28 octobre 2007 : 498 "martyrs" béatifiés en Espagne, République accusée ! Réagissons contre une Eglise restée franquiste !

dimanche 18 novembre 2018.
 

A) Des béatifications médiatiques pré-électorales nombreuses et précipitées

A moins de cinq mois des élections législatives, la droite espagnole ressort son vieil outil, resté sa meilleure arme de propagande : l’Eglise catholique.

Entre 1987 et 2001, Jean Paul II avait déjà reconnu comme "martyrs" 471 religieux de la Guerre civile. Benoît XVI va faire mieux en une après midi : en béatifier (échelon immédiatement inférieur au Saint) 498 , tous définis comme victimes de la "persécution religieuse" républicaine. Il s’agit de la fournée de béatifications la plus nombreuse de toute l’histoire de l’Eglise depuis deux millénaires.

Ces dernières semaines, chaque paroisse bat le rappel du ban et de l’arrière ban parmi les fidèles pour participer nombreux ce dimanche 28 octobre, Place Saint Pierre de Rome, à la béatification des "martyrs".

Cette campagne permet dans le même temps de dénoncer la gauche espagnole et le gouvernement de Jose Luis Zapatero. Or, l’éternel national-catholicisme espagnol veut absolument un retour de la droite au pouvoir ce printemps.

Pourquoi ?

1) L’Eglise catholique espagnole refuse de perdre ses anciens privilèges de religion d’état

L’Eglise espagnole est encore financée par l’Etat ( en 2005, 350 millions d’euros dont 140 millions pour les salaires du clergé). Pourtant, seulement 33 % des Espagnols ont coché la case sur la feuille d’impôts pour un reversement d’une part à l’église catholique et 72 % souhaitent que l’Eglise catholique ne perçoive plus de denier public. Au cours des quatre dernières années, les jeunes catholiques pratiquants sont passés de 29 à 14 %. Les autres religions ( 1 million de protestants, près d’un million de musulmans, 350000 orthodoxes... ) ont demandé à bénéficier proportionnellement des mêmes avantages. Le gouvernement Zapatero vient de normaliser les relations entre l’Etat et les Protestants, Musulmans et Juifs en leur allouant 3 millions € au travers d’une fondation, présidée par le ministre de la Justice. Le crédit ne pourra être utilisé pour le culte, ni pour payer des salaires. Il faut rappeler que ces trois confessions avaient signé des accords de coopération avec l’Etat en 1992, accords que le gouvernement Aznar (Parti populaire) avait toujours refusé de ratifier. Un retour de cette droite au pouvoir permettrait de stopper ce processus de reconaissance des autres religions, inacceptable pour la fameuse Iglesia, championne d’une orthodoxie catholique intolérante.

2) L’Eglise catholique espagnole combat les réformes sociétales du gouvernement Zapatero ( divorce, droits des homosexuels...)

Le gouvernement majoritairement socialiste de Jose Luis Zapatero s’est essentiellement démarqué de la droite sur le terrain sociétal. Or, il s’agit pour l’Eglise d’un terrain réservé, surtout lorsqu’il déstabilise l’ordre ancien. Il suffit de lire ces extraits d’un interview de la vice-premier ministre Maria Teresa Fernández de la Vega, pour imaginer la fureur des évêques espagnols : "La première initiative législative de Zapatero en 2004 a été une loi contre les violences faites aux femmes, dans les domaines de l’éducation, de la santé, des médias, des entreprises, de la culture... L’objectif que notre gouvernement s’est fixé dans le domaine des réformes sociétales est de reconnaître et d’amplifier les droits des citoyens et d’éliminer toute forme de discrimination. Quand nous avons réformé la loi autorisant le mariage entre les personnes de même sexe, nous avons permis à ces dernières d’accéder à des droits dont on les privait auparavant. Quand nous avons éliminé les obstacles et diminué les temps d’attente pour les divorces,nous avons reconnu le droit des citoyens à divorcer sans motiver leur acte, tout comme on n’a pas besoin de se justifier pour se marier. La reconnaissance de droits civiques, l’élargissement des libertés et la possibilité de choisir pour les citoyens sont les signes distinctifs des progressistes, car ces derniers poursuivent un idéal de justice, et il n’y a pas de justice sans droits et sans libertés". Quiconque connaît les positions de l’Eglise sur la famille peut imaginer la réaction haineuse que ce type de propos déclenche dans la hiérarchie catholique espagnole.

