26 novembre 1849 Prise de Zaatcha (Algérie) par l’armée française

dimanche 10 décembre 2017.
 

B) Algérie : les crânes de l’amnésie

Une pétition demande la restitution à Alger des crânes des insurgés de Zaatcha, entreposés dans les sous-sols du musée de l’Homme, à Paris.

Ils sont numérotés, entreposés dans des boîtes, dans les armoires métalliques de quelque obscur sous-sol du musée de l’Homme, à Paris. Les crânes des résistants algériens tués, puis décapités en 1849, lors de la célèbre bataille de Zaatcha, furent longtemps exposés comme des trophées de guerre, avant d’être remisés dans les collections du Muséum d’histoire naturelle. L’historien et anthropologue Ali Belkadi a retrouvé la trace de ces restes mortuaires en 2011. Aussitôt, le chercheur alertait les autorités algériennes. Une première pétition était lancée pour demander la restitution de ces têtes, dont celles des chefs de l’insurrection des Zibans. Bou Amar Ben Kedida, crâne n° 5943 dans les registres du Muséum. Boubaghla, crâne n° 5940. Mokhtar Al Titraoui, crâne n° 5944. Cheikh Bouziane, crâne n° 5941. Si Moussa Al Darkaoui, crâne n° 5942. Aïssa Al Hamadi, lieutenant de Boubaghla, tête momifiée n° 5939. D’Alger, aucune réponse n’est venue. Quant à la pétition, elle n’a reçu, à l’époque, que peu d’écho. « Personne ne s’en est vraiment préoccupé. S’agissant de l’histoire coloniale, l’oubli est une caractéristique partagée, des deux côtés de la Méditerranée. Mais, depuis, cette histoire nous hante. C’est la raison pour laquelle nous avons relancé une pétition en ligne (1), qui compte aujourd’hui 1 650 signataires », relate l’écrivain et journaliste Brahim Senouci, à l’origine de l’initiative. Des scènes d’horreur accompagnent la défaite indigène

Épisode oublié de la conquête coloniale, la bataille de Zaatcha témoigne pourtant de la résistance farouche que les indigènes opposèrent aux troupes françaises. Résistance à laquelle répondit une répression barbare. « Lors de la reddition d’Abd El Kader, en décembre 1847, les Français crurent que c’en était fini des combats en Algérie. Mais, alors que le danger était surtout à l’ouest, il réapparaît dès 1849 à l’est, dans le Sud constantinois, près de Biskra. Là, un moqaddem, Ahmed Bouziane, dit le cheikh Bouziane, leva des troupes et se retrancha dans l’oasis de Zaatcha. L’armée française, envoyée en hâte, subit un premier revers le 17 juillet 1849 et entama alors un siège, qui ne s’acheva que le 26 novembre, après un très violent combat. La répression qui s’ensuivit fut impitoyable », résume Alain Ruscio, historien de la colonisation. Dernier capturé, le cheikh Bouziane est fusillé, ses fidèles, sa famille sont sauvagement massacrés, comme le reste de la population. « Un aveugle et quelques femmes furent seuls épargnés », se flatte le général Herbillon dans un rapport daté du 26 novembre 1849.

Un témoin de l’époque, Louis de Baudicour (La guerre et le gouvernement de l’Algérie, 1853), décrit les scènes d’horreur qui accompagnent la défaite indigène. « Les zouaves, dans l’enivrement de leur victoire, se précipitaient avec fureur sur les malheureuses créatures qui n’avaient pu fuir. Ici un soldat amputait, en plaisantant, le sein d’une pauvre femme qui demandait comme une grâce d’être achevée, et expirait quelques instants après dans les souffrances  ; là, un autre soldat prenait par les jambes un petit enfant et lui brisait la cervelle contre une muraille. » Après leur exécution, les chefs de l’insurrection sont décapités. Leurs têtes, plantées au bout de piques ou de baïonnettes, sont exhibées en signe de victoire. « Pour qu’il ne restât aucun doute aux Arabes sur le sort justement mérité des principaux fauteurs de l’insurrection, leurs têtes furent exposées dans le camp de M. le général Herbillon », rapporte le Moniteur algérien dans son édition du 30 novembre 1849.

