Sfax (Tunisie) écrasé par l’armée française le 16 juillet 1881 pour satisfaire les banquiers

lundi 24 juillet 2017.
 

1) La Tunisie évoluait vers la création d’un Etat moderne

En cette deuxième moitié du 19ème siècle, le royaume de Tunis fait alors formellement partie de l’Empire ottoman mais dispose d’une grande autonomie dont l’expérience est intéressante.

Voilà un pays qui a promulgué la première déclaration des droits du monde arabe (1857).

Voilà un pays qui a promulgué la première constitution politique du monde arabe (1861).

Voilà un pays qui commence à créer de véritables structures étatiques modernes, en particulier autour de Kheireddine de 1873 à 1877 (oliveraies, biens fonciers, douanes, éducation, Justice...).

2) Le Pacte fondamental tunisien du 10 septembre 1857

Globalement, ce document instaure une sorte de démocratie constitutionnelle dans un pays de confession majoritairement musulmane ; il est plus progressiste quant à la déclaration des droits et plus libéral économiquement que de nombreux textes européens de la même époque. En voici quelques extraits :

Article premier Une complète sécurité est garantie formellement à tous nos sujets, à tous les habitants de nos États, quelles que soient leur religion, leur nationalité et leur race.

Article 2 Tous nos sujets sont assujettis à l’impôt existant aujourd’hui - ou qui pourra être établi plus tard - proportionnellement et quelle que soit la position de fortune des individus...

Article 3 Les Musulmans et les autres habitants du pays seront égaux devant la loi, car ce droit appartient naturellement à l’homme, quelle que soit sa condition. La justice sur la terre est une balance qui sert à garantir le bon droit contre l’injustice, le faible contre le fort.

Article 4 Nos sujets israélites ne subiront aucune contrainte pour changer de religion, et ne seront point empêchés dans l’exercice de leur culte ; leurs synagogues seront respectées et à l’abri de toute insulte, attendu que l’état de protection dans lequel ils se trouvent doit leur assurer nos avantages comme il doit aussi nous imposer leur charge... Lorsque le tribunal criminel aura a se prononcer sur la pénalité encourue par un sujet israélite, il sera adjoint au dit tribunal des assesseurs également israélites.

Article 9 Liberté de commerce pour tous et sans aucun privilège pour personne. Le Gouvernement s’interdit toute espèce de commerce et n’empêchera personne de s’y livrer. Le commerce, en général, sera l’objet d’une sollicitude protectrice, et tout ce qui pourrait lui causer des entraves sera écarté.

3) Les difficultés tunisiennes dans la voie d’une évolution moderne et nationale

Du totalitarisme colonial du 19ème au capitalisme financier transnational, de nombreuses pratiques ne changent pas de la part des puissances dominantes.

Les capitalistes de plusieurs pays européens (particulièrement la France) profitent très vite des avantages concédés aux étrangers par les articles 10 et 11 du Pacte fondamental :

Article 10 Les étrangers qui voudront s’établir dans nos États pourront exercer toutes les industries et tous les métiers, à la condition qu’ils se soumettront aux règlements établis et à ceux qui pourront être établis plus tard, à l’égal des habitants du pays. Personne ne jouira, à cet égard, de privilège sur un autre. Cette liberté leur sera acquise après que nous nous serons entendu avec leurs gouvernements sur le mode d’application, qui sera expliqué ou développé.

Article 11 Les étrangers, appartenant aux divers gouvernements, qui voudront s’établir dans nos États, pourront acheter toutes sortes de propriétés, telles que maisons, jardins, terres, à l’égal des habitants du pays

Une partie importante de la richesse tunisienne passe ainsi en d’autres mains.

Le pouvoir tunisien manque d’argent pour mener à bien ses projets ; il fait appel à des banques européennes qui lui en prêtent à des conditions telles que le pays connaît une banqueroute en 1869.

Dès lors, une commission financière internationale anglo-franco-italienne contrôle les principales décisions économiques du pouvoir tunisien.

4) L’armée française envahit le royaume de Tunis

Le gouvernement "républicain" français veut s’emparer de la Tunisie. Au Congrès de Berlin en 1878, il laisse les Britanniques prendre le contrôle de Chypre. En contrepartie, il obtient de cet Etat et de l’Allemagne carte blanche pour la Tunisie.