3) L’Eglise catholique espagnole ne veut pas ouvrir la boîte de pandore de ses crimes passés

Troisième raison, à coup sûr la plus importante : la gauche gouvernementale veut "refermer honorablement" le "chapitre tragique" de la guerre civile. Pas question, répond l’Eglise qui fut franquiste et ne sera pas prête pour la repentance avant quelques millénaires.

Pourtant, ces béatifications représentent une telle provocation vis à vis des progressistes du monde entier qu’elles se retourneront un jour ou l’autre contre elles.

Ainsi, il est effarant de constater la présence parmi les béatifiés du père Gabino Olaso Zabala, réputé pour sa barbarie dans la colonie espagnole des Philippines et sur lequel nous disposons du témoignage d’un autre prêtre auquel il avait fait subir des sévices : Mariano Dacanay :

“La victime est obligée de se tenir accroupie. On lui attache les mains à une canne de bambou placée sous ses genoux. Dans cette position, elle est comme un ballon qui roule sur le sol au moindre mouvement. Dans cette position humiliante et douloureuse, des gardes me frappaient et m’insultaient chaque fois que je ne disais pas ce qu’ils voulaient entendre, me laissant le corps enflammé et terriblement meurtri. Au lieu d’être solidaires de ma souffrance, le prieur et sept responsables du séminaire observaient mon martyre avec des signes visibles de plaisir. Parmi ceux qui demandaient aux gardes de me traiter avec plus de cruauté, il y avait le père Gabino Olaso. Quand je tombais à cause des coups et roulais sur le sol, je recevais des coups des pieds comme si j’étais une balle, et on me frappait la tête contre un poteau. Une fois, alors que je roulais près du père Gabino, en train de contempler tranquillement la scène, ce dernier me donna un terrible coup sur la tête qui me laissa anéanti.”

L’Eglise espagnole craint de voir surgir derrière les fantômes des républicains dont elle a béni l’exécution, d’autres fantômes, ceux des dizaines de milliers de progressistes assassinés depuis le début du 19ème siècle, ceux des "colonies" en particulier amérindiens et esclaves noirs, ceux des Juifs et des morisques... Pourtant, nous ferons tout pour ne pas enterrer une seconde fois les fantômes des républicains morts durant la guerre civile.

B) Depuis quelques années, le fantôme des républicains exécutés par le franquisme revient hanter l’Espagne

4) Les charniers de Franco

En janvier 2003, Le Monde diplomatique publiait un article de José Maldavsky, intitulé "Les charniers de Franco". Il donnait l’exemple d’Isabel Gonzalez, qui, discrètement, se rendait depuis des dizaines d’années à 40 kilomètres au sud de son village, un bouquet de fleurs à la main, " pour rendre hommage à mon frère, dénoncé par le curé du village", à l’emplacement où il avait été exécuté sommairement par les franquistes avec ses amis. Des fouilles réalisées à cet endroit lui ont donné raison. Malgré son âge, malgré la voisine qui ne lui dit plus bonjour depuis 66 ans, Isabel s’insurge : "Je suis prête à frapper à la porte des juges qui se taisent, des autorités politiques qui se cachent derrière la réconciliation nationale, du roi que nous n’avons jamais élu, pour que la mémoire de mon frère soit revendiquée".

Isabel connaissait l’emplacement par une amie, Asuncion Alvarez, aujourd’hui âgée de 90 ans. Emilio Silva, lui, chercha les restes de son grand père sur la base d’une indiscrétion "ici, à Priaranza del Bierzo, il y a plus de morts à l’extérieur du cimetière qu’à l’intérieur". et Emilio fouilla avec une pelle jusqu’au moment où des squelettes apparurent, au pied d’un noyer ; Emilio Silva Fava, "disparu", avait été fusillé avec douze de ses amis, le 16 octobre 1936, sur le bord de la route qui mène de Ponteferrada à Ourense, à la hauteur du kilomètre 8. "Il y a urgence, insiste le petit-fils, car la localisation des charniers dépend souvent de la mémoire de rares témoins âgés".