Une authentique relation d’amitié implique la fin de ce séquestre

Un siècle et demi plus tard, le statut de ces restes mortuaires est le cruel symbole de la barbarie de la conquête de l’Algérie. Il témoigne, aussi, des politiques d’oubli que partagent l’ex-métropole et l’ex-colonie. Pour l’État français, ces têtes sont de simples « objets scientifiques ». Comme les têtes maories restituées à la Nouvelle-Zélande en 2012, le crâne du chef insurgé kanak Ataï, rendu à ses descendants en 2014, ou encore la dépouille de Saartjie Baartman, la « Vénus hottentote », rapatriée et inhumée en Afrique du Sud en 2002. « Nous prêtons une grande attention à ces restes humains, que nous conservons du mieux possible avec les moyens qui nous sont alloués, insiste Michel Guiraud, le directeur des collections du Muséum d’histoire naturelle. Mais les demandes de restitution, si elles n’émanent pas des descendants, doivent transiter par les États. En dernière instance, la décision revient au politique. Pour sortir ces objets du patrimoine, il faut passer par une loi. »

Entre les deux rives de la Méditerranée, une authentique relation d’amitié implique la fin du séquestre de ces restes mortuaires. Le retour et l’inhumation en Algérie des crânes des insurgés de Zaatcha seraient un acte précieux de mémoire, de réparation et d’humanité.

Rosa Moussaoui, Mercredi, 8 Juin, 2016, L’Humanité

A) Le siège de Zaatcha (vu côté Armée française)

C’est au milieu des oasis Ziban que s’engagea, en 1849, la colonne expéditionnaire appelée à réprimer l’insurrection des tribus sahariennes...

Le colonel Carbucciaa commandait alors la subdivision de Batna Il était occupé, comme tous les chefs de colonne de la province d’Alger et de Constantine, à réprimer les révoltes partielles des Arabes. Le colonel Canrobert opérait chez les Beni-Yala et chez les Beni-Menikeuch sur les versans sud du Jurjura Le général Blangini venait de soumettre les Guetchoula, après le sanglant combat de Bordj-Bohgni. Les Ouled-Feradj, grande fraction des Ouled-Nails, qui habitent la frontière du Sahara, entre les deux provinces, tenaient contre une colonne partie de Médéah.

Enfin le général Herbillon était chez les Zouaghas. C’est dans le Hodna, au pays des Ouled-Sanhoun, qui étaient aussi en pleine révolte, que le colonel Carbuccia se trouvait, lorsqu’il apprit les événemens des Ziban. Laissant derrière lui l’exemple d’un châtiment énergique, il prit la route de Biskara, pour se rendre devant l’oasis de Zaatcha, où il arriva vers la fin de juillet. Le colonel Carbuccia, qui s’est élevé en peu de temps aux premiers grades de l’armée, est de ces officiers hardis, entreprenans, prompts aux coups de main, de ces hommes que le succès accompagne dans les entreprises hasardeuses ; mais à la guerre il y a de ces résistances imprévues qui justifient l’insuccès de l’audace. Là où, plus tard, une armée de cinq à six mille hommes pourvue d’artillerie n’a pu vaincre qu’au bout de six semaines de siége, le colonel Carbuccia ne pouvait réussir en une journée, avec le peu de forces dont il disposait. L’échec fut grave, et l’effet moral en fut grand. Bou-Zian adressa des lettres aux gens de l’Aurès et des Ziban pour exalter la résistance et appeler aux armes. Une insurrection générale, qui gagna tout le sud de la province de Constantine, répondit au cri de victoire parti de Zaatcha.

