21 novembre 1994 Liévin : la dernière rencontre de François Mitterrand avec le Parti Socialiste

samedi 25 mars 2017.
 

Les organisations d’extrême gauche ont généralement méprisé la façon dont les animateurs politiques de la gauche du Parti Socialiste utilisaient des écrits et des actes de François Mitterrand pour s’adresser à l’ensemble des adhérents de leur parti. Sur le fond, toute orientation a des implications tactiques ; la présence dans un parti rend nécessaire d’utiliser certains textes ou discours "officiels" pour mieux convaincre.

L’exemple de Jean-Luc Mélenchon au congrès de Liévin a frappé ma mémoire. Nous étions le 21 novembre 1994 et l’élection présidentielle du printemps 1995 approchait. Dans la salle de congrès comme à la porte, des militants populaires dévoués et honnêtes multipliaient les affiches appelant Jacques Delors à se présenter pour le PS.

En réunion de la Gauche Socialiste, nous avions décidé d’intervenir contre cette Delormania apolitique et contradictoire avec l’orientation politique du congrès. Mais comment faire pour ne pas se limiter à prendre date, pour se faire comprendre, pour peser sur la réalité. Jean-Luc Mélenchon va utiliser la venue de François Mitterrand. Dans le contexte du moment et dans sa fonction, c’était habile.

Jacques Serieys

1) Le congrès de Liévin

Après la défaite électorale cuisante des législatives de 1993, une majorité d’adhérents du Parti socialiste pousse à un coup de barre idéologique et programmatique vers la gauche, à un bilan sans concession des dirigeants et élus du PS.

Au plan national, en 1993, Laurent Fabius fait les frais de cette vindicte profonde et de cette radicalisation de la base, bien utilisées par ses opposants. En 1994, après des élections européennes ratées, Michel Rocard ( son successeur comme premier secrétaire) fait également les frais de la poussée contestataire du parti.

Personnellement, je me retrouve soudainement écouté, mis en avant et élu au Conseil fédéral par plus de 80% des délégués. Au plan national, la nouvelle direction du parti s’articule autour d’Emmanuelli, Mélenchon, Poperen... certainement le groupe dirigeant socialiste le plus à gauche depuis 1944.

Fin novembre le congrès de Liévin est marqué par une contradiction très forte entre d’une part l’ orientation politique anticapitaliste des textes de congrès et d’autre part un appel à Jacques Delors, porté par les sondages, pour qu’il accepte d’être le candidat du parti lors les présidentielles de 1995.

Seule, la Gauche Socialiste intervient pour constater et critiquer ce "décalage" lors des débats.

Je garde deux souvenirs marquants de ce congrès :

- l’implantation ouvrière et populaire considérable du PS sur Liévin et dans les villes proches, l’accueil chaleureux des adhérents locaux, le bon repas collectif qui nous attendait

- l’intervention de François Mitterrand

2) François Mitterrand à Liévin le 21 novembre 1994

Il vient officiellement déposer une gerbe de fleurs rouges sur la stèle décernée aux 42 mineurs morts d’un coup de grisou le 27 décembre 1974.

Il s’invite en réalité pour un dernier rendez-vous public avec le parti socialiste.

Politiquement parlant, il conforte par sa venue et ses paroles la majorité de Liévin constituée autour d’Henri Emmanuelli, Jean Luc Mélenchon, Jean Poperen et Laurent Fabius.

En l’attendant, je ne me sens absolument pas à l’aise dans cette petite foule où fleurissent les pancartes appelant Jacques Delors à l’investiture présidentielle. Soudain, "le président" arrive.

Je suis impressionné par l’effort physique qu’il impose à un corps, de toute évidence usé par la souffrance. Même pour marcher, il est aidé par une personne de chaque côté. Tout dans sa démarche signale des muscles très affaiblis. Son teint cireux fait peur tellement il évoque le trépas.