Des familles de victimes se sont regroupées au sein de l’ARMH (Association pour la Récupération de la Mémoire Historique, site internet http:www.memoriahistorica.org) et ont présenté une requête devant le groupe de travail des Nations Unies sur les "disparitions forcées". L’ARMH demande :

* l’exhumation des fosses communes comme à Merida (3500 corps), Oviedo (1600), Gijon (2000), Séville (2500), Teruel (1005)

* la suppression des rues et places d’Espagne de symboles et monuments franquistes qui encensent encore comme "libérateurs" les auteurs de violations gravissimes et systématiques des droits humains.

5) La Guerre civile espagnole, une guerre d’anéantissement de l’Anti Espagne par la droite fascisante, l’armée et l’Eglise

Santos Julia, historien et essayiste espagnol a parfaitement résumé cette question :" Dès le début, en 1936, le conflit prit la tournure d’une guerre de liquidation : les haines de classe, de religion, de nationalité ( contre les Basques, les Catalans, les Galiciens) jouèrent un rôle semblable aux haines raciales ou aux nettoyages ethniques". Le discours de guerre tenu par le camp franquite "stigmatisait l’ennemi comme l’envahisseur étranger qu’il fallait massacrer, anéantir". Lorsque le Royaume-Uni, encouragé par le président de la république espagnole Azana, tenta une médiation et sollicita l’appui du Vatican, un cardinal espagnol affirma "qu’il s’agissait d’un conflit ne pouvant se terminer que par la victoire totale d’un des antagonistes". Ce fut en effet le cas, avec les conséquences que l’on sait : "les cadavres sur les bords des routes, les fusillés le long des cimetières, les liquidés dans des fosses communes surpassèrent en nombre les morts au front. Ce fut une guerre impitoyable dans laquelle l’ennemi n’était pas seulement le soldat d’en face mais aussi le civil qui avait, soit voté pour le camp adverse... soit participé à une grève ou encore manifesté des idées contraires au camp vainqueur". "Pendant le conflit et durant la longue nuit qui s’abattit ensuite sur les vaincus, cette brutale férocité fut alimentée par le mythe d’une "Espagne vraie" (celle des militaires et de l’Espagne catholique) en lutte contre une Anti-Espagne (celle des rouges).

Après la mort de Franco, l’armée et l’Eglise acceptèrent la légalisation des partis de gauche et le retour à la démocratie politique à condition de poser une chape d’oubli définitif sur la guerre civile. Dès les premières années de ce troisième millénaire, ce déni du passé commença à voler en éclat. C’est alors que les législatives portèrent José Luis Zapatero à la tête du gouvernement.

6) La gauche au gouvernement depuis 2002 et la "mémoire" de la guerre civile

Le 18 août 1936, le capitaine Lozano fut fusillé par le franquisme pour être resté fidèle au gouvernement légal de la République. Il avait laissé une lettre à sa famille demandant que "quand il sera opportun, on défende son nom, on proclame qu’il ne fut pas un traître à sa patrie et que son credo fut toujours un désir infini de paix, l’amour du bien et le progrès social pour les humbles". Son petit-fils, Jose Luis Zapatero, eut le cran de conclure son discours d’investiture comme premier ministre par ces mots. Une commission commença une réflexion sur la possibilité de répondre aux aspirations des républicains meurtris par les condamnations ignominieuses prononcées par la "justice" franquiste, meurtris par tous les noms de rues, bâtiments publics et autres vantant encore le camp fasciste de la Guerre civile.

Carlota Alvarez, d’une famille connue du Parti galicien, précise : " Mon arrière grand père et mon arrière grand oncle ont été fusillés en 1936. Mon grand père a été emprisonné durant la dictature, la maison a été pillée et expropriée... Mes oncles ont vécu la peur au ventre toute leur vie. Ils ont porté le poids d’une faute inexistante. La loi reconnaît enfin que nos grands pères n’étaient pas des délinquants mais des hommes honnêtes. La perversité du franquisme a été de traiter les républicains comme des rebelles alors que ce sont les partisans de Franco qui se sont soulevés contre un gouvrenemnt élu démocratiquement en 1936. Ce sont eux, les illégitimes".