Le général Herbillon, commandant de la province de Constantine, était parti du chef-lieu de sa division avec une colonne renforcée de troupes qui lui étaient envoyées par mer de la province d’Alger. II emmenait un nombreux convoi de chameaux, chargés d’outils, de sacs à terre et de munitions d’artillerie, pour être en mesure d’assiéger Zaatcha, véritable point de résistance de tous les révoltés : c’était Zaatcha qu’il fallait faire tomber avant de penser à dominer l’insurrection, dont le rayonnement se propageait de proche en proche jusque dans les provinces d’Alger et d’Oran. Le général Herbillon, qui joignait a des qualités militaires incontestables une longue expérience de la guerre d’Afrique, ne négligea rien pour assurer le succès de ses opérations et ménager à la fois la santé de ses soldats. Sa colonne expéditionnaire, qui s’était augmentée de troupes prises à Batna et à Biskara, pouvait s’élever à près de quatre mille hommes de toutes armes, lorsqu’elle arriva, devant l’oasis le 7 octobre au matin.

Dans la journée du 12 octobre, vers les trois heures, le colonel de Barrai arriva de Sétif pour rallier le général Herbillon avec une colonne de quinze cents hommes, ce qui élevait l’effectif du corps expéditionnaire à cinq mille combattans, en déduisant les pertes qui avaient été faites depuis le commencement des opérations. C’était un nombre à peine suffisant pour tous les travaux de l’attaque, pour leurs garde et leur défense, pour celle du camp, pour l’escorte des convois journellement changés entre Zaatcha et Biskara. L’insuffisance du corps expéditionnaire rendit impossible l’investissement complet de l’oasis ; ce fut une des causes de l’énergie de la résistance et des longueurs du siége...

C’est le 20 octobre que le premier assaut de Zaatcha fut tenté. Comme il y avait deux brèches, il y eut deux colonnes d’assaut : la brèche de gauche, la mieux préparée par les soins, du génie et de l’artillerie, devait être abordée par la légion étrangère, ayant en tête, ses compagnies d’élite ; celle de droite, enlevée par un bataillon du 43° de ligne ; d’autres troupes suivaient pour appuyer les premières. Au point du jour, des tirailleurs indigènes et trois compagnies du 5e bataillon de chasseurs partirent, sous les ordres du commandant Bourbaki, pour occuper les jardins de gauche, par lesquels les Arabes n’auraient pas manqué de venir tourner les assaillans. En même temps, l’artillerie commençait son feu contre la place, et envoyait des obus dont les éclats, en inquiétant les défenseurs, devaient faire diversion à l’attaque projetée. Lorsque le commandant Bourbaki fut établi dans ses positions, le général Herbillon donna le signal de l’assaut. Aussitôt le bruit guerrier et animé de la charge mit en mouvement les deux colonnes, qui sortirent de la sape et s’élancèrent dans le fossé. Les premiers en tête de la colonne de gauche, entraînés par le vaillant capitaine Padro, du 2e régiment de la légion étrangère, parviennent facilement au haut de la brèche ; ils s’établissent sur la terrasse de la maison qu’ils trouvent devant eux… mais l’espérance du succès ne fait que traverser leurs coeurs. La maison minée s’écroule sous leurs pieds, et les engloutit tous avec un horrible fracas. Ceux qui suivent, aveuglés par la poussière des décombres s’arrêtent, et tombent décimés par un ennemi invisible, qui tire à coups sûrs par mille créneaux ; ceux qui sont épargnés, veulent passer outre, mais ils reculent, arrêtés par des obstacles infranchissables. Ils se retirent alors dans la sape, avec la rage dans l’âme et le désespoir de n’avoir pu venger leurs malheureux camarades.

Pendant ce temps, un bataillon du 43e se faisait écraser à droite...

