la guerre froide, par exemple chez les Hongrois en 1956, mais elle le fut beaucoup moins au moment où le bloc communiste s’est effondré. Cela s’explique par le fait que l’horizon était alors celui de la démocratie occidentale. Bien sûr, il ne faut pas généraliser. Le cas de l’Allemagne est de ce point de vue significatif. Au début, les manifestants avaient pour slogan : » Wir sind das Volk « ( » le peuple, c’est nous « ). Puis, au bout de quelques jours, certains ont commencé à dire : » Wir sind ein Volk «  » nous sommes un seul peuple « ). Preuve que l’aspiration à la réunification nationale, qui n’était pas centrale dans les têtes des élites dissidentes, était quand même profonde dans la population.

(…)

P.H. :

Je crois, hélas, que la vocation des révolutions, c’est d’être trahies. Les hommes qui savent manifester sont souvent dépassés une fois que la révolution est faite. (…) Les grandes figures morales ne ratent pas les révolutions : elles la font, puis elles sont marginalisées.

S.A. :

Ceux qui prennent le pouvoir, comme Lamartine, qui peut apparaître comme le héros du printemps 1848, sont parfois complètement mis sur la touche, au point de ne même pas faire 1 % des voix à l’élection présidentielle du 10 décembre 1848, à laquelle triomphe un Louis-Napoléon Bonaparte, qui n’a pris aucune part à la chute de Louis-Philippe.

(…)

H.L. :

L’ampleur du renouvellement des cadres politiques dépendra de la durée des événements. Si le système se stabilise très vite, si les gens rentrent chez eux, ils n’auront que de la nostalgie, comme en Mai 68. Si l’instabilité dure, il y aura de réels bouleversements au sein de la classe politique. Sur ce dernier point, là encore, rien n’est sûr. Mais il y a tout de même un élément dont nous n’avons pas parlé et qui peut laisser penser à une relative stabilisation à moyen terme : le tourisme. N’oubliez pas en effet qu’il s’agit là d’un élément fondamental des économies tunisienne et égyptienne. Or, si les révolutions durent, les touristes ne reviendront pas, et si les touristes ne reviennent pas, les économies s’effondrent.

Extraits de Le Monde, 20/02/11


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