12 octobre 1925 Grève "générale" contre la guerre coloniale du Rif

mardi 17 octobre 2017.
 

1) La colonisation du monde : un totalitarisme

De 1870 à 1914, les pays européens et les Etats-Unis étendent leur domination sur tous les territoires de la planète. Les moyens utilisés leur importent peu :

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Malgré la diversité des situations, nous pouvons caractériser cette colonisation comme un totalitarisme dont le mépris de l’humain annonce le fascisme comme l’ont bien analysé Hannah Arendt, l’UNESCO...

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2) Mouvement progressiste, mouvement ouvrier, socialisme et lutte contre la colonisation

Jusque dans les années 1870, la lutte contre la colonisation a toujours été faible en Europe et très faible aux USA, y compris de la part de réseaux, progressistes sur d’autres sujets, comme la franc-maçonnerie. Qui a adopté une attitude de principe, de défense universaliste des droits de l’homme ? Robespierre, Marx, quelques autres... Peu en tout cas.

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De 1870 à 1914, le mouvement ouvrier comme le socialisme progressent rapidement. Dans leurs textes comme dans leurs actions les personnalités et organisations campant dans la gauche de la 2ème internationale (Rosa Luxembourg, Lénine...) défendent des positions anti-coloniales très fermes. Au centre et dans la droite de l’Internationale quelques autres personnalités interviennent contre les atrocités commises (Jaurès). Ceci dit, globalement, les oppositions au colonialisme sont marginales, faibles...

La victoire de la révolution russe de 1917 modifie ce contexte. Le parti bolchevik, la 3ème Internationale comme l’Internationale Syndicale Rouge appellent d’une part à l’indépendance des territoires colonisés et agissent en ce sens, d’autre part à la fraternisation du mouvement ouvrier avec les luttes de libération nationale. Même si l’impact de cette propagande et de ces actions est limité, la valeur de symbole universaliste et internationaliste est évidente.

3) Guerre du Rif. Naissance et progrès d’un mouvement anti-colonialiste en France

La présence espagnole au Nord du Maroc (Rif) est ancienne. En 1496, elle s’est emparée du port de Melilla puis d’Alhucemas (Al Hoceïma), Penon de Vélez de la Gomera, enfin Ceuta pris aux Portugais. En 1906, la conférence d’Algésiras accorde des droits spéciaux à la France sur le Maroc mais confie l’administration du Rif à l’Espagne.

Dès 1918, le roi d’Espagne a fait venir un ingénieur allemand spécialisé dans les armes chimiques pour préparer la guerre du Rif. En 1920, le général Manuel Fernandez Silvestre, commandant général de Melilla, entreprend réellement la conquête du Rif. Après quelques petits succès, il subit une véritable déroute à Anoual, le 20 juillet 1921 face à la tribu des Beni Ouriaghel dirigée par Mohamed Ben Abdelkrim El-Khattabi. Le gouvernement du roi Alphonse XIII envoie sans cesse des renforts en soldats et en matériel.

En 1922, le Rif se proclame République indépendante. "Le Parti communiste français unanime félicite Abdelkrim pour ses succès ". Le 2 juillet 1925, le premier appel collectif anticolonialiste est lancé à l’initiative du grand écrivain et grand humaniste Henri Barbusse. Figurent dans cet appel les signatures d’André Breton, Louis Aragon, Robert Desnos, Paul Eluard, Benjamin Péret, Paul Signac, Philippe Soupault, Maurice Vlaminck, Léon Werth... Le texte stigmatise les massacres, appelle à la négociation et à la paix, affirme des positions internationalistes de principe.

« Nous proclamons une fois de plus le droit des peuples, de tous les peuples, à quelque race qu’ils appartiennent, à disposer d’eux-mêmes. Nous mettons ces clairs principes au-dessus des traités de spoliation imposés par la violence aux peuples faibles. Nous considérons que le fait que ces traités ont été promulgués il y a bien longtemps ne leur ôte rien de leur iniquité. Il ne peut y avoir de droit acquis contre la volonté des opprimés. On ne saurait invoquer aucune nécessité qui prime celle de la justice. »

Les 4 et 5 juillet se tient à paris un "congrès ouvrier et paysan qui lance l’idée d’une grève générale d’une journée pour affirmer hautement le refus de la guerre comme outil de relation internationale. Le 31 juillet, le congrès confédéral national de la CGTU entérine la décision de préparer une journée nationale de grève politique contre la guerre coloniale du Rif.

