10 au 13 décembre 1927 : l’insurrection ouvrière de Canton (Chine)

vendredi 15 décembre 2017.
 

Le 11 décembre 1927, le prolétariat de Canton s’insurgea, sous la direction du parti communiste chinois, contre la domination du Kuomintang, contre les capitalistes et les propriétaires fonciers.

Trois jours durant Canton était aux mains des ouvriers armés.

Forts de l’aide des capitalistes anglais et japonais, les généraux sanglants du Kuomintang réussirent à abattre la Commune de Canton, après avoir odieusement assassiné des milliers et des milliers d’ouvriers et d’ouvrières.

La Commune de Canton fut étouffée dans le sang, mais l’esprit de la Commune de Canton vit !

La tempête révolutionnaire se déchaîne

Le 14 octobre 1927, à l’occasion de la grève économique des marins de puissantes manifestations eurent lieu à Canton, Plusieurs milliers d’ouvriers envahirent les anciens locaux des syndicats rouges et en chassèrent la police.

Le 15 octobre, la grève générale battait son plein à Canton. Le 19 octobre, la réaction a répondu par des arrestations en masse et des fusillades.

Le parti communiste s’est dressé contre les tendances de soulèvement prématuré qui se faisaient jour dans la classe ouvrière. L’essor de la lutte de classe du prolétariat a trouvé son expression, après la chute de Tschan Fa Kui, dans les nouvelles manifestations de rues, dans des grèves partielles, dans la libération de nombreux détenus politiques, etc. Les marins ont repris la grève. Les ouvriers ont commencé à s’armer en bombes, en grenades à main, fabriquées illégalement.

A la fin d’octobre, dans la province de Kouantung, une dizaine de milliers de paysans se soulevèrent, pour la troisième fois dans l’année 1927.

Dans les premiers jours de novembre les mouvements de révoltes paysannes prirent une ampleur énorme. Pour la première fois dans la révolution chinoise, les insurgés appliquèrent pratiquement tous les mots d’ordre du parti communiste, instituèrent le pouvoir des soviets dans six départements agricoles on la population était fort dense.

Le 7 novembre, eut lieu à Kaï Föng le Congrès des Soviets, des délégués ouvriers-paysans-soldats et des représentants des pauvres des villes. Le Congrès élit un gouvernement soviétique pour toute la région insurgée.

Le mécontentement grandissait dans les rangs de soldats contre leur misérable situation matérielle, contre l’odieux traitement qu’ils subissaient de la part des officiers réactionnaires et contre les visées de brigandage des cliques militaristes du Kuomintang.

Lorsque Tschan Fa Kui organisa une manifestation « pour sauver le prestige du Kuomintang », les ouvriers répondirent à cette parade militaire, en sortant dans la rue des drapeaux rouges et des placards : « A bas le Kuomintang » - « Vive Canton soviétique »-« Vive le pouvoir des ouvriers, paysans et soldats », - « Soldats passez aux côtés des ouvriers ».

Les troupes manifestèrent alors leur sympathie pour les mots d’ordre révolutionnaires. Dans les rangs de la bourgeoisie elle-même régnait un chaos complet. Tel était le rapport des forces de classe au début de décembre, à la veille de l’insurrection.

L’insurrection est décidée

Dans cette situation, le comité du parti de Canton décida, le 26 octobre, de prendre le cours ferme sur l’insurrection. Il fut ensuite décidé de former une garde rouge composée d’ouvriers et de marcher vers l’organisation des soviets.

Le parti n’avait pas, bien entendu, de garantie de réussite à 100 %. Il n’y a pas d’ailleurs de révolutions dont l’issue victorieuse soit garantie dès le début. Toutefois les perspectives pour la conquête du pouvoir étaient extrêmement favorables.

Dans la séance du 7 décembre, le Comité du Parti de Canton décida à l’unanimité de commencer l’insurrection dans la nuit du 10 au 11 décembre.

Le Comité du Parti formula une série de mots d’ordre compris et approuvés par tous les travailleurs ; ces mots d’ordre aboutissaient tous aux mots d’ordre principaux de l’insurrection.

