Construire de nouveaux outils de pensée pour transformer la société.

dimanche 30 juillet 2017.
 

Changer de paradigmes pour pouvoir changer le monde.

Nous reproduisons ici un extrait de la préface du livre de Philippe Aigrain "Cause commune. L’information entre bien commun et propriété". Éditions Fayard, 2005.

Cet ouvrage paru il y a maintenant 10 ans garde toute son actualité.

Ce livre de 284 pages (Format PDF) est téléchargeable gratuitement en cliquant ici  :

Pourquoi parler ici de cet auteur et de ce livre ? "Philippe Aigrain (né en 1949) est un informaticien, chercheur, ancien chef du secteur technique du logiciel à la Commission européenne.

Ses idées sont devenues emblématiques dans le militantisme en faveur des biens communs et contre les abus de la propriété intellectuelle et de l’appropriation de l’information par quelques-uns.

Elles sont notamment développées dans son livre Cause commune  : l’information entre bien commun et propriété (sous licence Creative Commons), devenu une référence dans la réflexion sur le sujet.…".

Lire la suite sur Wikipédia en cliquant ici Ajoutons que Philippe Aigrain est à l’origine du concept de "bien commun informationnel".

Voici l’extrait :

"Nous vivons une révolution comme l’humanité en a connu bien peu dans son histoire, un véritable « changement d’ère » dont nous arrivons difficilement à prendre toute la mesure : l’entrée dans l’ère de l’information, de la communication et de la commande. On examine généralement cette rupture majeure à travers les technologies de l’information et de la communication, ou sous l’angle global de la « société de l’information ».

Même si effectivement le développement des réseaux globalise la planète, que ce soit pour l’information, le commerce ou les relations sociales et politiques, l’essentiel de la révolution anthropologique que nous vivons ne rend pas compte du fait que ce sont bien « les règles du jeu qui changent, les forces productives, les processus de valorisation, les rapports sociaux, nos représentations, nos valeurs et jusqu’à nos horizons collectifs » (Jean Zin).

Les grilles de lecture de cette nouvelle ère sont principalement celles de la complexité et de la transversalité, dont nous n’avons pas encore la culture. La complexité défie nos méthodes traditionnelles d’analyse et d’action. Notre raisonnement face à elle reste analytique, notre vision du monde disciplinaire, nos connaissances de nature encyclopédique. Nous continuons à explorer de manière linéaire les données du passé, alors que les évolutions actuelles sont non linéaires, exponentielles, en constante accélération.

Du côté des hommes politiques, des économistes et des organisateurs du monde, la complexité des situations est abordée avec des méthodes et outils intellectuels inspirés de ceux des XIXe et XXe siècles, en référence à des évolutions homogènes, à un monde stable où les mêmes causes produisaient les mêmes effets.

Or les effets réagissent sur leur cause. Les processus, réseaux, systèmes s’enchevêtrent aujourd’hui dans un maillage inextricable. L’analyse cartésienne découpant la complexité en éléments simples ne suffit plus à rendre compte de la dynamique des systèmes et de leur évolution. Apte à isoler les facteurs déterminants dans le fonctionnement de tel ou tel mécanisme, cette analyse échoue dans la compréhension des processus d’auto-organisation et d’autosélection.

La méthode systémique née dans les années 1950 complète la démarche analytique traditionnelle. Au cours des vingt dernières années, une forme de synthèse a été réalisée entre ces diverses approches. Elle jette un regard neuf sur les systèmes physiques, biologiques, sociaux et écologiques.

Une nouvelle compréhension de la nature est en train de naître du fait de l’utilisation de ces outils : on cherche à comprendre par la synthèse plutôt que par l’analyse. Notre place et notre rôle dans l’univers deviennent ainsi plus compréhensibles, fondant et légitimant toute action consciente. Notre gestion du monde est en effet restée sourde et aveugle au grand courant qui façonne l’écosphère, la biosphère et la technosphère.

L’intégrer désormais à notre analyse implique plusieurs disciplines et plusieurs domaines différents. La responsabilité humaine prend alors tout son sens. Elle doit désormais tenir compte des contraintes de la nature pour mieux en tirer parti.

Il nous faut donc de nouveaux outils, de nouvelles méthodes de pensée pour aborder une évolution dont nous sommes les acteurs principaux. Porter un « autre regard sur le monde » : voilà l’objet principal des ouvrages qui vont paraître dans cette nouvelle collection. Les modes d’organisation de nouvelles sociétés ne peuvent plus être imaginés à partir des seuls leviers que sont la « domination » au niveau relationnel et le « marché » du point de vue des échanges.