Le 30 août 1925, les généraux Pétain (France) et Primo de Rivera (Espagne) signent à Algésiras un plan d’action conjoint contre l’armée d’Abdelkrim, chef de la résistance rifaine. Une armée franco-espagnole considérable est réunie dans le Nord du Maroc : 250000 hommes, 32 divisions. Pétain impose une guerre totale dans laquelle l’artillerie et l’aviation (nombreux pilotes américains) anéantissent les villages et leurs populations civiles, où l’armée n’accepte aucun prisonnier, tout homme pris étant fusillé.

En France, la presse aux ordres de ses propriétaires financiers se vautre, comme toujours, dans l’ignominie. L’armée franco-espagnole défendrait au Maroc "la civilisation occidentale". Les habitants du Rif sont dépeints comme retournés "à l’état sauvage"...

La CGTU organise plusieurs grandes initiatives à Paris, Lille, Lyon, Béziers, Marseille, Bordeaux, Strasbourg.

4) 12 octobre 1925 Grève "générale" contre la guerre coloniale du Rif

Le 10 octobre 1925, le comité d’action fixe la date du 12 pour la grève générale sous un appel typique de grève politique « Travailleurs et travailleuses L’Heure de la démonstration prolétarienne a sonné. Lundi 12 octobre, vous cesserez le travail pour 24 heures. Désertez en masse votre travail, manifestez avec le comité central d’action. A bas la guerre ! Vive la grève générale de 24 heures ! »

A ce moment-là, la majorité des députés est toujours constituée par les forces du cartel des gauches, majoritaires aux législatives d’avril 1924. Cependant, la spéculation sur le franc et les manoeuvres de la banque de France (aux mains des "200 familles") ont fait éclater ce cartel, les radicaux faisant alliance avec la droite derrière Paul Painlevé, avec la bénédiction du patronat qui pousse à réprimer durement la grève politique contre la guerre du Rif puisque seuls les ouvriers les plus politisés, les plus investis dans l’action syndicale, cesseront le travail.

En effet, un ouvrier nommé André Sabatier est tué par balle dans son usine. La police réprime les rassemblements ; elle procède à des centaines d’arrestation (près d’un millier) pour faits de grève ou pour participation à des mouvements ayant entraîné des heurts avec elle. La volonté d’écraser le mouvement anti-colonialiste est telle que plusieurs inculpés se voient seulement reprocher d’avoir chanté "Au Maroc" ou récité le poème de Montéhus "Aux victimes du Maroc". En novembre 1925, 165 syndicalistes sont encore emprisonnés et 263 poursuivis. Les tribunaux au service des intérêts patronaux et coloniaux requièrent 320 années de prison.

Quelle a été la réalité de la "grève générale" du 12 octobre 1925 ? 1 million de grévistes et des centaines de milliers "solidarisés avec la grève par des moyens appropriés selon la CGTU". Les historiens avancent, après étude des documents concernés entre 400000 et 600000 grévistes. C’est déjà énorme pour une lutte de ce type.

Je partage l’avis de l’historien Alain Ruscio exprimé dans L’Humanité Dimanche. La querelle sur le nombre de grévistes « n’a d’intérêt que si l’on suppose que les organisateurs de la grève pensaient qu’elle avait à elle seule la capacité d’arrêter la guerre. Ce qui serait leur prêter une immaturité politique abyssale. En fait, ce qui compte, c’est évidemment la signification symbolique du mouvement. Dans un climat particulièrement défavorable, des organisations ont visé très haut : faire la démonstration que l’internationalisme pouvait passer -ou plutôt commencer à passer- dans les actes. Les grévistes d’octobre 1925 étaient en tout état de cause minoritaires mais ils ont marqué de leur empreinte l’histoire sociale et politique française. »

27 mai 1926 : Abdelkrim se rend. C’est la fin de la Guerre du Rif

Jacques Serieys

Sitographie sur la guerre du RIF :

http://www.saphirnews.com/La-guerre...

http://www.legrandsoir.info/l-histo...


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