La Science, un enjeu politique pour aujourd’hui et pour demain

mercredi 31 octobre 2012.
 

Janine Guespin est professeur émérite en biologie à l’université de Rouen. Elle anime le groupe de travail « science et démocratie » d’Espaces Marx. Elle est signataire de l’appel du Front de gauche des intellectuels « Pour nous, c’est Jean-Luc Mélenchon ». Elle propose ici, à partir de son expérience professionnelle et militante, une réflexion sur les enjeux de la Science aujourd’hui.

On appelle Science (ou sciences), un ensemble de théories et de connaissances, de méthodes pour les acquérir, d’institutions et de personnes pour les mettre en œuvre, qui caractérisent la société occidentale depuis le XVIIe siècle.

Il y a depuis toujours dans les sciences deux composantes contradictoires, l’autonomie de la Science, et sa liaison organique avec la société. Aussi une pensée dialectique est-elle nécessaire pour en comprendre l’articulation et l’unité profonde, alors que la pensée duale oppose ou subordonne ces deux aspects. L’autonomie de la Science recouvre plusieurs significations : les scientifiques doivent décider eux mêmes de leurs méthodes, et de la validité et de la « scientificité » des résultats et des théories, ce qui est incontournable ; seuls les scientifiques sont à même de savoir ce qui, à un moment donné, peut être recherché, autrement dit où est le front des connaissances scientifiques, et quelles sont les questions qui sont « scientifiques » ( Ce point est souvent cependant l’enjeu de luttes théoriques et idéologiques qui débordent l’enceinte des « sciences » et peut être biaisé par les politiques scientifiques). En ces sens, l’autonomie est le garant du fonctionnement de la recherche, et de la valeur et de l’objectivité des résultats scientifiques. Porter atteinte à ces aspects de l’autonomie, comme les pressions sur les scientifiques sont en train de le faire actuellement, c’est menacer l’existence même de la recherche scientifique. Mais l’autonomie scientifique signifie de plus, pour certains que seuls les scientifiques devraient être habilités à décider de la politique de la recherche, (des thèmes de recherche à privilégier ou à sacrifier), en fonction des seules exigences de la connaissance. Bien qu’il s’agisse d’une fiction (cela n’a jamais existé) cette conception se répand d’autant plus chez les travailleurs scientifiques que toute autonomie leur est de plus en plus refusée, et elle trouve un relais dans les discours syndicaux.

Sciences et politiques

Or les sciences ont été de tout temps liées à la société par le biais des institutions dans lesquelles elles se développaient. L’image d’Épinal encore largement répandue, est que « La Science trouve, l’industrie applique, l’homme s’adapte ». Cette conception a été relativement mise en œuvre dans la recherche publique fondamentale en France pendant les fameuses trente glorieuses (encore que, même à cette époque, le CEA, l’INRA, l’ORSTOM… échappaient à cette logique, sans compter, bien sûr, la recherche privée). Le CNRS était un organisme de prospective scientifique, démocratique de surcroit. Dans ces circonstances, « la société » faisait ses choix, par le biais des industries, donc les choix portaient essentiellement sur les techniques. La technique n’est pas la conséquence immédiate et déterminée des connaissances scientifiques.

De multiples choix sont possibles selon ce que l’on veut développer ou non. (Par exemple, la voiture électrique aurait pu être développée bien plus tôt : le premier véhicule au monde qui a dépassé les 100 km/h était une voiture électrique, en 1899, à Asnières).

Mais les exemples abondent dans toute l’histoire des sciences, où ce sont les besoins d’application qui ont dirigé les recherches scientifiques elles mêmes (on a appelé cela le « pilotage par l’aval »). En temps de guerre, les efforts de recherche sont dirigés de façon exclusive vers les efforts de guerre (pensons à la bombe atomique). Plus récemment, la guerre économique, que se livrent actuellement les multinationales, par États interposés, a fait surgir le concept d’ « économie et société de la connaissance », où les sciences sont au service de ce qu’ils appellent « l’innovation », base de la compétitivité financière des entreprises. Elle en est même un des piliers.

