L’insurrection anarchiste de Letino (8 avril 1877) , expérience négative du socialisme

jeudi 12 octobre 2017.
 

Dans les années 1861 à 1871, mouvement ouvrier et mouvement socialiste connaissent une phase de progression dans tous les pays d’Europe.

Malheureusement, en mai 1871, l’armée française au service des nostalgiques de la féodalité et des féodaux du capitalisme massacre ignominieusement le peuple lors de la Commune de Paris.

Cette défaite politique ne casse pas l’aspiration à plus de justice sociale et de démocratie parmi les autres peuples européens. Par contre, elle modifie le rapport de force politique et social, solidifiant les pouvoirs en place, par exemple la royauté italienne.

Le travail politique des socialistes doit nécessairement tenir compte de cette modification de la période.

L’Association Internationale des Travailleurs (1ère Internationale) connaît alors de 1871 à 1877 un processus d’éclatement par pays et par courant en fonction de la stratégie politique qu’ils proposent.

S’opposent essentiellement :

- les marxistes qui privilégient l’organisation en parti, la centralisation de l’Internationale, le lien à la classe ouvrière, l’action politique de masse (y compris en se présentant lors des élections), la clarté d’un programme faisant le lien entre les revendications immédiates et les perspectives socialistes

- des courants réformistes

- les anarchistes qui considèrent les milieux populaires prêts pour une "terrible révolution sociale" (Carlo Cafiero) d’où leur refus de toute participation électorale, leur refus de tout projet de réforme dans le cadre du capitalisme, leur refus de s’organiser en parti... d’où surtout leur stratégie de la "propagande par le fait", du " fait insurrectionnel", ainsi théorisé par le même Cafiero lors du 3ème congrès de la Fédération italienne :

« La fédération italienne croit que le fait insurrectionnel – destiné à prouver par les faits les principes socialistes – est le moyen le plus efficace de propagande et le seul qui, sans corrompre ni tromper les masses, puisse pénétrer dans les plus profondes couches sociales et attirer les forces vives de l’humanité dans la lutte que l’Internationale mène ! » (21-22 octobre 1876)

" la Federazione italiana crede che il fatto insurrezionale, destinato ad affermare con delle azioni il principio socialista, sia il mezzo di propaganda più efficace ed il solo che, senza ingannare e corrompere le masse, possa penetrare nei più profondi strati sociali ed attrarre le forze vive dell’umanità nella lotta che l’Internazionale sostiene".

Durant l’hiver 1876 1877, les Internationalistes italiens d’obédience anarchiste réfléchissent au déclenchement par eux-mêmes d’une révolution sociale sur l’orientation définie au congrès de Berne. Un premier choix est opéré en décidant de partir d’un milieu rural vu la faiblesse en Italie de la grande industrie et des agglomérations ouvrières.

Début avril 1877, Malatesta et Cafiero mettent à exécution leur théorie du fait insurrectionnel.

Le 3 avril au matin, Carlo Cafiero, Errico Malatesta et une demoiselle blonde entrent à la Taverne Jacobelli (commune de San Lupo), se présentant comme de nationalité anglaise. Ils font décharger les lourdes caisses de leur voiture puis repartent pour Naples. Le propriétaire Achille Jacobelli a la réputation d’un "homme résolu et entreprenant" depuis les combats de 1861. De Giorgio, maire de la ville, notaire et administrateur des biens de la famille Jacobelli a fait ses études à Naples avec Malatesta.

Le 5 avril au soir, de nouvelles caisses arrivent chez Jacobelli de même que Cesare Ceccarelli, Antonio Cornacchia e Napoleone Papini, premiers internationalistes présents sur les lieux de la future révolution sociale.

A ce stade, la responsabilité politique principale incombe à Vicenzo Farina, ancien garibaldien, chargé de gagner l’appui des paysans locaux qu’il connaît bien, de même que la géographie locale. En fait, cet acteur clé a déjà informé la police en compensation d’une somme d’argent et a disparu.

Dès mars 1877, le ministre de l’Intérieur Nicotera a donné ses ordres au préfet de Naples : "laisser se développer le mouvement sans aucune difficulté jusqu’au moment de l’action et cueillir en flagrance de crime les conspirateurs, pour développer alors une campagne sur l’événement, à l’honneur du gouvernement et de l’organisation de police, adroite et prompte."