C’est dans cette période du siège que le général Herbillon, voulant s’attaquer aux intérêts des habitants de l’oasis, fit abattre des palmiers. Pour des gens qui vivent de la récolte des dattes, le tort qu’on allait leur faire était considérable, et devait exciter leur rage. Aussi, dans les premiers jours, les habitants de Zaatcha engagèrent-ils avec nos soldats travailleurs des luttes acharnées. Leur feu devenait si vif, qu’il fallut plusieurs fois céder le terrain, entre autres le 25 octobre, où eut lieu la sortie la plus vigoureuse. Un tambour, des outils, jusqu’à de malheureux blessés, furent laissés entre les mains de l’ennemi. Cette coupe de palmiers dura sans interruption jusqu’au dernier jour du siège. Le bruit de la chute de ces magnifiques arbres, dont plus de dix mille tombèrent ainsi, allait porter dans le cœur des habitants de Zaatcha plus de rage et de douleur que les détonations incessantes de notre artillerie et de notre mousqueterie...

Le colonel Canrobert accourait d’Aumale pour prêter main forte à l’expédition. Il. arriva le 8 novembre au soir avec un millier d’hommes... Nous recevions en même temps le 8° bataillon de chasseurs, un bataillon du 8e de ligne, un du 51e avec deux pièces de douze, et force munitions d’artillerie, qui commençaient à manquer de nouveau. Le corps expéditionnaire devant Zaatcha présenta alors un effectif de sept mille hommes. À partir de ce moment, les choses prirent une tournure tout-à-fait favorable à nos armes.

Le 16, le général Herbillon partit à deux heures du matin avec une forte colonne pour faire la razzia des nomades. Au point du jour, on arriva, très près de l’Oued-Djedi, à six lieues de notre camp. Les Arabes avaient dressé leurs tentes entre le lit desséché de la rivière et l’oasis d’Ourled. En un instant, la cavalerie, entraînée par le colonel de Mirbeck, s’élance, traverse la rivière et se précipite au milieu des tentes. L’infanterie, formée en deux colonnes sous les ordres de MM. de Barral et Canrobert, se jette à la baïonnette sur les douars et leurs défenseurs. Nous nous rendons bientôt maîtres d’une ville de tentes et de tous les troupeaux qui sont en dehors de l’oasis. Plus de deux mille chameaux et des milliers de chèvres et de moutons tombent entre nos mains. Cette prise importante devait faire éclater une joie inusitée parmi nos soldats. Ils voyaient venir l’abondance au camp avec la fin de leurs privations. Ils saluaient de leurs acclamations bruyantes ce premier succès de la campagne, qui leur en faisait espérer d’autres. Les nomades n’eurent pas le courage de nous inquiéter à notre retour. Deux des principales tribus qui avaient tout perdu vinrent même traiter de leur soumission pendant les heures de halte accordées par le général Herbillon pour faire reposer la colonne...

L’Assaut de Zaatcha (26 novembre 1849

Les trois brèches, parfaitement praticables, devaient être abordées par trois colonnes. Pour les former, on avait choisi parmi les bataillons les plus renommés de l’armée de siége. Chacun d’eux ne fournissait que trois cents hommes, les plus braves, les plus résolus. Cette réunion de soldats d’élite, éprouvés par tant de combats, devait présenter l’ensemble le plus vigoureux et le plus redoutable. Les chefs qui les commandaient étaient dignes de telles troupes : c’étaient le colonel Canrobert, dont la conduite dans cet assaut a excité l’admiration de toute l’armée ; le colonel de Barral, qui devait avoir plus tard une fin si héroïque, et le colonel de Lourmel, un de nos premiers officiers d’Afrique.

La première colonne (de Canrobert), qui devait franchir la brèche de droite, la plus défendue, était composée, dans l’ordre de combat, des 1er et 2e bataillons de zouaves, du 5° bataillon de chasseurs et de cent hommes d’élite du 16e de ligne.

La seconde (de Barral) devait attaquer cette brèche si funeste naguère au 43e, et qui, entièrement perfectionnée, ne devait plus présenter les mêmes difficultés. Elle était composée du 8e bataillon de chasseurs, rendu à jamais illustre par la sanglante et tragique affaire de Sidi-Brahim, d’un bataillon du 38e, et de cent zouaves.