Pour parvenir à cette économie de la connaissance ont été mises au point des méthodes très efficaces pour contraindre les sciences à se mettre au service quasi exclusif de la compétitivité, donc du profit. Cela passe par les « appels d’offres », ou programmes scientifiques financés. Les choix ne se font donc plus au seul niveau technique, ils se situent à présent dès le niveau scientifique, et le terme de techno-science résume ce processus. Mais ils restent, plus que jamais entre les mains et au service des grandes Sociétés, et non pas de « la société ».

Une autonomie mise à mal

La pensée mécaniste, linéaire, dualiste, subordonne toujours l’un des aspects à l’autre. Ou bien la Science ne peut être qu’autonome, la société se contentant d’utiliser ce qu’elle trouve, ou bien la Science devrait être entièrement soumise à la société, (qu’il s’agisse d’ailleurs du marché ou de la société civile au sens large), qui pilote toute la recherche à travers la politique scientifique. Il est vrai qu’à l’heure actuelle, la nécessaire autonomie des chercheurs est terriblement mise à mal, ce qui rend la lutte pour retrouver de l’autonomie une priorité des travailleurs scientifiques, mais qui fragilise cette lutte, mal comprise du public et qui s’attaque essentiellement aux conséquences et non aux causes du mal. Il serait non seulement mieux compris, mais surtout plus efficace, de rechercher les meilleures interactions entre autonomie et liens avec la société, tant au niveau scientifique, qu’au niveau technique.

Autonomie et dépendance

En réalité, autonomie et dépendance sont toujours intimement liés parce que les sciences d’une part et les techniques d’autre part sont les instruments par lesquels la société occidentale s’approprie les connaissances en vue de la maîtrise sur le monde. C’est pourquoi la politique et la gestion de la Science (et par là même la manière dont elle est enseignée), reflètent la nature de la société à un moment donné.

Plus encore, en raison du temps long de la recherche, la Science d’aujourd’hui prépare la société de demain. Pensons aux énergies renouvelables, ce n’est pas du jour au lendemain qu’un effort réel de recherche (à la fois scientifique et technologique) dans ces domaines pourra se traduire en terme de remplacement des énergies polluantes. Mais les liens entre Science et société sont encore plus complexes, ce qui amène à voir les sciences comme résultant d’un réseau de trois composants interagissant entre elles.

Pour qui et pour quoi faire de la Science ?

- Le corpus actuel de connaissances et l’ensemble des travailleurs scientifiques professionnels (public ou privés, mais majoritairement publics), que l’on appelle « la Science », où se détermine l’ensemble des possibles et une partie des souhaitables à tout moment (ensemble évidement toujours mouvant, et parfois conflictuel), et qui requiert, on l’a vu, un degré certain d’autonomie professionnelle,

- les besoins de la société, qui sont au cœur de la politique elle-même puisqu’ils nécessitent des choix de société.

- les forces économiques dominantes qui à travers la politique de la Science tendent à s’approprier les sciences, non seulement dans leurs applications, à travers divers choix technologiques, mais dans leurs développements mêmes (pilotage par les applications attendues à travers les contrats, et les agences de financement).

Ce qu’il faut absolument voir c’est la manière dont ces trois composantes interagissent les unes sur les autres. Les sciences déterminent à un moment donné les possibles, mais la politique de la Science, en choisissant parmi ces possibles, va non seulement les diriger et les développer dans le sens choisi par cette politique, mais, assez rapidement tendre à ne faire considérer comme scientifiques que les questions ainsi favorisées. La politique de la Science se traduit, à l’heure actuelle, de deux manières : des choix dans les directions de recherche, pour les canaliser vers des recherches « rentables », conformément à la conception dominante des besoins de l’économie capitaliste, et des méthodes de gestion de la recherche et de ses personnels pour les rendre malléables à la politique scientifique. Ce sont ces méthodes de gestions qui se traduisent par toutes les mesures (la LRU, la création de l’ANR et de l’AERES) qui ont été imposées malgré les luttes des travailleurs scientifiques, et qui limitent de façon tout à fait dommageable l’autonomie scientifique, ce dont les scientifiques sont essentiellement conscients. Mais ces méthodes modifient les sciences en profondeur pour les mettre au service des besoins de la compétitivité, ce qui n’est pas toujours repéré.

Ce réseau d’interactions, comporte donc une composante scientifique et deux composantes « politiques », la politique de la Science et la détermination des besoins de la société (y compris dans les coopérations nord-sud) qui devraient interpeller les organisations et partis de gauche.