Nous avons à intégrer en permanence l’approche transversale et transdisciplinaire, ainsi que la recherche de la qualité de la vie. Le Groupe de réflexion inter et transdisciplinaire (GRIT) s’essaie à situer les changements et les transformations à plusieurs niveaux d’interdépendance entre l’homme, les organisations, la société et l’écosystème.

Deux termes dialogiques et complémentaires, « alertes » et « émergences », symbolisent la nécessité de comprendre la montée de périls majeurs pour l’humanité et la biosphère. Ils conduisent à proposer des actions collectives fondées sur la cogestion et la corégulation citoyennes afin de construire de manière solidaire l’avenir des sociétés humaines.

Nous sommes en effet confrontés à des dangers d’une gravité inédite pour l’humanité et la biosphère. Les actions envisagées par les politiques ont démontré leur inefficacité : nouvelles formes de violence et de barbarie, montée du terrorisme, accroissement des inégalités, de l’exclusion, de la pauvreté, montée des intégrismes et risque de « guerre des civilisations » liée à l’intolérance, à l’intransigeance et au racisme, tentation d’une « post-humanité », avec ses nouveaux risques bio, info, éco, nanotechnologiques, dérèglements climatiques, incapacité de gérer l’eau potable, grandes pandémies.

Différentes raisons expliquent cette situation :

la détérioration de nos rapports avec la nature  : nous sortons d’une période où nous pensions que la nature était gratuite et nous était donnée, mais la manière dont nous produisons et consommons rend impossible une coévolution fructueuse avec elle ;

la détérioration de nos rapports avec l’économie  : la dimension nouvelle de la matière qu’est l’« information » modifie radicalement nos technologies, nos modes de production et nos échanges. Un recours généralisé à l’économie de marché renforce les disparités et les écarts aux niveaux tant national que planétaire, alors qu’il faudrait s’ouvrir à une économie plurielle non pas seulement de marché mais avec marché, une économie qui utiliserait des indicateurs qualitatifs, qui réformerait les comptabilités publiques et mettrait en route de nouveaux systèmes d’échanges ;

la détérioration de nos rapports à la société (le « vivre-ensemble ») : de nouvelles connaissances émergent et nécessitent des mutations sociales et culturelles : un désir de mondialisation qui ne soit pas seulement fondé sur l’économisme, une volonté de faire de la politique « autrement », la conscience du risque pour la science d’être récupérée par le scientisme, une connaissance accrue de nos modes de fonctionnement, de pensée, la découverte chaque jour de nouveaux savoirs sur l’univers, l’affirmation enfin en partie reconnue du rôle des femmes dans le développement des sociétés humaines.

D’autres mondes et d’autres voies sont possibles.

En restant seulement dans l’alerte, dans la peur, on ne peut déboucher sur l’action car la peur stérilise. Il faut passer au « désir d’humanité  ». Cette humanité se trouve à un rendez-vous crucial de son histoire, elle est à un carrefour, elle risque la sortie de route. Si le pessimisme de l’intelligence est indispensable, l’exigence intellectuelle renvoie à l’« optimisme de la volonté ». Ce lien nous ramène à la qualité démocratique elle-même. L’ampleur des défis suppose l’édification d’une démocratie planétaire qui sera une construction collective dans une dynamique de coopération et de coévolution. Les perspectives d’une « écologie politique » prenant en compte l’entrée dans l’« ère de l’information » et de la complexité permettraient un meilleur rapport entre autonomie individuelle, lien social et modes d’insertion des personnes dans la société et les collectifs.…"

Lire la suite (p.15 et suivantes) en cliquant ici.

Commentaires :

Étudier le fonctionnement des sociétés et se construire des alternatives en utilisant l’approche pluridisciplinaire et transversale, la systémique, les théories de la complexité et des organisations, les apports des sciences humaines et de l’intelligence artificielle distribuée pour affiner le concept de coopération, les réflexions pour reconstruire la démocratie (démocratie continue, etc.), les apports de la philosophie bouddhiste concernant l’interdépendance des phénomènes et la compassion ou l’altruisme me semble indispensable. Il ne faut néanmoins pas oublier l’approche dialectique issue de Hegel et de Marx

Mais ces méthodes de pensée n’ont aucune puissance de transformation sociale si elles ne s’articulent pas et ne prennent chair dans une conscience politique avancée dont le noyau est la conscience de classe.

Hervé Debonrivage


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