Décembre 1916 Quand les tirailleurs sénégalais servaient de cobayes

jeudi 11 juin 2015.
 

Près de 1 000 morts en un an loin du front. C’est le triste bilan du camp du Courneau, près d’Arcachon (Gironde), qui a accueilli jusqu’à 27 000 tirailleurs sénégalais en 1916 et 1917. Ces soldats africains ont été victimes d’une expérimentation sauvage de l’Institut Pasteur. Un sinistre épisode.

Au départ est une route, à La Teste-de-Buch, près d’Arcachon. La route dite des Sénégalais. Une de ces voies de la côte girondine qui traversent les terrains militaires et permettent aux habitués d’éviter embouteillages et contrôles routiers. Cette route, jamais Serge Simon – médecin de formation, ancien rugbyman et auteur d’un documentaire juste et salutaire sur ce lieu (1) – ne s’était demandé pourquoi on l’appelait ainsi. Jusqu’au jour où il rencontra un collectionneur de cartes postales, Jean-Pierre Caule, devenu historien local. Il lui apprend alors que, durant la Première Guerre mondiale, la route était bordée par des baraquements occupés par des « tirailleurs sénégalais ». Ce lieu s’appelait le camp du Courneau. Il prendra plus tard les tristes noms de « camp des nègres » ou « camp de la misère ». « J’étais tombé sur un lot de cartes postales représentant le Courneau, raconte Jean-Pierre Caule. J’ai commencé à m’intéresser au lieu, à son architecture, à sa composition, à son approvisionnement en eau. Avec les archives de La Teste, je ne tardai pas à apprendre que 27 000 “Sénégalais” avaient résidé là et que les premiers, en réalisant le camp, avaient creusé leur propre tombe. »

Ayant recruté, de gré ou de force, quelques milliers d’hommes dans différentes colonies d’Afrique noire pour participer aux combats qui ensanglantent l’Europe, les autorités militaires françaises réalisent rapidement que ces hommes ne supporteront pas longtemps l’hiver sur le front, à l’est du pays. Elles réfléchissent donc à la création de « camps d’hivernage », pour lesquels deux lieux sont choisis  : Fréjus (Var) et La Teste, en Gironde. À l’ombre de la dune du Pyla, le terrain militaire a l’avantage d’être desservi en eau potable et par une voie ferrée. Et ne dit-on pas que le climat du bassin d’Arcachon est particulièrement bénéfique  ?

L’expérience vécue par les quelque 27 000 hommes qui s’y sont succédé sera tout autre… Dès leur arrivée, au début de l’année 1916, les tirailleurs découvrent ce que les militaires avaient feint d’ignorer  : l’humidité extrême qui sévit ici. Les 600 baraquements sont rapidement infestés par cette humidité et les tirailleurs sont victimes du pneumocoque, qui provoque des morts au rythme d’un puis deux par jour.

Une situation dont le sous-secrétaire d’État à la Santé, Justin Godard, avait été informé dès septembre 1916, par un rapport du docteur Blanchard  : « Bientôt viendront les pluies d’automne, qui tombent en abondance ici, écrit-il. Les conditions seront alors déplorables  : les affections respiratoires deviendront infiniment fréquentes et on verra s’abattre sur les troupes noires une effroyable mortalité. » (2)

Deux solutions s’offrent alors au sous-secrétaire d’État  : évacuer le camp pour éviter la catastrophe ou tester dans ce camp un vaccin expérimental contre cette maladie, au risque de laisser mourir quelques soldats. C’est ce que lui propose le docteur Kérandel, médecin du camp, détaché par l’Institut Pasteur, qui voit l’intérêt d’une expérimentation rapide et « grandeur nature ». Une solution pour laquelle l’Institut pèsera de tout son poids et à laquelle Justin Godard se plie donc. Et le docteur Kérandel s’active. « Il va produire des vaccins en quatre semaines, sans avoir recours à l’expérimentation, raconte le médecin et historien Christian Bonah. En revanche, on inoculera le pneumocoque à 82 tirailleurs du camp, puis à 1 200. » Et, s’il n’a aucun effet néfaste sur les malades, le « vaccin » du docteur Kérandel les laissera mourir un à un.

Une situation qui scandalise le seul député sénégalais, Blaise Diagne. Il alerte l’Assemblée nationale le 9 décembre 1916. Sans effet. Justin Godard, comme quelques mois auparavant, est favorable à la fermeture du camp. Mais, une fois encore, l’Institut Pasteur intervient en faveur du maintien des baraquements. La célèbre institution, qui a « 6 000 doses de vaccins sur les bras », veut absolument poursuivre l’« expérimentation ». L’hiver arrive alors  ; la neige, pourtant si rare dans ces contrées, recouvre les maigres toits du camp, rendant encore plus insupportables les conditions de survie. Et l’« expérimentation » continue jusqu’à l’été 1917 et près de 1 000 morts de plus.

Girondin, médecin et passionné d’histoire, Serge Simon a décidé de raconter celle-ci « sans juger » mais avec le souci de remettre les faits dans leur contexte et de restituer la controverse de l’époque.

Un effort salutaire, tant ce sinistre épisode était méconnu des Girondins. Un effort qui, conjugué au travail des historiens, permettra bientôt qu’une stèle rende un hommage nominatif à chacun des morts. « Un millier de morts méconnus, c’était aussi un millier de familles qui ne savaient rien des conditions dans lesquelles leurs aïeuls sont morts », dit Serge Simon.

(1) Une pensée du Courneau, Serge Simon, 52 minutes, Grand Angle Production.

(2) Voir aussi « Soldats oubliés du Courneau », dans le Monde diplomatique, novembre 2011.

le Congo-Océan Ayant attrapé le virus de l’historien avec celui du documentariste, Serge Simon s’attelle à présent à un autre épisode de l’histoire coloniale française  : la construction de la ligne de chemin de fer du Congo qui coûta la vie à quelque 20000 ouvriers dans les années 1927-1928. 
Ce chantier pharaonique est l’occasion pour Serge Simon de revenir sur le Code de l’indigénat qui a régi les colonies françaises pendant près de soixante-dix ans. « Il rétablissait les châtiments corporels, revenait sur la séparation des pouvoirs et instaurait le travail forcé dont les ouvriers du chantier de Congo-Océan ont été victimes. » Mais Serge Simon ne porte pas de jugement a posteriori, il tente de « restituer la polémique ». L’ancien rugbyman s’intéresse donc aux articles d’André Gide et Albert Londres qui ont réveillé l’indignation en France sur les conditions de quasi-esclavage des ouvriers du chantier. « Une polémique à laquelle l’Humanité a grandement pris part », souligne Serge Simon qui devrait livrer son nouveau documentaire 
en septembre 2012.

Rémy Duvignau, L’Humanité


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