Intelligence, progrès : chance ou perte de l’humanité ?

samedi 1er juillet 2017.
 

Source : http://robertmascarell.overblog.com...

Sans intelligence, l’homme aurait été une espèce animale comme les autres, guidée exclusivement par son instinct de survie. Les forêts recouvriraient toujours l’essentiel des terres émergées ; les ressources enfouies dans le sous-sol y seraient encore intactes ; hormis les incendies naturels provoqués par la foudre et les éruptions volcaniques, point de dégagement intensif de gaz carbonique ; la sélection naturelle, malgré l’absence de procédés contraceptifs, réduirait considérablement notre espérance de vie et nous épargnerait tout problème de surpopulation. Bref, la planète Terre coulerait des jours heureux. Mais pourquoi a-t-il fallu, il y a quelques millénaires, que l’homme ait choisi de se redresser ? Tous nos malheurs viennent de cette distraction funeste. Pattes avant ainsi libérées, cerveau reposant à l’horizontale, l’homme devait très lentement, mais inexorablement agir sur l’environnement, le modeler jusqu’à le plier à ses moindres caprices. Doué d’intelligence supérieure, l’homme est, en effet, la seule espèce animale qui n’ait eu de cesse d’asservir le monde environnant pour améliorer son confort de vie. Il n’y a là rien de choquant, n’était le risque de disparition que notre course éperdue et égoïste à la quantité et à la qualité de vie fait encourir à nombre d’espèces vivantes, y compris à terme à la nôtre.

Des millénaires durant, ce comportement n’a pas eu d’effet catastrophique sur l’écosystème. Des millions de découvertes faites jusqu’à l’aube du 19ème siècle, certaines ont pourtant permis de réaliser de grandes avancées. Mais pratiquement aucune n’a abouti à faire rendre à la terre, à la nature, au monde vivant en général, plus qu’ils n’étaient capables de reproduire dans le même laps de temps. Mieux, ces inventions petites ou grandes ont fait reculer l’obscurantisme. Des mystères considérés d’origine divine jusque-là, recevaient une explication scientifique, donc rationnelle. Les progrès s’effectuaient aussi bien au pas de l’homme qu’à celui de la nature.

Tout a changé à partir de l’apparition à grande échelle du machinisme et surtout de l’automatisation et enfin de l’électronique. C’est-à-dire depuis le moment où les matières premières, consomptibles par nature, ont pu être extraites par millions de tonnes des entrailles de la terre, et où notre capacité à voir toujours mieux l’infiniment petit nous a permis de faire tomber un à un nombre de secrets de la matière. Tous progrès dont nous devrions nous réjouir. Grâce à eux, par exemple, ont pu être vaincues de terribles maladies, des tâches de grande pénibilité ou fort dangereuses ont pu être exécutées par la machine.

Mais il y a deux hics. Primo : les découvertes faites n’ont pas seulement servi au bien de l’homme, elles ont aussi été utilisées par des tyrans pour éliminer ou dominer plus efficacement d’autres hommes. Certains objecteront justement, que cette volonté a été dans bien des cas à l’origine de nombre de trouvailles, devenues par la suite très utiles.

Secundo, la meilleure maîtrise de la matière contribue à une forte expansion démographique et subséquemment à un recul, voire à la disparition d’espèces et d’espaces naturels. Plus le temps passe, plus ces effets néfastes du progrès se font sentir. Au point que quelques semaines avant sa mort, en 1976, Jacques Monod, prix Nobel, faisait une confession bouleversante : « Diriger l’Institut Pasteur m’a toujours donné une bonne conscience parce que je guérissais, alors que mes collègues physiciens se sentaient coupables à cause de la bombe atomique. Mais je meurs inquiet, presque désespéré d’avoir contribué à la bombe démographique. » Fin de citation.

Quinze ans après, la situation a encore empiré. Au taux actuel de croissance des consommations d’énergie et en prenant en compte toutes les réserves connues ou estimées, les sources d’énergies fossiles seront épuisées au milieu du siècle prochain.

Quant à la bombe démographique, sa mèche d’amadou a été allumée dès la première rencontre entre Adam et Eve. Elle ne s’est jamais éteinte depuis. Bien au contraire, sa flamme remonte toujours plus vite vers le détonateur. Notez qu’en provençal, amadou signifie amoureux. D’ailleurs cœur d’amadou s’enflamme facilement. N’allez surtout pas croire que je m’élève contre ces embrasements. J’y succombe même avec délice. Je crains, en revanche, tous les pisse-froid de la terre, les contempteurs du plaisir amoureux, pour qui l’acte sexuel ne doit être que procréateur, et plutôt dix fois qu’une. Je leur préfère les « contenteurs » de l’être qu’ils aiment, les donneurs de jouissance. Pardonnez ce néologisme inventé pour les besoins d’un mauvais calembour. Malheureusement féminisable dans sa version négative, ma tirade sur la sexualité l’est aussi, heureusement, dans son approche positive. La philosophie de nos aigris pouvait encore avoir un sens à l’époque où la mortalité infantile était considérable et la durée moyenne de vie fort courte. Reste qu’en dépit de ces freins, l’espèce humaine s’est tout de même accrue.