« Du riz aux ouvriers, la terre aux paysans. A bas les militaristes, tout le pouvoir aux soviets, tout le pouvoir aux ouvriers, paysans et soldats. L’alliance avec l’U.R.S.S. A bas l’impérialisme. »

Le Comité du Parti procéda à la désignation du comité militaire révolutionnaire et de l’état-major de la garde rouge, élabora le plan stratégique exact, mobilisa tous les membres du parti, forma une garde rouge composée de 2.000 ouvriers, des troupes d’assaut, mobilisa les ouvriers des transports et les chauffeurs, consigna des armes illégales.

Des ouvriers sans parti remplissaient, dans une grande mesure les fonctions des commandants intermédiaires ; un large service d’information était mis sur pied.

Après avoir fixé la date de l’insurrection on procéda à l’élection du Soviet de Canton.

Le soviet de Canton fut composé en tout de 16 membres : 10 représentants d’ouvriers, 3 représentants de soldats et 3 représentants de paysans. Tous les membres du soviet étaient à la pointe du combat, dirigeaient l’insurrection et participaient activement à l’application de la politique soviétique. Le soviet nomma le conseil des commissaires du peuple.

La mobilisation de larges masses ouvrières pour l’insurrection fut facilitée par le fait que la parti était étroitement lié à la vie des ouvriers cantonais, qu’il dirigeait encore auparavant toutes leurs luttes quotidiennes, qu’il connaissait les intérêts les plus immédiats et les plus élémentaires des travailleurs et qu’il liait leurs revendications partielles aux mots d’ordre essentiels.

Le travail parmi les soldats se limita presque exclusivement aux troupes de Canton. On n’a pas réussi à établir une liaison étroite avec les troupes militaires de province, et c’est ici qu’est la plus grave faute.

Le parti communiste était entièrement suivi par le régiment cantonais, par la majorité du régiment de protection de Canton, par une partie des troupes d’artillerie et par d’autres sections militaires.

Pour populariser ses mots d’ordre, le parti se servait de sa presse illégale composée d’un quotidien « Feuille des ouvriers et des paysans » et de l’hebdomadaire « Le drapeau rouge ». Ensuite le parti lança de nombreux tracts illégaux.

Canton entre les mains des ouvriers

L’insurrection commença, exactement à l’heure fixée par le comité du parti, à 3 heures 30 dans la nuit du 10 au 11 décembre, par une action combinée de soldats et d’ouvriers.

Après le discours du commissaire militaire du soviet cantonais aux soldats, ces derniers se mirent en route dans la direction indiquée. Ils assiégèrent la ville, chassèrent la police et désarmèrent les troupes militaires de la réaction.

En même temps la garde ouvrière rouge commença l’assaut de la préfecture et des casernes de la gendarmerie.

Les ouvriers des transports amenèrent les autobus et les camions à l’endroit indiqué afin de faciliter le transport des forces rouges. En quelques heures les ouvriers et les soldats révolutionnaires s’emparèrent des points essentiels de Canton.

Le matin du 11 décembre toute la capitale, avec une population d’un million d’habitants, sauf la partie appelée « Union », était dans les mains du pouvoir soviétique.

Les premiers décrets du pouvoir soviétique

Les premiers trois principaux décrets du conseil des commissaires du peuple concernaient l’instauration du pouvoir soviétique, l’organisation de forces militaires de la révolution et la mise en application des mesures de lutte contre la contre-révolution.

Ensuite vinrent le manifeste à tous les ouvriers, paysans et soldats de toute la Chine et un appel au prolétariat, international.

Tous les documents du conseil des commissaires du peuple étaient imprimés dans les grandes imprimeries bourgeoises, en 250.000 exemplaires.

On procéda sans tarder à la transformation de la garde rouge en l’armée rouge ouvrière-paysanne à laquelle se joignirent encore les mutins des anciennes troupes, les ouvriers et les paysans volontaires.