La droite et l’Eglise menèrent alors une campagne tellement violente que le gouvernement limita ses objectifs : le projet de loi fut rédigé dans un "esprit de concorde et de conciliation", dans le but " d’aider à cicatriser sans rouvrir, à rapprocher sans diviser, pour permettre de refermer, honorablement pour tous, un chapitre tragique de l’histoire". Le 29 juillet 2006, le conseil des ministres adoptait un "projet de loi sur la reconnaissance et l’extension des droits et l’établissement de mesures en faveur des personnes ayant souffert de persécutions ou de violences pendant la guerre civile ou la dictature".

Ce texte se limitait d’une part à supprimer les plaques apposées sur les batiments propriété de l’Etat, hérités du franquisme d’autre part à encourager les collectivités publiques dans l’aide aux familles pour retrouver et vérifier l’identité des "disparus".

7) La droite et l’Eglise catholique espagnole face au gouvernement Zapatero

Dans un interview donné au Monde le 31 juillet 2006, voici l’analyse de cette question des "disparus" par Julian Casanova, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Saragosse :

" Les disparus font partie des quelque 100000 personnes assassinées pendant la guerre civile par le camp franquiste. Ceux-là ont été fusillés sur place, sommairement, sans le moindre jugement, pour la plupart avant l’été 37 ou lors de la prise de Madrid ou Barcelone". Pour eux, le projet de loi prévoyait la possibilité d’aide des administrations régionales et locales afin d’exhumer les corps ( côté franquiste comme côté républicain).

En revanche, le gouvernement avait refusé de souscrire à la principale demande des associations : l’annulation des jugements sommaires prononcés par les tribunaux militaires mis en place, surtout à partir de l’été 37, par le régime franquiste. " Au total, et encore après la guerre, ils seront à l’origine de 50000 condamnations à mort exécutées". Ces tribunaux ont également envoyé d’innombrables Espagnols aux travaux forcés, dans des camps ou dans des prisons, dans des conditions souvent épouvantables " Beaucoup sont morts dans les prisons du fait des épidémies et des mauvais traitements". En outre, "les tribunaux franquistes ont prononcé nombre de confiscation de biens et d’expropriations". Le gouvernement Zapatero n’avait pas voulu remettre en cause ces procès, mettant en avant l’autorité de la chose jugée. Au mieux, ces personnes, pourraient bénéficier après enquête et décision en commission parlementaire, d’un avis de réhabilitation symbolique.

Cette attitude du gouvernement visant à refuser en fait un retour sur la guerre civile a provoqué la fureur des autres forces de gauche et antifranquistes.

Les indépendantistes républicains catalans, membres de la majorité parlementaire, accusaient Zapatero de "trahir ses morts", de "tromperie", de "cynisme" ; ils voulaient faire annuler la condamnation à mort de l’ancien président Lluis Companys, "jugé" en 1940 par un conseil de guerre qui dura 55 minutes, condamné à mort et fusillé dans les 24 heures le 15 octobre.

Confronté d’une part à la campagne violente menée par l’Eglise et le Parti Populaire, d’autre part aux critiques à l’intérieur de sa majorité parlementaire, le gouvernement Zapatero a modifié son projet en un sens répondant plus aux aspirations de la gauche.

8) Les points essentiels de la loi de mémoire telle qu’elle va être présentée au Parlement ce lundi

Les négociations internes à la gauche, ne serait-ce que pour obtenir une majorité au Parlement, ont donc conduit à une certaine radicalisation du texte, en particulier en affirmant l’illégitimité des sentences prononcées par les franquistes. Voici le résumé qu’en donne l’hebdomadaire L’Express du 25 octobre 2007.

" Les trois ans de guerre civile ( 1936 - 1939) ont fait 57000 morts en zone républicaine et 100000 en zone franquiste. Après la fin du conflit, 50000 républicains ont été exécutés. Au moins 30000 disparus républicains ( plus de 80000 selon les associations) auraient été jetés dans des fosses non identifiées.

" Voici les grands points de la loi de mémoire :

* reconnaissance des victimes des deux camps et des victimes de persécution religieuse

* reconnaissance des victimes de la répression durant la dictature

* déclaration d’illégitimité des jugements politiques du franquisme

* aide à l’accès aux archives

* aide à la localisation des fosses communes et à l’exhumation des corps

* amélioration des indemnisations

* droit à la nationalité espagnole pour les fils d’immigrés

* obligation de retirer les monuments, plaques et noms de rues exaltant le soulèvement militaire, la guerre civile ou la répression".