Aujourd’hui, la question démographique est devenue cruciale. Nous serons 8,15 milliards d’habitants sur notre Terre en 2025. En 2050, bien plus encore, en 2100 n’en parlons pas. L’expansion paraît inarrêtable si la raison ne s’empare pas des hommes. Fait aggravant et apparemment paradoxal, cette explosion a surtout lieu dans l’hémisphère sud, déjà en proie à une grande misère. Je dis apparemment paradoxal, parce que chacun sait bien qu’un tel état a pour origine principale l’inculture de masse exploitée à leur profit par une force endogène : les dignitaires religieux du cru, et par une force exogène : les puissances économiques de l’hémisphère nord, avec la complicité tacite de la plupart des habitants du nord et des dirigeants du sud. Ces derniers étant d’ailleurs mis et maintenus en place par ceux du nord.

Lévi-Strauss, dans « Tristes tropiques », était clair à cet égard : « Il faut beaucoup de naïveté ou de mauvaise foi pour penser que les hommes choisissent leurs croyances indépendamment de leur condition. Loin que les systèmes politiques déterminent la forme d’existence sociale, ce sont les formes d’existence qui donnent un sens aux idéologies qui les expriment. » Plus loin, Lévi-Strauss, faisant référence aux tentatives avortées en Inde, il y a quelque 3000 ans, pour freiner la multiplication humaine, expliquait : « Ce grand échec de l’Inde apporte un enseignement : en devenant trop nombreuse et malgré le génie de ses penseurs, une société ne se perpétue qu’en sécrétant la servitude. Lorsque les hommes commencent à se sentir à l’étroit dans leurs espaces géographique, social et mental, une solution simple risque de les séduire : celle qui consiste à refuser la qualité humaine à une partie de l’espèce. Pour quelques dizaines d’années, les autres retrouveront les coudées franches. Ensuite il faudra procéder à une nouvelle expulsion. Dans cette lumière, les événements dont l’Europe a été depuis vingt ans le théâtre –« Tristes tropiques » a été écrit en 1955, NDLR-, résumant un siècle au cours duquel son chiffre de population a doublé, ne peuvent plus m’apparaître comme le résultat de l’aberration d’un peuple, d’une doctrine ou d’un groupe d’hommes. J’y vois plutôt un signe annonciateur d’une évolution vers le monde fini, dont l’Asie du Sud a fait l’expérience un millénaire ou deux avant nous et dont, à moins de grandes décisions, nous ne parviendrons pas à nous affranchir. Car cette dévalorisation systématique de l’homme par l’homme se répand, et ce serait trop d’hypocrisie et d’inconscience que d’écarter le problème par l’excuse d’une contamination momentanée. »

Cette longue citation plutôt pessimiste reste d’actualité, ô combien ! En 3000 ans, malheureusement, les progrès matériels fantastiques réalisés grâce à l’intelligence humaine n’ont pas permis d’apporter l’esquisse de l’ébauche du commencement de début de solution à la redoutable multiplication de notre espèce. Y compris, mais à un degré moindre certes, dans notre hémisphère. Non que les moyens techniques de la freiner n’aient pas été découverts, mais les vieux préceptes religieux sont toujours profondément ancrés dans nos têtes. Eh oui ! rendons-nous à cette évidence : notre intelligence n’a été utilisée que pour asservir la nature, elle n’a pas encore servi à améliorer les relations entre les hommes, encore moins à ce qu’ils se sentissent Terriens.

Dussé-je susciter une large réprobation de votre part, je le dis tout net : notre comportement au nord, le mien y compris, est proprement scandaleux. Nous n’avons qu’une seule quête en tête : consommer égoïstement toujours plus, avec peu d’égard pour le voisin, a fortiori pour le lointain, pour l’animal, pour tout l’environnement. Richesse, gloire, luxe sont les buts dérisoires d’une grande partie de l’humanité.