Le soviet nomma une commission extraordinaire pour la lutte contre la contre-révolution et l’espionnage (Tchéka).

La participation des masses prolétariennes était, dès le premier jour jusqu’à la fin de l’existence du pouvoir soviétique, extrêmement ardente et enthousiaste.

La jeunesse prolétarienne dirigée par les Jeunesses Communistes a donné des preuves d’héroïsme révolutionnaire, ainsi que les femmes, qui arme à la main, étaient partout présentes, dirigeaient l’approvisionnement des troupes soviétiques, participaient activement au travail d’éducation politique et assumaient des fonctions d’infirmières rouges.

Pendant la courte existence du pouvoir soviétique à Canton, le soviet cantonais introduisit la journée de 8 heures dans toutes les entreprises d’industrie et de transport, le contrôle ouvrier dans la production, (comités d’usines) l’assurance-chômage aux frais de l’Etat égale au salaire intégral, l’augmentation des salaires de tous les ouvriers, la nationalisation de la grosse industrie, des transports et des banques.

Il réalisa la nationalisation des terres des propriétaires fonciers et leur attribution aux paysans, l’annulation de toutes les obligations de fermage et des dettes hypothécaires, la suppression de toutes les limites frontières, la suppression de tous impôts.

Les autres décrets introduisirent la confiscation des immeubles de la grande bourgeoisie, en faveur des travailleurs, le passage d’une partie de la terre nationalisée entre les mains des soldats et l’élection des comités révolutionnaires de soldats dans toutes les divisions militaires,

La joie de la population laborieuse était incroyable, dans toutes les rues flottaient des drapeaux rouges. Canton ouvrier était tout entier avec le pouvoir soviétique.

La défaite de la Commune de Canton

Si, malgré la fermeté de la politique révolutionnaire, le soutien des masses, leur héroïsme sans exemple, le pouvoir soviétique est tombé, après une lutte sanglante de trois jours, il faut l’attribuer au fait que l’ennemi était numériquement plus fort, qu’il était aidé par les bateaux de guerre des Etats impérialistes et enfin au fait que la direction révolutionnaire a commis une série de fautes.

Le troisième jour de lutte, les troupes ouvrières furent obligées, sous la pression des armées ennemies de 10 à 20 fois plus importantes, de battre en retraite. A ces causes il faut ajouter encore celle que la moitié de l’armée rouge était composée d’ouvriers n’ayant aucune expérience militaire. Une partie seulement des mitrailleuses et quatre canons sur 25 que le pouvoir soviétique possédait furent utilisés.

Les fautes principales commises par la direction révolutionnaire sont les suivantes : gaspillage de temps pour la lutte contre la partie de la capitale « Union », au lieu de diriger immédiatement l’offensive militaire contre les ennemis en dehors de la ville ; le travail politique pour la décomposition de l’armée réactionnaire était excessivement insuffisant en dehors de Canton lui-même, la liaison trop faible entre le parti et des dizaines de milliers de paysans dans les environs de Canton.

Du sang des communards assassinés s’élève la Chine soviétique

La vengeance de la bourgeoisie contre-révolutionnaire fut terrible, des milliers et des milliers d’ouvriers furent abattus comme des chiens.

Mais du sang d’ouvriers et de paysans assassinés à Canton s’est élevé le pouvoir soviétique en une partie du territoire chinois qui englobe 80 millions d’habitants.