Pourtant, dès qu’il arrive à la tribune, voici qu’il relève la tête, regarde les présents, commence à parler, prend du volume. Sa tête a gardé toute sa lucidité et même toute sa vivacité. Surpris, je retrouve le Mitterrand de 1974 et 1981 aux élans oratoires ancrés dans l’évocation des fondamentaux de la gauche. Lors des présidentielles, j’avais expliqué cela essentiellement par le besoin électoraliste de rassembler "son camp" au premier tour. Mais là, à Liévin, il n’a aucun intérêt électoraliste à rester dans cette partition. Voici quelques phrases que j’avais relevées à l’époque :

3) Classe ouvrière, socialisme et fonction présidentielle (devant le monument en hommage aux mineurs)

" ... Ici, nous sommes venus commémorer une grande catastrophe ouvrière. J’ai lu quelque part, et entendu, que ce n’était pas la place d’un président de la république que d’aller si près d’un congrès politique ; je regrette même de ne pas y être tout à fait, pour dire la vérité !

" Mais là n’est pas l’essentiel. J’estime, et cela dépasse tout à fait ma personne et concerne ma fonction que le président de la république est partout chez lui, surtout sur les lieux où les Français travaillent et souffrent, surtout là où s’affirme le développement de la bataille menée depuis le début de l’ère industrielle pour que la classe ouvrière et l’ensemble du peuple français obtiennent des droits qui sont les leurs.

" On venait de fêter Noêl en famille à Liévin, c’était le vendredi 27 décembre 1974. A la reprise du travail, vers six heures, l’explosion se produisit et causa la mort de quarante-deux mineurs, blessant six autres grièvement. Voilà ce que vous avez vécu et les souvenirs que vous avez bien voulu porter ici en témoignage. Je vous en remercie.

" Ces quarante-deux morts de Liévin, ville touchée pour la cinquième fois en un siècle, venaient après ceux de Bully, d’Aniche, de Courrières, de Noeux, d’Anzin, de Béthune, d’Oignies, de Bruay, de Hénin, de Lens, d’Auchel, de Barrois, de Fouquières, la liste est longue et pourrait continuer. Et l’on ne voudrait pas qu’une foule de français fidèles aux souvenirs puissent se rassembler pour célébrer ce long martyr !

" Aujourd’hui, vingt ans après que cette ultime tragédie de la mine a endeuillé le Pas de Calais et la France tout entière, je mesure mieux le sacrifice des mineurs qui, pendant plus d’un siècle, ont donné par milliers leur vie afin d’extraire le charbon, de permettre l’industrialisation de notre pays et son expansion économique dont on parle tant aujourd’hui, mais qui n’aurait pas eu lieu si, au départ, il n’y avait pas eu ce sacrifice, cette disponibilité, ce travail, ce courage.

" Si ces disparus pouvaient parler, ils nous diraient :" Prenez la mesure de ce que nous avons accompli, mais surtout faites que ces sacrifices ne soient pas inutiles". Ils rappelleraient que grâce à leur détermination, Arthur Lamandin put établir, dès 1882, à Lens, la première chambre syndicale des mineurs ; qu’en 1894 fut autorisée à leur profit la création de caisses de secours pour le versement de retraites et l’assurance contre la maladie ; qu’en 1910 ils obtinrent la journée de huit heures ; en 1914, l’institution d’une caisse autonome de retraite ; et qu’enfin en 1930, ils firent reconnaître le principe de quelques jours de congés payés annuels.

" Après tout, je viens là de relater très vite quelques étapes qui ont mené au couronnement politique que fut la victoire du Front Populaire qui, seul, permit de coordonner et de lier l’ensemble de ces victoires locales ou partielles dans un succès politique qui engageait la France vers un nouveau destin. Ainsi, l’action de ces mineurs a-t-elle permis la mise en place d’un dispositif de solidarité et de justice, ou d’un minimum de justice dans des domaines essentiels, pour les conditions de travail, pour la retraite, pour la protection contre la maladie. Croyez-moi, au-delà de tous les propos bénisseurs, ces combats-là restent d’actualité.

" Etre fidèle à cette mémoire, après tout, c’est bien notre devoir à nous. Le souvenir de leur combat, c’est aussi le souvenir de tout ce qui fut nécessaire pour servir la dignité humaine, pour la reconnaissance des droits sociaux.