Déjà en 1934, grâce à son intelligence lumineuse, Albert Einstein constatait dans « Comment je vois le monde » : « Ce que l’ingéniosité des hommes nous a offert dans ces cent dernières années, aurait pu faciliter une vie libre et heureuse, si le progrès entre les humains s’effectuait en même temps que les progrès sur les choses. » Mais poursuivait-il plus loin : « L’égoïsme et la concurrence restent hélas plus puissants que l’intérêt général ou que le sens du devoir. » Et de proposer : « Si nous voulons une vie libre et heureuse, il y faudra nécessairement renoncement et restriction. » Fin de citation.

Au lieu de quoi, depuis, au nom de la logique libérale, doux euphémisme pour qualifier l’économie capitaliste, il y a eu renoncement certes, mais à restreindre quoi que ce soit de ce côté-ci de notre planète. De l’autre côté, en revanche, renoncements et restrictions sont le lot quotidien des habitants, largement au-delà de l’acceptable. Laisser utiliser nos capacités inventives, en un mot notre intelligence, pour faire tout et n’importe quoi, et baptiser cela : progrès, me paraît suicidaire. Aussi, je fais mienne cette sentence d’Einstein, que je sollicite beaucoup décidément : « Je me refuse à croire en la liberté et en ce concept philosophique. »

Je ne crois pas davantage en la notion d’indépendance tant avancée par nos magistrats, par mes confrères journalistes, ou, sur un autre plan, par les petites provinces d’Europe centrale ou d’ailleurs. Indépendants de qui ? Indépendants de quoi ? Le comportement de ces corps constitués ou pas est d’autant plus préoccupant, qu’au nom de la liberté ou de leur indépendance, ils n’acceptent aucune critique. Autre anomalie, l’indépendance d’esprit dont ils sont si jaloux, ils ne la revendiquent que par rapport aux élus de la nation, mais c’est pour tout aussitôt tomber sous la dépendance de forces économiques plus ou moins occultes. Seulement là, il est vrai, bizarrement, les mêmes organisent un silence radio opaque. En fait, ces groupes de pression se veulent indépendants de la société. Or, en bonne logique républicaine, tout pouvoir institutionnel, quel qu’il soit : politique, législatif, judiciaire,… doit procéder directement ou indirectement, de la volonté populaire. Quant au pouvoir médiatique, vaut-il mieux qu’il soit dépendant de Bouygues, de Hersant plutôt que de courants d’opinion et de leurs représentants élus au suffrage universel ? Cela dit, je considère tout à fait sain l’existence de plusieurs organes d’information, mais je trouve déplacées les proclamations d’indépendance de leurs représentants.

Liberté et indépendance sont des notions-paravents, utilisées pour justifier ce qui est la définition même du progrès, mais au profit de leur groupe de privilégiés. Très souvent, ils font évidemment fi de l’intérêt général.

Je m’éloigne du sujet ? Pas tant que cela, tant à mes yeux ces comportements individualistes ou particularistes sont à l’origine du mauvais usage de notre intelligence. Là encore, Einstein vient à mon secours, qui écrivait : « Je suis réellement un homme quand mes sentiments, mes pensées et mes actes n’ont qu’une finalité : celle de la communauté et de son progrès. »

Consumérisme, égoïsme, corporatisme, ce triptyque se substitue de plus en plus, chez nous, à notre belle devise : Liberté, Egalité, Fraternité. Quel gâchis ! Au sud, les populations n’ont que natalisme, fatalisme, fanatisme pour donner un sens à leur vie. Je crains bien que nous ne soyons parvenus au bas de la descente. Aussi grande soit-elle, ma foi en l’homme risque fort de buter sur ces funestes trilogies. Elles ne peuvent que nous conduire à des lendemains apocalyptiques. Hormis dans des lieux comme le nôtre, et encore, rien à l’horizon n’incite à l’optimisme. Jusqu’à un philosophe comme Michel Serres, pourtant exemple de sérénité, qui n’en soit à ce stade de désespoir parce que « L’Homme, dit-il, ne se retient plus. La Raison ne se retient plus. La Vérité ne se retient plus. La Puissance ne se retient plus. Par conséquent, l’espèce humaine est vitalement condamnée. Le jour où il n’y aura plus que des hommes dans le monde, le jour où nous serons tout seuls, nous n’aurons pas gagné, nous aurons tout perdu. L’homme en tant qu’espèce vivante doit désormais adopter cette morale de la retenue. » Fin de citation.

Nous n’en sommes malheureusement pas là. Pour y parvenir, l’utopie humanitariste devra devenir réalité, mais ce ne serait plus alors une utopie. Loin d’adopter cette morale de la retenue et de la solidarité, je crains fort que les nantis que nous sommes de ce côté-ci de la Terre, n’emploient toutes les ressources de leur intelligence à perpétuer leur écrasante domination sur le reste du monde afin de pouvoir continuer à s’offrir des plaisirs frelatés. L’attitude hyper égoïste des Etats-Unis est extrêmement inquiétante pour nous tous. Le plus désolant est que nombre de Français font de ce pays un modèle.