Complément

Constitué en 1920 avec 57 adhérents, le PCC avait rapidement conquis une notable influence sur les masses prolétariennes ; en dépit de ses effectifs réduits (un millier en avril 1925, 10 000 à la fin de l’année, près de 60 000 au début de 1927), il avait conquis une influence déterminante sur le mouvement de masse et il dirigeait en particulier les syndicats en essor rapide dans tout le pays. Dès 1922 le mouvement prolétarien et paysan prenait de grandioses proportions ; non seulement il était fortement imprégné de l’influence du PCC, mais il était en outre farouchement hostile au Kuomintang dans lequel il voyait avec raison l’organisation de la bourgeoisie haïe. En mai 1922 se tint le premier congrès des syndicats chinois qui réunissaient alors 200 000 adhérents. Le premier mai 1925 le syndicat pan-chinois en comptait 570 000 ; 10 000 ouvriers défilèrent à Shanghai, alors la capitale économique et industrielle de la Chine, et 200 000 à Canton. Le mouvement paysan se développait lui aussi rapidement grâce à la constitution des « Unions » paysannes qui dès 1923 se heurtaient violemment dans le Kwantoung (province de Canton) aux propriétaires terriens et à l’armée. Entre-temps l’Internationale avait contraint le jeune PCC à adhérer au Kuomintang, en dépit de son opposition initiale.

Le mouvement prolétarien va culminer dans la grève générale déclenchée le 30 mai 1925 à Shanghai, à la suite de la répression sanglante d’une manifestation d’ouvriers et d’étudiants. La grève s’étendit à Canton et à Pékin jusqu’à toucher 400 000 ouvriers. Le 23 juin la répression d’une manifestation d’ouvriers et d’étudiants par les soldats anglais à Canton fait 52 morts. La riposte est immédiate : la grève générale est déclenchée à Canton et Hong-Kong. 100 000 ouvriers de Hong Kong accourent à Canton pour y renforcer les 200 000 grévistes. Des piquets de grève dans tous les ports du Kwantoung rendent effectif le boycott des marchandises étrangères (anglaises surtout), paralysant complètement le commerce britannique avec l’extrême orient. Sur la base de ce puissant mouvement, le Kuomintang chasse les autorités fantoches aux ordres de l’impérialiste et instaure son pouvoir dans toute la province - avec la bénédiction du PCC et de l’Internationale qui décrira dès lors Canton comme « le centre de la révolution chinoise ». Son gouvernement renverra aux calendes les promesses de réforme agraire, s’emploiera à mettre une sourdine aux revendications ouvrières et à faire se terminer la grève sous le prétexte qu’il faut « d’abord chasser les impérialistes et unifier le pays ». Avec le soutien enthousiaste du PCC et l’appui soviétique, il va ainsi se lancer dans la préparation d’une campagne militaire contre les seigneurs de la guerre du Nord liés aux différents impérialismes.

Mais le 20 mars 1926, sous un faux prétexte c’est contre les organisations ouvrières de Canton que Tchang Kai-chek, commandant en chef de la jeune armée, porte ses coups : les sièges des syndicats sont dévastés, leurs chefs arrêtés (les dirigeants communistes et les conseillers russes subissent le même sort) ; en quelques heures les ouvriers ont été désarmés, leurs organisations détruites, Tchang a tout le pouvoir entre ses mains, sans que le PCC et les ouvriers aient pu réagir. Il ne s’agit pourtant que d’une répétition générale ; Tchang s’excuse pour le « malentendu » tandis que de son côté le PCC capitule complètement, acceptant d’abandonner toute critique envers les positions officielles, de donner la liste de ses militants inscrits au Kuomintang, etc. Cependant cette capitulation politique ne pouvait pas ne pas susciter des résistances au sein du parti et en juin 1926 le Comité central du PCC propose de retrouver son indépendance et d’abandonner la politique de soumission complète au Kuomintang pour une politique d’alliance avec celui-ci sur un pied d’égalité. Ce n’était donc pas le retour à une véritable indépendance de classe qui était proposé ; mais c’était encore trop pour la direction de l’Internationale qui refusa (et elle refusa même que le PCC organise des fractions de gauche dans le Kuomintang). La politique de l’Internationale était définie de manière expressive par son envoyé Borodine, qui était conseiller de Tchang : « dans la présente période les communistes doivent faire un travail de coolies [manoeuvres] pour le Kuomintang » ! Le PCC fut donc contraint de continuer « dans la présente période » à travailler au service de la bourgeoisie nationaliste. Les conséquences ne se firent guère attendre.