Or les personnels de la recherche publique n’ont en aucune façon la compétence nécessaire pour mesurer l’ensemble de dégâts, ou le « manque à gagner social », ou le problème éminemment politique de l’ensemble des besoins. Voilà pourquoi la Science, comme la technique ne peuvent pas être l’apanage des seuls scientifiques, voilà pourquoi ce sont des enjeux politiques, à la fois pour la société d’aujourd’hui, et, à cause du temps long de la recherche, pour la société de demain.

Évaluer les besoins de la société

Finalement, tout cela tourne autour d’une question tout aussi politique que scientifique, « les sciences pour faire quoi ? ». Et la réponse ne peut être qu’à la fois politique et scientifique en fonction des trois composantes de la Science.

L’autonomie, sans laquelle il n’y aura pas de réelles découvertes, donc pas de possibilité de résoudre certains problèmes actuellement insolubles et même à terme pas de véritable recherche scientifique. Le besoin de connaissance est un besoin distinctif de l’Humanité, la connaissance est donc un bien commun, et la liberté de la Science doit être une des composantes de la politique scientifique. (Ce qui ne veut pas dire que la Science soit le seul canal de la connaissance !)

L’évaluation des besoins de la société, qui requiert une approche démocratique profonde, la politique de la Science (c’est à dire la définition des grandes priorités scientifiques) qui doit être arrachée à la seule domination des marchés, par une démocratie renouvelée des institutions (qui reste en grande partie à inventer, mais dont il est possible de penser qu’elle influera, en retour, sur la nature de la Science, ne serait-ce qu’en augmentant la pluralité des approches et des démarches scientifiques). Si on prend l’exemple de la recherche en sciences sociales, le monde du travail industriel, agricole, sanitaire, etc. ne serait-il pas en tête parmi ceux qui ont à formuler un avis politique sur ce que devraient être les problématiques prioritaires ?

La réponse de l’économie libérale est sans ambiguïté : les sciences pour augmenter la compétitivité et le profit. C’est de ce « pour faire quoi » que découle, sans que cette causalité soit toujours reconnue, le « comment le faire », qui est l’enjeu de la majorité des luttes actuelles. Cela se manifeste aussi au niveau de la position du PS, qui dans son ensemble, considère que l’innovation et la compétitivité sont bien les besoins les plus importants actuellement, et que les sciences sont à bon droit réquisitionnées dans cet effort. Comme il ne cherche pas à remettre en question le pourquoi de la politique scientifique, il ne peut s’opposer qu’à la marge, donc très insuffisamment, aux mesures prises par l’actuel gouvernement, et qui ont d’ailleurs été initiées par Allègre sous Jospin.

« L’Humain d’abord » pour poser les bases

Mais dans le cadre du programme « l’humain d’abord » comment répondre à cette question ? En reprenant le triptyque énoncé ci-dessus : la Science comme outil d’une connaissance s’élargissant toujours, doit pouvoir, pour partie avancer sous sa propre impulsion, sans autre objectif que la connaissance (c’est l’autonomie aux trois sens cités ci-dessus). Il est nécessaire d’être conscients que les luttes actuelle contre les mesures qui étouffent cette autonomie, ne sont pas suffisantes, ces coups étant la conséquences de choix de société.

La science au service de la société que nous voulons, maintenant et demain, doit aussi (donc pas exclusivement) faire partie du programme politique. Et c’est là que l’imagination et l’expérimentation doivent être au pouvoir à gauche, ce qui demande une participation active des citoyens comme des chercheurs, dans le cadre d’une politique démocratique de la Science. Cela nécessite la possibilité de mettre en œuvre une multiplicité d’ expériences, de coopérations, de réflexions, et d’institutions, associant le plus étroitement possible scientifiques, citoyens, politiques (élus). Et pour cela, il faudra que se rencontrent les volontés scientifiques, citoyennes et politiques.

C’est pourquoi il faudrait que le programme populaire partagé, déjà en pointe sur les propositions concernant les réformes de Sarkosy dans le domaine de l’enseignement supérieur et de la recherche (ESR), montre comment ces réformes ne sont que la conséquence des choix économiques dits « économie de la connaissance ». Il faudrait qu’il se dote d’encore plus de propositions précises et détaillées sur les raisons, les moyens et les buts de la démocratisation des sciences et des techniques.


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