La troisième (de Lourmel), composée de deux bataillons du 8e de ligne et d’un bataillon du 43e, devait aborder la brèche de gauche. Une section d’artillerie de montagne et un détachement du génie étaient joints à chaque colonne, qui avait en outre un certain nombre de guides arabes engagés par l’appât de l’or à braver ces terribles dangers. Enfin des outils, des sacs à terre, des caisses, des cordes, des sacs à poudre étaient disposés près du pied de chaque brèche pour assurer le succès de l’opération.

M. le commandant Bourbaki avait aussi un rôle important, qui consistait à investir la partie de la ville en dehors de notre point d’attaque pour intercepter les communications de l’ennemi et faciliter, par une diversion, l’entrée des assaillans dans la place. Il réunissait sous son commandement les tirailleurs indigènes, un bataillon du 51 de ligne, et deux cents chasseurs à pied. — Le colonel Dumontet du 43e de ligne avait la garde des tranchées et des ambulances volantes placées près des brèches. — Le colonel Jollivet du 16e de ligne avait celle du camp. Devant un ennemi aussi nombreux et entreprenant, aucune précaution ne devait être négligée. — Enfin la cavalerie aux ordres du colonel de Mirbeck, était disposée par escadrons à droite et à gauche du camp dans la plaine faisant face à l’oasis.

Aussitôt que le mouvement du commandant Bourbaki, qui devait tourner la place, fut fortement prononcé, on donna le signal de l’assaut. Il était environ sept heures du matin ; les clairons des zouaves et des chasseurs, mêlés au bruit des tambours, sonnèrent le pas décharge. Le colonel Canrobert fit sortir de la sape vingt-cinq chasseurs, sous la conduite d’un brave officier, M. Liotet, pour s’emparer d’une maison à gauche de la brèche et faciliter le passage, puis il s’élança lui-même à la tête de ses zouaves. L’élan qu’il leur imprima était tel qu’en peu d’instans la brèche fut franchie et que sa colonne arriva au milieu de la ville. Les feux des maisons tirés à bout portant, les obstacles les plus redoutables et depuis, long-temps préparés ne purent l’arrêter. Le colonel, qui dirigeait sa troupe dans ce dédale de ruelles, vit tomber tous ceux dont il était entouré ; sur les seize zouaves ou chasseurs qui ne devaient pas le quitter, douze furent tués ou blessés ; de ses quatre officiers d’ordonnance, deux moururent à ses côtés, les deux autres furent frappés. On doit à leur honneur d’enregistrer ici leur nom : Toussaint, capitaine de spahis, et le jeune sous-lieutenant Rosetti, du même corps, tués ; De Char, lieutenant de zouaves, et Besson, capitaine d’état-major, blessés.