En juillet 1926, quelques jours après le début de l’expédition du nord, c’est-à-dire après le départ de Canton des régiments où les communistes avaient une certaine influence, des bandes de nervis et de gangsters recrutés dans toute la région furent lancés contre les organisations ouvrières ; après six jours d’affrontements au cours desquels une cinquantaine d’ouvriers furent tués, les autorités se manifestèrent pour « rétablir l’ordre », c’est-à-dire l’ordre des capitalistes : les ouvriers furent désarmés, il leur fut interdit de manifester, l’arbitrage obligatoire fut instauré pour prévenir les grèves, etc., Les acquis sociaux des prolétaires conquis au cours des années précédentes, battus en brèche, avant qu’une véritable loi martiale interdisant les grèves soit imposée en décembre. Cela n’empêcha pas l’Internationale de déclarer, fin 1926, le Kuomintang « parti sympathisant »...

Les massacres de Shanghai

Il était donc compréhensible que lorsque l’armée nationaliste du Kuomintang dirigée par Tchang arriva à proximité de Shanghai, le PCC fit tous ses efforts pour faciliter sa victoire. Le 19 février le conseil des syndicats déclencha une grève générale, suivie par 350 000 travailleurs, que le PCC hésitait à transformer en insurrection. En dépit de cette indécision, pendant plusieurs jours les ouvriers tinrent tête à la répression des militaires locaux, alors que les troupes du Kuomintang restaient inactives à quelques dizaines de kilomètres à peine.

Le 21 mars une nouvelle grève générale fut déclenchée, mais cette fois avec des plans précis d’insurrection ; au bout de quelques jours de combat, les ouvriers qui n’avaient pas été mis à genoux par la répression, prenaient le pouvoir, alors que l’armée nationaliste, dans la banlieue de la ville n’avait pas bougé.

Etant donné l’importance de Shanghai dans la vie économique chinoise, un pouvoir prolétarien dans cette ville aurait automatiquement signifié qu’une direction anticapitaliste était donné à la révolution chinoise qui aurait trouvé là un nouvel essor formidable. Au contraire les ouvriers et le PCC qui avaient le pouvoir le cédèrent immédiatement à Tchang Kaï-chek, accueilli dans la ville comme le chef incontesté de la révolution. Le PCC se soumit au Kuomintang, et avec d’autant plus d’empressement que circulaient les rumeurs d’attaque contre les ouvriers. Respectant les consignes formelles de l’Internationale, il désarma les piquets ouvriers pour ne pas risquer un affrontement. Tchang qui avait aussitôt prit contact avec les cercles capitalistes de la ville, commença par remplacer les communistes à tous les postes de direction importants par des fidèles ; puis il éloigna les soldats influencés par les ouvriers (4), décréta que les piquets syndicaux devaient passer sous contrôle de son armée, avant de passer à la répression ouverte.

Le 12 avril 1927 à 4 heures du matin, des détachements de l’armée du Kuomintang, aidés par des bandes recrutés parmi la pègre locale attaquèrent les sièges des organisations ouvrières, massacrant tous ceux qui s’y trouvaient ; en dépit d’une résistance improvisée des centaines de prolétaires furent massacrés, les dirigeants communistes tués ou contraints à se cacher. Le lendemain, le Conseil général des syndicats, dispersé et traqué, appelait à la grève générale. Malgré la terrible situation 100 000 ouvriers répondirent à l’appel ; une manifestation pacifique (!) fut organisée pour aller protester auprès du quartier général : sa répression à la mitrailleuse fit près de 300 morts.

Les impérialistes aidèrent à la répression du mieux qu’ils purent ; les autorités françaises en particulier se placèrent dans les premiers rangs grâce à leurs forces de police, dirigées par l’un des chefs des gangsters de Shanghai, qui multiplièrent perquisitions et arrestations pour alimenter les tribunaux militaires d’exception qui prononcèrent des milliers de condamnations à mort au cours des mois suivants.

