9 mars 1936 Notre ville flambe (pogrom de Przytyk)

vendredi 11 août 2017.
 

A) Le pogrom de Przytyk

Przytyk est un gros bourg du centre de la Pologne, comprenant 90% de Juifs dans les années 1930, une époque marquée par l’option fascisante influençant largement la droite, le catholicisme et les milieux ruraux polonais.

Sous l’influence de politiciens nationalistes polonais (campagne polonisation du commerce), de nombreux paysans locaux organisent un boycott de magasins juifs, de plus en plus d’attaques contre ceux-ci et la création de commerces concurrents.

Un rapport écrit officiel du voivode de Kielce signale que le boycott économique des Juifs, avancé par le Front national démocratique réussit à Przytyk.

En décembre 1935, une vingtaine de jeunes juifs créent un comité d’autodéfense pour tenter de protéger commerces et maisons menacées par cet antisémitisme fascisant de masse.

A l’approche du grand marché de Przytyk (début mars), la police sait qu’une action collective contre les Juifs de cette ville risque de se produire. Elle envoie 11 personnes en renfort des forces de l’ordre. Les Juifs du bourg le savent aussi qui ne peuvent, par expérience, ne pouvoir faire confiance à la police pour les défendre ; aussi, ils s’organisent un minimum pour se protéger.

Le 9 mars 1936, à 15 heures, un membre d’Endecja (organisation nationaliste fascisante), nommé Strzalkowski, se positionne devant la boutique d’un boulanger juif et complète sur place le boycott. Une altercation s’ensuit. La police conduit Stralkowski au commissariat. Les paysans se massent alors autour, demandant sa libération.

pendant ce temps, un heurt se produit pour les mêmes raisons dans un autre secteur de la ville, Rue Warzawska. Le groupe juif d’autodéfense intervient.

Les nationalistes polonais se regroupent pour une attaque collective radicale. La police n’intervient pas.

Chodakiewicz, favorable aux nationalistes, résume la suite « Des paysans fâchés, vengeurs, ont attaqué les Juifs. Les supplications de pitié n’ont pas été entendues... Sauvages, les instincts primitifs ont été lâchés. Les paysans ont détruit des biens juifs, des Juifs ont été battus, y compris des femmes et des enfants. » Les forces de police sont inexistantes ; jugent-elles leurs forces insuffisantes ?

Apeurées, des familles juives se regroupent dans la maison de Madame Sura Borensztajn, où elles sont également attaquées.

Le cordonnier juif Josef Minkowski est tué d’un coup de hache à l’intérieur de sa maison. Sa femme est battue de façon tellement ignoble qu’elle meurt peu après à l’hôpital. 24 autres Juifs subissent la violence raciste durant environ 45 minutes de pogrom.

Le rapport de police auprès du ministère de l’intérieur fait porter la responsabilité des évènements sur les Juifs. Trois membres de leur petit groupe d’autodéfense sont immédiatement arrêtés et incarcérés.

Lors du procès, la justice refuse de prendre en compte l’attitude agressive des fascistes avant les évènements (boycott, provocation...), ni la violence collective que représente une attaque de masse sur des maisons et commerces. Elle prétend juger seulement les faits durant le combat sur la base du droit. Or, elle ne prend pas en compte un fait central : l’assassinat du couple Minkowski sous le prétexte incroyable que les coupables sont inconnus.

Heureusement, la communauté juive (en particulier par l’intermédiaire du Bund et des Juifs américains) et la gauche (dont l’Internationale communiste) informent le monde sur le pogrom de Przytyk.

Onze Juifs sont condamnés à des peines allant de 6 mois à 8 ans de prison (ferme), 39 conservateurs "paysans" de 6 mois à un an.

La façon dont la police, la justice et le gouvernement polonais ont réagi au pogrom de Przytyk n’a évidemment pas arrêté les attaques de magasins juifs, au contraire. Les batailles de rues se multiplient lorsque la communauté juive d’un village ou d’une rue essaie de se défendre vu l’absence de la police comme dans tous les autres pays européens face au fascisme (sauf un peu en France autour du 6 février 1934).

En 1938, Mordechaï Gebirtig, poète juif de Pologne, écrit le magnifique poème ci-dessous :

B) Notre ville flambe (poème de Mordechaï Gebirtig)

Ça flambe, mes frères, ça flambe,

C’est notre ville, hélas, qui flambe,

Des vents cruels, des vents de haine

Soufflent, déchirent, se déchaînent

Les flammes sauvages s’étendent

Aux environs déjà tout flambe.

*

Et vous, vous êtes là, vous regardez,

Les mains immobiles,

Et vous, vous êtes là, vous regardez

Brûler notre ville…

*

Ça flambe, mes frères, ça flambe

C’est notre ville, hélas, qui flambe

Et les flammes carnassières

Dévorent votre ville entière

Et les vents de colère hurlent

Notre ville brûle.

*

Et vous, vous êtes là, vous regardez,

Les mains immobiles,

Et vous, vous êtes là, vous regardez,

Brûler notre ville…

*

Ça flambe, mes frères, ça flambe,

Oh l’heure peut venir, hélas

Où notre ville et nous ensemble

Ne serons plus rien que des cendres

Seuls resteront, comme après une guerre

Des murs noircis, des murs déserts.

*

Et vous, vous êtes là, vous regardez,

Les mains immobiles,

Et vous, vous êtes là, vous regardez

Brûler notre ville…

*

Ça flambe, mes frères, ça flambe,

Il n’est de salut qu’en vous-mêmes,

Prenez les outils, éteignez le feu,

Éteignez-le de votre propre sang.

Vous le pouvez, alors prouvez le !

*

Ne restez pas ainsi, frères, à regarder,

Les mains immobiles,

Frères, n’attendez pas, éteignez l’incendie

Qui brûle notre ville.

(Traduction de Charles Dobzynski)


Signatures: 0
Répondre à cet article

Forum

Date Nom Message