M. le chef de bataillon de Lorencez, digne fils du général de l’empire et petit fils du maréchal Oudinot, commandait le 1er bataillon de zouaves ; il marchait après le colonel Canrobert. Dès les premiers instans de l’assaut, il reçut une balle dans le flanc, au moment où il donnait à ses soldats le plus noble exemple. De son côté, le colonel de Lourmel entraînait ses soldats, et, malgré une blessure reçue à brûle-pourpoint, il continua à diriger l’attaque de gauche. Le colonel de Barral, après un moment d’arrêt causé par un éboulement, donnait la main aux deux autres colonnes. Ces trois forces enlaçaient alors les trois quarts de la ville, dont pas un défenseur ne pouvait s’échapper ; mais, si le plus grand effort était déjà fait, il restait à entamer l’assaut de chaque maison, remplie d’Arabes décidés à vendre chèrement leur vie. Chaque groupe de soldats s’attaque à celle qu’il a devant lui, car, une fois la direction donnée, dans ces momens si critiques, ils ne prennent conseil que d’eux mêmes et font toujours pour le mieux. D’abord ils cherchent à monter sur les terrasses des maisons pour descendre après dans l’intérieur, mais ils sont fusillés par les créneaux, dont tous les murs sont criblés ; à peine parviennent-ils sur ces terrasses, que mille feux partent du premier étage, soit par des trous pratiqués exprès dans les planchers, soit par l’ouverture intérieure de la maison. Les premiers qui se hasardent à descendre sont tués à coup sur ; mais d’autres finissent par arriver et tombent sur les défenseurs à coups de baïonnette ; ils font un carnage affreux sans chercher à choisir parmi tant de victimes. Il fallait ensuite déloger ceux qui s’étaient réfugiés dans les caves où l’on se mêlât les uns aux autres dans l’obscurité sans pouvoir distinguer ses véritables ennemis ; le plus souvent, on laissait au fond de ces souterrains les malheureux Arabes, qu’il eût été trop périlleux d’y aller chercher, on se bornait à les observer, les réservant ainsi pour les derniers coups.

Bou-Zian se rend. Fin du siège

Un Arabe d’un extérieur et d’une attitude qui révélaient le chef apparut, sortant d’un des coins obscurs de la maison. Il était blessé à la jambe et s’appuyait sur un des siens. Sa main tenait un fusil, qu’il présentait à ses ennemis. Voilà Bou-Zian, s’écria le guide. Aussitôt le commandant se jeta sur lui et empêcha ses soldats de faire feu. « Je suis Bou-Zian, » telle fut la seule parole du prisonnier, puis il s’assit à la manière arabe et se mit à prier. M. de Lavarande lui demanda où était sa famille. Sur sa réponse, il envoya l’ordre de la sauver ; mais il était trop tard : déjà sa mère, sa femme et sa fille avaient été mises à mort, victimes de la fureur des zouaves, qui s’étaient introduits dans toutes les pièces et en avaient passé les habitans au fil de l’épée. La fille de Bou-Zian, que sa beauté aurait dû faire épargner, ne put donc être sauvée, pas plus que les autres femmes qui, mêlées aux défenseurs, devaient subir, comme eux, le sort des armes. C’est la nécessité cette loi inexorable de la guerre, qui justifie de telles fureurs, et toute ville qui est prise d’assaut, après avoir refusé de se rendre, y est condamnée. M. de Lavarande avait envoyé prévenir le général Herbillon que Bou-Zian était entre ses mains. « Faites le tuer, » telle fut la réponse. Un second message rapporte le même ordre. Le commandant fit appeler quatre zouaves et leur ordonna à un signal donné de viser au cœur. Se tournant ensuite vers Bou-Zian, il lui demanda ce qu’il désirait et ce qu’il avait à dire. « Vous avez été les plus forts, Dieu seul est grand, que sa volonté soit faite ! » Ce fût la réponse du chef arabe. M. de Lavarande, le prenant alors par la main, le força à se lever, et, après l’avoir appuyé le long d’un mur, se retira vivement. Les quatre zouaves firent feu. Bou-Zian tomba raide mort. On voulait lui faire couper la tête par le guide qui l’avait trahi ; mais celui-ci refusa et présenta aussitôt la sienne. Ce fut un zouave qui s’en chargea : il apporta ensuite le sanglant trophée au colonel Canrobert et le lui jeta entre les pieds. La tête du plus jeune fils de Bou-Zian fut également rapportée au colonel et alla rejoindre celle de son père. On décapita aussi le cadavre de Si-Moussa, qui avait été découvert au milieu des morts.