Après les massacres et l’instauration de la terreur blanche à Shanghai, l’Internationale reporta ses espoirs sur la fraction du Kuomintang qui dans la Chine centrale dirigeait Wuhan et sa province. Wuhan fut décrété le 21 avril par Staline le nouveau « centre la révolution » chinoise et le PCC fut enjoint de poursuivre avec ce « Kuomintang de gauche » la même politique de collaboration servile qui avait abouti au désastre de Shanghai. Deux ministres communistes entrèrent au gouvernement de Wuhan : au ministère du travail et à celui de l’agriculture. Pour maintenir l’unité dans le Kuomintang, l’action essentielle des communistes dans comme hors du gouvernement consistait à calmer le mécontentement ouvrier et à combattre les « excès » du mouvement paysan qui s’attaquait régulièrement aux propriétaires fonciers (5).

A la mi-juin la répression commençait dans le pseudo « centre révolutionnaire », la terreur blanche contre les paysans s’intensifiait dans toute la région, mais le Ve Congrès du PCC réaffirmait, sous l’influence des représentants de l’IC, qu’il poursuivrait sa funeste politique de suivisme vis-à-vis du Kuomintang : « à l’étape actuelle de la révolution, les relations entre le Parti communiste et le Kuomintang deviennent plus proches qu’elles ne l’ont jamais été. Le retrait de la bourgeoisie [allusion aux massacres de Shanghai !] a transformé le Kuomintang en un bloc révolutionnaire des trois classes opprimées : le prolétariat, la paysannerie et la petite-bourgeoisie urbaine, et le moteur de ce bloc est le prolétariat ».

Devant l’attitude de plus en plus menaçante de ce soi-disant « bloc révolutionnaire », le PCC s’aplatissait toujours davantage. Le 20 juin il publiait une mise au point complémentaire où l’on pouvait lire, entre autres : « Les organisations de masse ouvrières et paysannes doivent accepter la direction et le contrôle du Kuomintang. Les revendications du mouvement de masse ouvrier et paysan devront être en harmonie avec les résolutions des congrès du Kuomintang, les décisions du Comité exécutif central et les décrets et lois du gouvernement. (...) Les groupes armés d’ouvriers et de paysans doivent être contrôlés par le gouvernement. Afin d’éviter toute agitation politique, les piquets armés qui existent actuellement à Wuhan seront réduits ou incorporés dans l’armée. (...). Les exigences économiques des employés de commerce ne devront pas excéder les capacités économiques des commerçants et des patrons de magasins. Les syndicats ne devront pas intervenir dans le droit des patrons de magasin à embaucher et à renvoyer. Les syndicats ne devront pas s’en prendre aux commerçants, ni les arrêter, ni leur infliger des amendes ou les coiffer de bonnets d’ânes, etc. » (6)

Rien n’y fit ; 15 jours plus tard le Conseil du Kuomintang décrétait la purge des communistes dans ces rangs, attaquait à main armée les sièges des syndicats maintenant désarmés, se réconciliait avec Tchang Kai-chek tandis que les dirigeants communistes et les conseillers soviétiques s’enfuyaient...

La décapitation du mouvement révolutionnaire (des sources partielles donnent le chiffre de 25.000 prolétaires, communistes et responsables ouvriers et paysans exécutés dans tout le pays lors de la vague contre-révolutionnaire de cette première moitié de 1927) et la destruction des organisations ouvrières et paysannes ne furent pas les seuls résultats obtenus par la bourgeoisie chinoise et l’impérialisme. La politique de soumission au Kuomintang suivie pendant tant d’années par le PCC lui aliénait le soutien des masses qui se sentaient trahies par leurs propres chefs ; les paysans désertaient leurs organisations, les ouvriers ne se mobilisaient même plus pour défendre leurs intérêts immédiats et abandonnaient le PCC. A la destruction physique du mouvement s’ajoutait la démoralisation des masses à l’égard des communistes. Le mouvement révolutionnaire était brisé. Après avoir rejeté la responsabilité de la catastrophe sur les dirigeants du PCC qui n’avaient pourtant fait qu’appliquer ses directives, c’est pourtant à ce moment que l’Internationale stalinienne donna aux communistes chinois l’ordre de se soulever en « reprenant le drapeau du Kuomintang de gauche » pour réaliser la perspective de la « dictature démocratique des ouvriers et des paysans » : ce furent les révoltes de la « moisson d’automne », essentiellement à la campagne, qui échouèrent toutes. A Wuhan et d’autres villes les communistes essayèrent sans grand succès de soulever le prolétariat, mais en général ils n’avaient même plus la force d’organiser des grèves, les syndicats ayant été détruits ou « réorganisés » comme structures antiprolétariennes. Ces insurrections ne pouvaient avoir d’autres résultats que de conduire au massacre des militants et des prolétaires qui y participaient.