La "France" attend un bon prétexte ; ce seront les incursions en Algérie de bergers kroumirs habitués à nomadiser avec leurs troupeaux autour de la frontière avec la Tunisie.

Le 6 avril 1881, le consul de France à Tunis informe le bey que l’armée française va intervenir dans son territoire pour "pacifier" "les tribus de Kroumirie".

Le 7 avril, Jules Ferry, président du Conseil et représentant politique des milieux patronaux, fait voter au Parlement français 5,7 millions pour l’invasion de la Tunisie.

Le 27 avril :

- un corps expéditionnaire de 28000 hommes commandé par le général Forgemol de Bostquénard, marche, sur Tabarka puis Tunis

- un autre part de Souk-Ahras en Algérie avec le même but : Tunis.

Le 1er mai, les troupes françaises du général Jules Aimé Bréart entrent dans Bizerte ; le 3, il s’installe aux portes de Tunis ; le 11, il propose au bey le protectorat (forme de colonisation) de la France par le Traité de Bardo (Ksar-es-Saïd) ; le 12, celui-ci se voit obligé de signer.

5) Invasion militaire française. Révolte tunisienne avec Sfax pour capitale

Dans le Nord de la Tunisie, la domination française s’impose assez facilement en ce début juin 1881. L’armée fait le tour des tribus ; celles-ci ne peuvent que se plier aux conditions imposées dont le désarmement, la fourniture de mulets pour le service des transports de l’armée française, une imposition par tente, la livraison de personnes réclamées par les occupants, des otages...

Cependant, la révolte tunisienne couve.

Le 10 juin, les chefs des tribus du Sud et du centre Tunisien, les plus importants Chefs Religieux, des personnalités influentes se réunissent dans la Grande Mosquée "Okba Ibn Nefaa" de Kairouan et proclament « leur détermination à s’opposer aux Français par les armes ». Le 25 juin, Ali Ben Khalifa, caïd de la tribu des Neffet, avec l’aide des cavaliers de la tribu Mhedhba, remporte une petite victoire symbolique sur des soldats du bey. Le 2 Juillet 1881, ce même Ali est nommé Bey par les révoltés avec Sfax pour capitale provisoire.

Le 18 juin le Général Logerot reçoit le commandement de toutes les unités militaires françaises présentes en Tunisie. Comme durant la conquête de l’Algérie, il lance aussitôt des razzias contre plusieurs tribus ou parties de tribus (les Chihia, des Beni-Mazen, les Ouled Ali M’fodda, les M’rassen et les Ouchteta).

Surtout, la France dirige vers Sfax une armée de 50000 hommes et une escadre extrêmement puissante comprenant neuf cuirassés ( "le Colbert", "le Trident", "le Marengo", "le Friedland", "la Surveillante", "la Revanche" et "la Reine-Blanche", "la Galissonière" et "l’Alma"), cinq canonnières ( "la Pique", "le Chacal", "le Léopard", "l’Hyène" et "le Gladiateur") et deux transports de troupes ("la Sarthe" et "l’Intrépide").

6) Prise de Sfax le 16 juillet 1881 (document tunisien)

Dès le début juillet, la ville de Sfax subit un bombardement systématique et dévastateur. Le 15 juillet, le tir de l’artillerie de marine et de siège s’intensifie encore. Dès les premières lueurs du 16, un orage d’acier et de feu s’abat sans discontinuer sur les maisons, les défenses de la ville, les minarets et autres bâtiments. Les obus de 187 kilos font merveille aux yeux des officiers français.

Voici le témoignage d’un habitant de Sfax cité par l’auteur-dessinateur français Gaston Vuillier

" La mer se couvrit d’une nuée de grands vaisseaux de feu, grands comme des forteresses, tout noirs, vomissant la fumée hérissés d’armures, semblables à des monstres. Le lendemain, une pluie de fer et de feu tomba sur la ville ; les murailles s’écroulaient, la terre et le ciel retentissaient de grondements terribles comme si la fin du monde arrivait..."