Nous n’avons à la bouche qu’un maître mot : croissance, sans en définir le contenu. La croissance économique est aujourd’hui plus souvent synonyme de régression de civilisation que de progrès de l’humanité. Il ne peut y avoir de progrès, écrit le philosophe André Comte-Sponville : « que s’il ne remet pas en cause, par sa démesure, les conditions naturelles qui l’ont rendu possible et sans l’équilibre desquelles c’est notre vie, bientôt, qui risque de ne plus l’être. » Fin de citation. Faire du nouveau pour du nouveau est destructeur. Il en va de la course à la consommation comme de la course aux armements. Les grandes puissances ont un arsenal capable d’anéantir la Terre plusieurs dizaines de fois ; de la même façon, les privilégiés que nous sommes, plus particulièrement aux Etats-Unis, en sont à satisfaire des besoins artificiels parfaitement superflus. La transformation de matières premières en gadgets inutiles fait, il est vrai, tourner la machine économique et contribue donc à améliorer ses résultats. Le factice devient donc profitable, voire indispensable dans le système économique. Tout individu sensé sent bien qu’une telle logique conduit le genre humain tout droit à la catastrophe. Et ce n’est pas parce que le système en cours chez nous a fait la démonstration de son incontestable supériorité sur le communisme, tel qu’il a été appliqué en URSS et en Europe de l’Est, qu’il est devenu plus vertueux.

Une année, une décennie, un siècle ou l’autre, il faudra bien que la raison des hommes fasse chuter le capitalisme. Si ce n’était pas le cas, les lois naturelles s’en chargeront, mais ce sera probablement en nous rayant de la carte. « La nature n’a rien fait pour sauver les dinosaures » écrit André Comte-Sponville. J’ajouterai à ce constat, qu’elle a plus de raison de ne pas nous sauver, si nous continuons à consacrer notre intelligence à martyriser l’environnement.

Je reconnais, cependant, que le capitalisme a longtemps représenté un réel progrès pour les peuples des pays où il s’est fondé et développé. En Occident, grâce à lui, la recherche scientifique s’y est épanouie plus que partout ailleurs, faisant reculer l’obscurantisme. Aujourd’hui, ce système économique fondé sur l’initiative privée est dépassé par son propre succès. Il s’agit d’entreprendre pour entreprendre, de produire pour produire, tout et n’importe quoi, sans égard pour l’environnement. Sa finalité est l’argent et de moins en moins l’homme. D’innombrables intelligences sont ainsi mobilisées pour le profit, mais stérilisées quand il s’agit de respecter le monde vivant.

Le déroulement des divers sommets de la Terre n’est malheureusement pas susceptible de m’amener à nuancer quelque peu mon propos. Plutôt que sommets pour la Terre, j’y vois un sommet de l’hypocrisie. Avant même qu’ils commencent, Georges Busch donne chaque fois le ton : il ne prendra en compte aucune de leurs dispositions, qui pourraient avoir pour conséquence de modifier un tant soit peu le système économique américain. Circulez, y a rien à voir ! Comme aurait dit le bon Coluche. Quitte à passer pour un dangereux extrémiste, je considère que cette attitude égoïste est beaucoup plus dangereuse pour l’avenir de l’humanité que ce qui se passe entre les factions rivales s’entretuant aux quatre coins du monde. Je ne dis pas cela pour excuser les crimes qui s’y commettent, mais ils ne risquent plus d’entraîner un cataclysme mondial.

Conscient de la noirceur de mon propos et d’avoir beaucoup abusé de votre temps, je vous propose de lui donner une suite. Au cours de cette seconde partie, l’extrême sévérité contenue dans l’exposé que je viens de vous lire, à l’égard des pays riches et surtout des Etats-Unis, se déplacera, mais selon une intensité bien moindre, vers les pays du sud, que je ne tiens pas pour blanc-bleu dans l’état général de notre planète. Je tenterai aussi et très humblement de formuler quelques hypothèses envisageables avant que ne se commette le possible irrémédiable.

M’en remettant à nouveau à Einstein, je voudrais vous dire que : « J’écris comme si j’étais assuré de la vérité de mes propositions, mais je les écris simplement pour la forme la plus commode de l’expression et non comme témoignage d’une excessive confiance en moi-même ou comme conviction de l’infaillibilité de mes simples conceptions, sur des problèmes en fait affreusement complexes. »

Robert Mascarell, 10 janvier 1991


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