La commune de Canton

A Canton le PCC organisa une insurrection le 10 décembre 1927, en comptant profiter d’un différend entre plusieurs généraux. Les combattants étaient peu nombreux et très mal armés et la masse ouvrière resta spectatrice : reconnaissant que la majorité du prolétariat ne prit pas part à l’insurrection, les responsables communistes affirmèrent par la suite qu’ils avaient cependant avec eux 20 000 ouvriers. Mais un an auparavant, quand l’Internationale prêchait l’attentisme et la soumission au Kuomintang, le conseil communiste des délégués ouvriers pouvait compter sur une base de près de deux cent mille travailleurs !

Dès le 11 décembre, les insurgés au nouveau cri de « à bas le Kuomintang ! » avaient réussi à se rendre maîtres d’une partie de la ville et ils avaient libéré plus d’un millier de prisonniers politiques. Ils proclamèrent la Commune, installèrent un soviet provisoire et diffusèrent un programme dont le radicalisme tranchait avec les revendications antérieures du PCC : augmentation générale des salaires, prise en charge des chômeurs par l’Etat, contrôle de la production par des comités d’usine, nationalisation de la grande industrie des transports et des banques, nationalisation de la terre, extermination des propriétaires terriens, abolition des dettes envers les usuriers, confiscation de tous les appartements de la grande bourgeoisie et de tous ses biens au profit des travailleurs, etc. Comme le commentait Trotsky, bien que Canton ait un caractère nettement plus petit-bourgeois que Shanghai et d’autres centres industriels du pays, l’insurrection révolutionnaire « réalisée contre le Kuomintang, a automatiquement abouti à la dictature du prolétariat ; dès ses premiers pas, en raison de la situation d’ensemble, celle-ci a dû appliquer des mesures plus radicales que celles qui furent prises au début de la révolution d’Octobre », alors que toute les perspectives de l’Internationale n’allaient pas au delà d’une « dictature démocratique des ouvriers et des paysans » sous direction du Kuomintang.

Mais les mêmes mots d’ordre qui à peine quelques mois plus tôt auraient pu mobiliser des centaines de milliers de prolétaires, tombaient maintenant à plat car le mouvement avait déjà été brisé. L’absence de fermentation révolutionnaire était telle que les communistes n’avaient même pas osé lancer un ordre de grève générale ! L’instauration du gouvernement provisoire ne suffit pas à rallier tous les prolétaires. Les cheminots et les bateliers de Canton transportèrent sans broncher les troupes qui allaient écraser l’insurrection. Le soir du 13 décembre celle-ci était brisée et une atroce répression se déchaînait : les prolétaires furent fusillés, brûlés vifs, décapités par milliers (le nombre de morts a été estimé à 5700).

Avec la défaite de Canton, c’est toute une période révolutionnaire qui se termine pour le prolétariat chinois. Selon ses propres estimations, le PCC qui au printemps 1927 était composé à 63,8% d’ouvriers, en comptait moins de 15% l’année suivante et il n’avait « pas la moindre cellule saine dans le prolétariat industriel » : les ouvriers l’avaient quitté par milliers, et ils ne devaient plus jamais regagner ses rangs ; se réfugiant dans les campagnes, se fixant l’objectif politique d’être « le vrai Kuomintang », ce qui restait du parti communiste chinois cessait définitivement d’être une organisation prolétarienne.


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