Cependant, sur les autres points de la ville, la guerre des étages supérieurs et des souterrains se continuait ; car il y eut deux champs de bataille dans cet assaut : l’un au-dessus du sol, l’autre au-dessous, ce dernier plus affreux que l’autre. Là où il était impossible à nos soldats de pénétrer, et où le combat dans l’ombre avec des ennemis entassés et invisibles n’aurait été qu’une sanglante mêlée inutilement périlleuse, on s’aidait de sacs à poudre ; leur explosion renversait les murs sur les défenseurs enfouis, et ceux qui n’étaient pas écrasés par leur chute périssaient étouffés dans les caves où ils avaient cherché leur dernier refuge. Le soldat, avide de vengeance, fouillait tous les coins des maisons, pénétrait par toutes les issues, ne laissait échapper aucune victime. Les Arabes avaient été enfermés dans un cercle de feu, et du côté de nos travaux d’attaque si bien gardés, et du côté de la campagne, que le général Herbillon avait fait cerner, pas un ne put échapper à l’extermination !

Nous avons dit que le commandant Bourbaki avait été chargé de couper les communications de Zaatcha avec l’intérieur. Toute la matinée il eut à soutenir une lutte des plus opiniâtres contre sept ou huit cents auxiliaires, qui, accourus au secours des assiégés, témoins de leur dernière résistance, excités par leurs cris, et séparés d’eux seulement par l’épaisseur des rangs de nos soldats, firent jusqu’à onze heures les efforts les plus désespérés pour s’y frayer un passage et ouvrir une porte de salut à leurs frères ; mais le bataillon des indigènes gardait la porte, et elle resta fermée sur les derniers défenseurs de la ville. Vers le milieu du jour, tout était fini. Il ne restait que les vainqueurs et des ruines ! Le reste de la soirée et le lendemain furent employés à raser la place. À la tombée de la nuit, on fit sauter les deux mosquées, celle de la zaouia et scelle de Zaatcha. Il fallait prouver aux Arabes que leur dieu, qu’ils invoquaient contre nous, ne pouvait désormais les protéger dans leur révolte.

Lorsque le minaret de la mosquée de Zaatcha sauta en l’air avec un fracas épouvantable, un long cri de joie s’éleva dans le camp : c’était le couronnement de ce siége si long, si pénible, qui nous avait coûté tant d’efforts et de sang. L’assaut surtout avait achevé de remplir nos ambulances.

Les Arabes étaient consternés ; ceux des oasis voisines accoururent se livrer sans condition au général Herbillon. Au surplus, jamais spectacle plus propre à terrifier les imaginations ne s’était offert à leurs yeux. La ville détruite de fond en comble, les mosquées renversées, les habitans massacrés, les têtes de Bou-Zian, de son jeune fils et de Si-Moussa plantées au milieu du camp, les tribus nomades dispersées et dépouillées, les frais de la guerre imposés aux vaincus, tout leur disait assez à quels maîtres auraient affaire désormais les révoltés.

Il faudra beaucoup de temps pour que tous ces désastres soient oubliés et réparés. Toutefois la pacification des Ziban est complète aujourd’hui. Leurs habitans, terrifiés par de si cruels exemples, se soumettent à la volonté de Dieu et au joug de la force. Ils peuvent d’ailleurs comparer, avec les maux qu’ils s’attirent par la guerre, les biens qu’ils trouvent dans la soumission. Notre domination assure aux Arabes des oasis une sécurité pour leurs personnes, une liberté pour leurs transactions, une prospérité pour leur industrie, qu’ils ne connaissaient pas dans le passé. Il faut les habituer à en comprendre, à en ressentir l’heureuse influence ; car, de toutes les parties de l’Afrique où règnent nos armes, peut-être celle-ci est-elle la plus intéressante, celle qui peut le mieux répondre dans l’avenir aux sacrifices et aux espérances de la France. Et quand on se figure ce que peuvent rapporter, ces forêts de palmiers où se cueillent les plus belles dattes, ces peuplades laborieuses, à la fois industrielles et agricoles, dont les produits sont dignes des marchés d’Europe, on comprend tout ce qu’il est permis d’attendre de nos relations futures avec un pays dont la civilisation commence, et qui est sans fin comme le désert.

CHARLES ROCHER.


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