Les ninjas de "Cash investigation" s’attaquent aux fonds vautours

lundi 29 août 2016.
 

- Les limites du journalisme critique et formateur du citoyen à la télévision.

- Une émission de télévision critique à l’égard du néolibéralisme peut-elle avoir un impact sur les téléspectateurs en déplaçant leur vote vers la gauche ?

Excursion vers les îlots de la pensée critique sur l’océan de l’idéologie libérale.

Nous avons choisi une émission de caractère un peu exceptionnel de la série de France 2 "Cash investigation". Cette émission a été diffusée mardi 3 mars 2015 à 20 h50 sur cette chaîne. Elle s’intitule :"Quand les actionnaires s’en prennent à vos emplois".

On peut en trouver un résumé et un replay ici (1)

Présenté par la journaliste Élise Lucet, ce documentaire pédagogique et vivant montre comment et concrètement le taux de rentabilité actionnarial peut mettre les salariés sous pression (jusqu’au suicide) et conduire à des fermetures d’entreprises.Le problème des LBO et des fonds de pension sont aussi abordés.

Élise Lucet, pour qui le journalisme peut-être un "sport de combat" pour faire émerger une vérité pousse les chefs d’entreprise et Emmanuel Macron dans leurs retranchements. Cela confère à ce documentaire un souffle et un rythme qui contrastent avec l’information en continue soporifique et aseptisée diffusée par certaines chaînes anesthésiantes.

Les faits rapportés par ce documentaire concernent la quasi-totalité des salariés de notre pays dans leur vie concrète de tous les jours car la plupart d’entre eux (salariés du privé) sont à la merci directement ou indirectement de cette financiarisation folle de l’économie capitaliste.

On peut donc se demander quel impact ce genre de documentaire peut avoir sur le public.

Une remarque préalable s’impose : pas de contexte médiatique exceptionnel ce soir-là : pas de coupe du monde de foot ou autre,… qui pourrait fausser la part d’audience constatée.

Ce soir-là, "Cash investigation" a été regardé par 3 271 000 téléspectateurs correspondant ainsi à 13.8% des parts d’audience. (PD A).

Cela correspond-il pour cette chaîne à une audience particulièrement élevée ? La part d’audience moyenne en 2014 pour France 2 était de 14,1% En seconde place après TF1 (22, 9 %) Source : Audiences : le grand bilan 2014 des chaînes de télévision (2) La réponse est donc non.

Comment se situe cette audience en cette même soirée du 3 mars 2015 par rapport aux autres chaines ? Elle se situe au troisième rang, ce qui est évidemment un score honorable. Voici les quatre premières audiences : 1 – TF1 : Person of Interes ; 5 865 000 téléspectateurs 22%

2 – France3 : L’héritière ; 3 524 000 téléspectateurs 13.7%

3 – France 2 : Cash investigation : 3 271 000 téléspectateurs correspondant ainsi à 13.8%

4 – M6 : Peplum2 : 523 000 téléspectateurs10%

Mais ce soir-là, étaient aussi diffusés quatre autres documentaires :

France 5 Enquête de santé 1 048 000 téléspectateurs 3.9 %

Arte Winston Churchil 908 000 téléspectateurs 3.5%

TMC 90’ Enquêtes 981 000 téléspectateurs 3.8%

RMC Tv L’énigme du vol MH370 253 000 téléspectateurs 0.9%

Total autres documentaires : 3190 000 12,1%

Total documentaires : 6 461 000 soit 25, 9 % , c’est-à-dire environ un quart des téléspectateurs

Donc l’émission Cash investigation réalise 50,6% du total de l’audience des documentaires

Conclusion : une émission particulièrement critique sur le monde capitaliste actuel et qui concernent directement la vie concrète de chacun se trouve au troisième rang des audiences, ne dépasse pas 3,5 millions de personnes, Elle est concurrencée non seulement par des fictions mais par d’autres documentaires. Environ une moitié des téléspectateurs qui témoignent d’une certaine curiosité intellectuelle en regardant un documentaire s’est reportée sur d’autres documentaires moins politico–sociaux.

Comparons maintenant l’audience de cette émission avec une autre émission de nature un peu voisine de France 2 : "Envoyé spécial." Deux jours plus tard, le 5 mars, Envoyé spécial était diffusé sur les thèmes suivants : "Peut-on encore manger des pommes ? ; Les nouveaux visages de la crise ; Au coeur du djihad".

Cette émission obtenait 12,6 % de parts d’audience avec 3 255 000 téléspectateurs, Elle était située au troisième rang après TF1 (25, 2%) et M6 (16,4%). Le nombre de téléspectateurs ayant regardé cette émission est donc comparable à Cash investigation

Sources statistiques : télé première.(3) Médiamétrie - Médiamat -

Comparons maintenant Cash investigation avec l’impact de documentaires critiques diffusés par Arte, en faisant une sélection de documentaires qui nous ont paru très intéressants.