Sfax est en feu ; plusieurs quartiers ne sont plus que des amas de pierres. Pourtant, les défenseurs continuent à résister. 2800 soldats sont alors débarqués pour prendre la plage d’assaut.

De nombreux habitants de Sfax se défendent au corps à corps d’après plusieurs récits. L’armée française choisit alors de faire sauter les quartiers concernés.

La ville est "prise". Les autres grandes villes tunisiennes vont alors subir le même sort : Gabès, Kairouan, Djerba, Sousse... Même Tunis, capitale du bey, passe sous contrôle militaire colonial le 10 octobre 1881.

7) Prise de Sfax le 16 juillet 1881 (témoignage français)

Voici le compte-rendu de la prise d’une tranchée puis de la ville (par le camp des vainqueurs) :

" Le débarquement s’opère sous une grêle de balles, que les insurgés tirent à vingt mètres. Les officiers de terre et de mer enlèvent alors leurs troupes, et une charge meurtrière commence dans une tranchée, profonde de deux mètres et protégée par de grosses balles d’alfa, où les Arabes se sont embusqués... La première compagnie du 92ème de ligne, Capitaine Bouringuer, s’empare alors de la tranchée dans un combat corps à corps des plus brillants... Pendant que les fantassins accomplissent ce fait d’armes, les marins placés plus à droite sur la plage se ruent comme de véritables tigres sur la batterie rasante, qu’ils escaladent sans faiblir, toujours en perdant du monde et toujours en abattant les Arabes... Cinq cents marins ont tourné la redoute, et la batterie rasante est prise. On fusille un lot d’insurgés qui cherchent à fuir, et les troupes sont maîtresses de la place dans toute sa longueur.

" La guerre des rues commence alors : en effet, au premier moment d’effroi, beaucoup d’Arabes se sont réfugiés dans leurs caves et, de là, ils tirent à coups redoublés sur le 136ème, sur le 71ème, sur le 93ème ... On fouille alors les maisons une à une ; on y fusille tout ce qu’on trouve les armes à la main, et une véritable chasse à l’Arabe commence dans Sfax déserte, pour se continuer trois jours encore.

" L’Officier torpilleur de la Reine-Blanche, Mr. Debrem, Lieutenant de vaisseau, dont le concours a été des plus précieux, est chargé de faire sauter avec du fulmi-coton des pâtés de maisons où les Arabes se défendent à outrance. Ce procédé expéditif terrifie ceux qui ne sont pas écrasés, mais ils n’implorent aucun pardon. La défense de Sfax par les Arabes a été héroïque, autant que le bombardement et l’assaut par nos troupes ont été dignes des plus beaux faits d’armes de l’armée d’Afrique...

" A dix heures du soir tout était fini. Notre escadre avait tiré plus de deux mille coups de canon et l’ennemi avait perdu de six à huit cents hommes et il était découragé, surtout à cause de la mort de plusieurs de ses chefs... Les Européens étaient encore consignés à bord des vaisseaux de guerre où ils s’étaient réfugiés, car la prise de Sfax n’était pas terminée ; on continuait à faire sauter les maisons et à en déloger les insurgés. La ville, entre incendies et démolitions était en ruines littéralement et, de toutes parts, ce ne sont que trous énormes, brèches béantes, produites par les obus de quinze navires tirant sans désemparer."

8) Dette publique et exploitation coloniale du 19 au 21ème siècle

En décembre 1881, le socialiste Paul Lafargue (gendre de Marx) résume bien le fond de cette colonisation de la Tunisie :

"Les Rothschild, les Renault de la finance, comme les usuriers aux fils de famille, ont fait souscrire au bey de Tunis des billets de cent francs tandis qu’il n’en recevait que dix ; et M. Beaulieu demande que la France garantisse cette dette honteuse. Le procédé est toujours le même : les financiers européens prêtent aux Orientaux à des taux usuraires ; puis ils réclament l’action diplomatique et militaire de leurs gouvernements pour exiger d’abord, puis pour garantir leurs usures."

25 décembre 1881 : Paul Lafargue critique l’économiste libéral qui inspire le colonialisme de Jules Ferry

Jacques Serieys


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