Dans la nuit du 7 au 8 avril 1877, les Internationalistes en chemin vers leur objectif, sont surpris par hasard par des carabiniers, sous un pont, et se voient contraints de fuir après avoir chargé les bagages sur trois mulets.

Après avoir marché toute la nuit le plus vite possible, Cafiero, Malatesta et leurs camarades arrivent au petit matin du 8 Avril dans la commune de Letino, sur le massif du Matese.

Ils décident alors de déclencher l’insurrection, non de Saint Loup, mais de Letino où ils se trouvent et où la force publique est absente. Ils entrent dans Letino, comme pour un défilé, drapeau rouge et noir en tête, direction la mairie . Là, ils détachent du mur le portrait de Victor Emmanuel II et le déclarent déchu. Ils laissent au secrétaire communal trace écrite de leur irruption "Nous, soussignés Carlo CAFIERO, Errico MALATESTA, Pietro Cesare CECCARELLI, déclarons avoir occupé la municipalité de Letino, à main armée, au nom de la révolution sociale"

A trente militants, ils prennent donc ce bourg de Letino (actuellement province de Caserte dans la région de Campanie ) dans les montagnes du Matese (Bénévent). La dynastie de Savoie est déclarée déchue, le peuple proclamé souverain, les registres des dettes des paysans brûlés, titres de propriété et divers papiers administratifs de l’Etat également détruits.

Le curé du village les présente comme de "nouveaux apôtres" et les soutient.

Cafiero harangue la petite foule rassemblée sur la place du village. Il explique en dialecte local les objectifs du communisme libertaire « Liberté, justice et une nouvelle société sans soldats ni préfets, ni propriétaires, sans serviteurs ni patrons, les terres en commun, le pouvoir à tous !. »

Le village de Gallo est également occupé le lendemain.

Le 12 avril, douze mille carabiniers encerclent la petite "zone libérée".

Malgré leurs faiblesses (armes peu efficaces, manque de ravitaillement, difficultés dues à l’enneigement de la région, absence de généralisation du mouvement...), les insurgés essaient de résister militairement, blessent deux gendarmes (dont l’un décèdera).

Finalement, ils sont écrasés par le nombre et l’armement utilisé, obligés de se rendre.

Carlo Cafiero est enfermé 30 mois dans les geôles du royaume. Ni l’échec de Letino, ni la prison, ni les nombreuses difficultés qu’il va rencontrer dans sa vie ne changeront cet homme. Cependant, le socialisme ne peut se construire seulement sur l’exemplarité morale.

L’insurrection de Letino constitue un exemple éclairant quant à l’impasse de la stratégie anarchiste.

- contradiction entre d’une part l’énormité de l’action politique projetée (commencer une insurrection armée généralisée par l’occupation d’un village), d’autre part l’enfantillage de l’organisation : avant même que l’opération ne commence, la police a été informée par Vicenzo Farina, le militant qui doit servir de guide au groupe.

- rôle essentiel de la paysannerie dans la lignée de la réflexion de Bakounine qui insistait sur l’apport déterminant des masses paysannes à la révolution sociale s’appuyant sur le phénomène du brigandage pour théoriser une fracture profonde existant entre les plèbes des campagnes méridionales et le nouvel état unitaire italien.

- rôle central de la violence dans une stratégie qui en fait oublie les citoyens comme la classe ouvrière. Ainsi, le secteur de saint Loup et des montagnes du Matese a été choisi pour déclencher l’action en raison de l’importance du banditisme (pris comme indice positif de résistance à l’Etat) dans la région. Or, du banditisme à la disponibilité pour une révolution sociale, la distance est importante en terme de conscience.

- l’équipée de Letino se conclut par un renforcement du pouvoir et de sa nature policière, par une répression systématique de tous les socialistes (arrêts injustifiés de masse, perquisitions immotivées, séquestrations, dissolution de toutes les sections de l’Internationale...), par un discrédit des internationalistes présentés par le ministre Nicotera au Parlement comme des gens perdus qui extorquent aux pauvres gens quelques lires par mois pour alimenter leurs propres vices.

- l’épisode de Letino se conclut aussi par une division des socialistes. Andrea Costa, un de leurs principaux dirigeants (lui aussi anarchiste jusqu’alors) écrit : : " les événements du beneventano ont donné au gouvernement le prétexte pour défaire l’international. Partout, où les socialistes sont nombreux, il y a état de siège, critique généralisée, arrêts et assignations à résidence."

Jacques Serieys le 1er août 2011


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