La chaîne Arte diffuse parfois des documentaires très critiques concernant le fonctionnement du capitalisme mais l’heure de programmation peut-être tardive.. Par exemple : "Nature, le nouvel eldorado de la finance" a été programmé le 3 février 2015 à 22h25 (4) Ce documentaire montre jusqu’à quelle folie le capitalisme financier peut aller. Mais ce n’est pas toujours le cas. Par exemple :"Surpêche - la fin du poisson à foison ?" a été programmé à 20 h50. (5)

Ces documentaires de Arte sont souvent en relation avec l’écologie et la santé. Mais l’audience de ces documentaires est faible et Cash investigation a une audience incomparablement plus élevée. Sachant : – que le record d’audience pour un documentaire d’Arte est de l’ordre de 3% (voir :Émirats, les mirages de la puissance : 754 000 téléspectateurs (6) )

– que le taux moyen d’audience de Arte est de 2% ,

– et encore qu’Arte a battu son record d’audience historique depuis 2005 par la diffusion du film "Polisse" en octobre 2014, correspondant à 2,7 millions de téléspectateurs soit un taux d’audience de l’ordre 10% ,

il est évident que l’impact des documentaires de cette chaîne est faible..

Il est possible de faire les mêmes constatations pour des documentaires critiques ou formateurs de France 5, dont l’audience moyenne annuelle est de 3,2 % (en 2014)

On pourrait penser que ces documentaires peuvent être utilisés dans le cadre de l’éducation populaire par des militants de l’Autre gauche ou par des écologistes, par exemple. Cela n’est pas impossible, mais la diffusion sur YouTube ou Dailymotion, sauf exception, est interdite pour ces documentaires en raison des droits d’auteur. Il en est de même de la diffusion de ces documentaires sur support DVD lorsque cela dépasse l’usage privé. Ceci pour dire, que l’extension libre de la diffusion se heurte à une limitation légale. Que ces documentaires soient des produits commerciaux est évidemment compréhensible puisque leur élaboration, leur réalisation a pu coûter extrêmement cher et demander aussi beaucoup de temps.

En utilisant des sites Internet du FdG, par exemple, ou des lettres de diffusion, on peut néanmoins améliorer l’audience de ces documentaires en indiquant à l’avance leur programmation ou inversement, la possibilité de les revoir après diffusion en replay.

Mais il n’est pas toujours simple de retrouver le replay d’un documentaire intéressant. Par exemple, France 5, a diffusé le 22/02/2015 un documentaire en deux épisodes intitulé : "Syndicats, histoire d’un contre-pouvoir." Excellent résumé de l’histoire du syndicalisme. En cherchant, on constate que le replay (à la date de cet article)), n’est accessible que pour le deuxième épisode. (7) Mais, on constate, en se référant à la page disponible ici (8) , que le premier épisode sera rediffusé Le 21 mars 2015 à 0h 40.

D’autre part, il est possible de se les procurer en DVD ou en VOD. Par exemple Arte a diffusé une série de 6 émissions de 52 minutes sur l’histoire du capitalisme (a été diffusée à partir du 14/10/ 2014) qui est disponible sur Arte boutique dont l’adresse est ici. (9)

Mais rien n’empêche des médiathèques municipales d’acheter ces DVD s’ils sont commercialement disponibles. Cela est d’ailleurs le cas pour l’excellente série documentaire sur Arte : "Le dessous des cartes."(10)

Nous venons de voir l’impact limité en termes d’audience quantitative de ces documentaires critiques.

Mais il y a aussi une autre limitation qualitative à cet impact  : ces documentaires se limitent souvent à la dénonciation d’un certain nombre de mécanismes et d’effets pernicieux et scandaleux du fonctionnement du capitalisme financiarisé. Mais des solutions, parfois suggérées, sont très rarement développées.

D’autre part, l’Autre gauche qui est la seule fraction politique déterminée à remettre en cause, avec un programme précis, la toute puissance de la finance, est totalement ignorée.

Il n’est pas rare, par ailleurs, que des journalistes libéraux dénoncent tel ou tel caractère scandaleux du néolibéralisme, mais ils se gardent bien d’inviter les responsables politiques de l’Autre gauche qui proposent des alternatives. Au contraire tout est fait pour les marginaliser.

Au final, ces documentaires qui ont tout de même le mérite d’exister et qui apportent des informations éclairantes pour le citoyen, ne sont pas susceptibles, en soi, d’accroître l’audience de l’Autre gauche mais peuvent indistinctement accroître le taux d’abstention, l’influence du FN ou l’influence du FdG.

Mais quoi qu’il en soit, ce type de documentaire remettant en cause le néolibéralisme, reste extrêmement minoritaire par rapport au discours libéral dominant multisupports et multicibles.

Ces documentaires critiques peuvent même donner l’illusion d’un véritable pluralisme des médias alors qu’il s’agit essentiellement d’un pluralisme intralibéral. (permettant l’expression des différentes variantes du spectre idéologique du libéralisme) encapsulé dans le système Tina.

Pire encore, de très mauvais esprits de l’ultra gauche hargneuse et aigrie, pourraient dire qu’il s’agit d’une exploitation commerciale d’un créneau d’audience et de vente : un capitalisme rouge complétant le capitalisme vert !

Mais restons optimistes en pensant que les journalistes de Cash investigation ont pensé à "l’Humain d’abord  !" N’oublions pas "l’Humain d’abord !"

Annexe.

Quelques commentaires concernant cette émission

Commentaires de journalistes ayant participé à l’émission sur le blog TV News (11)

Le journal Le Parisien préfère titrer sur le relatif "succès" de "Adam recherche Eve" sur D 8 (4,9% de part d’audience) (12)

Site Front de gauche du Val d’Yèrres (13)

Hervé Debonrivage


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