" Etre digne de ce message, c’est placer au coeur de la réflexion et de l’action les exigences de la solidarité. C’est aussi la signification du combat pour l’emploi.

Je crois que c’est par des témoignages de ce type, auxquels je suis heureux d’être associé parmi vous, que l’on répondra le mieux à ce qui a été accompli par nos anciens.

Faire qu’ils n’aient pas lutté pour rien.

Faire qu’ils ne soient pas morts pour rien..."

Je m’éclipse à ce moment-là car je souhaite assister aussi à la rencontre prévue pour 11 heures à la mairie.

4) François Mitterrand à l’Hôtel de Ville de Liévin devant les délégués au congrès socialiste

" Cinquante ans de vie politique, c’est beaucoup. Cela représente beaucoup d’affrontements avec la réalité, la réalité rêvée et la réalité réelle. Et cependant, il faut préserver à travers tout ce temps ce que l’on estime être sa propre permanence. Ce n’est pas toujours très facile...

" J’ai été élu comme un président socialiste, désigné par le Parti socialiste sur le programme socialiste. Je ne m’en suis jamais repenti... Les lignes de clivage qui ont été les nôtres en 1971 et jusqu’en 1981 et les années suivantes correspondaient à une période de l’histoire. Celles d’aujourd’hui ne sont pas fondamentalement différentes, mais les formes de ce combat doivent changer...

" J’ai préservé ma liberté personnelle de pensée et d’action et ce n’est pas à l’heure qui sonne aujourd’hui que je vais y renoncer. Il reste peu de temps et ce peu de temps, lui, doit être employé à rester fidèle à soi-même, en même temps qu’à tenter de dessiner les lignes du lendemain...

" Je suis venu vous dire ces choses à l’hôtel de ville. Je ne désirais pas le faire là-bas, au lieu de la tragédie, ce n’était pas l’endroit. Nous avions à célébrer ensemble un souvenir tragique et ce souvenir dépasse de très loin les clivages politiques, même s’ils s’identifient au combat ouvrier.

" Là, nous sommes à l’Hôtel de ville. Je suis reçu par un conseil municipal élu par le peuple. C’est ce peuple aussi qui m’a élu...

" Chers amis, réussissez dans vos travaux. réussir, qu’est-ce que cela veut dire ? Vous n’allez pas d’un coup reconquérir tous les terrains perdus, mais n’oubliez pas que vous en avez gagné beaucoup. La vie, comme le combat politique, est faite de méandres, de flux et de reflux. C’est le mouvement même de la vie.

" J’ai le sentiment que le Premier secrétaire, M. Henri Emmanuelli, vers qui vont tous mes voeux,a dit ce qu’il fallait dire ... "commençons une période où nous pouvons de nouveau rencontrer la victoire". Mais vous ne la rencontrerez que si vous la forcez ! C’est une affaire de volonté, de continuité et de clarté d’esprit dans la fidélité aux engagements qui sont les vôtres. On ne pourra rien faire -c’est la conviction que j’ai acquise au contact des socialistes, à partir des années 1970- si on s’éloigne de ces bases...

" Je vous souhaite un bon congrès, je vous souhaite au bout de vos efforts une pleine réussite ; je souhaite à l’équipe dirigeante qui va se constituer de savoir maintenir son unité dans sa diversité, cela va de soi. Cela ne peut pas être autrement chez les socialistes, mais au moins son unité pour un même combat, pour une même victoire qui ne sera pas uniquement la vôtre, qui sera celle de nos idées, qui sera celle aussi des classes et des groupes sociaux dont vous êtes les interprètes et qui, sans vous, seront abandonnés. Abandonnés à toutes les fureurs des intérêts privés, abandonnés à toutes les colères de ceux qui ont eu peur.

" Notre devoir est de rester présents et fidèles. Voilà, je ne vous aurai pas écrit autre chose si je n’avais pas employé la méthode plus directe de venir vous le dire. Merci."


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