C) L’Eglise catholique ne peut se perpétuer que dans le déni de son passé réel, particulièrement en Espagne où elle tente de masquer son lien indissoluble au fascisme par la médiatisation de "martyrs"

9) La justification mensongère des béatifications

L’épiscopat nie toute raison politique dans la béatification des 491 "martyrs" et dans la manifestation post franquiste du 28 octobre à Rome. Pour qu’un martyr soit béatifié, il suffit qu’il ait été tué par haine de la foi, hors toute autre cause. Ainsi, les 2 évêques, 24 prêtres, 462 religieux et 7 diacres béatifiés seraient des victimes du seul anticléricalisme. Déjà, en 1936, le pape Pie XI dénonçait la "haine de Dieu satanique professée par les Républicains".

Présenter ainsi le républicanisme espagnol est faux, ridicule et offensant.

Premièrement, comme l’écrit Antoine de Montferrier " C’est mettre en accusation une République qui n’a fait que se défendre d’un coup d’état, appuyé, faut-il le rappeler, par les nazis et les fascistes italiens. Accuser la République pour des débordements que les putschistes ont suscités, c’est inverser les responsabilités historiques".

Deuxièmement, comme le remarque l’historien Benoît Pellistrandi, presque tous ces "bienheureux" sont morts dans les trois mois qui ont suivi le coup d’état de Franco (août, septembre, octobre 1936), "à un moment où l’appareil d’état s’effondrait et laissait place à des règlements de compte de villages et de quartiers, où on tuait autant d’institeurs républicains, humanistes et curés que de curés".

Troisièmement, les prêtres républicains liquidés de façon délibérée et organisée par le franquisme (en particulier au Pays basque), l’ont été aussi en tant que prêtres. Nous connaissons la grande valeur humaine de certains. Pourtant, aucun, aucun, aucun, aucun ne fait partie des béatifiés. Comment que l’on analyse ce fait, on en revient toujours au constat suivant : par delà les prétextes et artifices de communication la papauté (qui béatifie) et l’Eglise catholique espagnole continuent en fait à haïr ceux qui défendaient "l’idéologie satanique de la République" et à valoriser ceux qui faisaient cause commune aveec Hitler et Mussolini.

10) En voulant justifier ces béatifications, les évêques espagnols avancent des raisons surprenantes

Les évêques insistent sur un argument particulièrement jésuite : "les martyrs morts en pardonnant sont le meilleur encouragement à la réconciliation". Que veut dire ce charabia ? Les évêques prétendent que les religieux franquistes de 1936 morts en brebis innocentes et consentantes pour le rachat des pêchés de leurs ennemis républicains doivent être valorisés comme exemple de la "réconciliation" nécessaire.

Si les évêques étaient à ce point pour la réconciliation, pourquoi ont-ils mené bataille contre la démarche identique du gouvernement Zapatero ? pourquoi ne pas avoir béatifié au moins un religieux républicain ? En fait, l’Eglise veut une réconciliation sur le modèle du pacte passé après la mort de Franco :

* seul le camp franquiste catholique a le droit de parler de la guerre civile,

* ni l’Eglise, ni le franquisme, ni la pyramide sociale espagnole issue de la guerre civile ne doivent être remis en cause

L’Assemblée des évêques différencie d’une part les morts "idéologiques" dûs au républicains, et d’autre part les morts dues à la guerre civile. C’est là, déjà faire un choix pro-franquiste évident. "Les guerres ont leurs lots de morts de chaque côté. Les répressions politiques ont leurs lots de victimes de part et d’autre. Seules les persécutions religieuses ont des martyrs d’une idéologie à l’autre".

Le secrétaire général de l’épiscopat espagnol (Juan Antonio Martinez Camino) justifie la grandiose cérémonie papale de béatification par le fait que l’Eglise franquiste de 1936 symbolise le catholicisme espagnol : " Une béatification aussi massive n’a pas été préparée pour cultiver une quelconque mégalomanie. La cérémonie sera grande parce que grande est la page de l’Eglise qui se reflète en elle" !!!!!!!!

11) Les victimes de la guerre civile, un enjeu d’histoire pour les franquistes

Dès 1936, les franquistes et l’Eglise catholique ont cherché à polariser l’opinion publique autour des "exactions" qu’auraient commis les Républicains.

Pendant 25 ans, la propagande franquiste et catholique a chiffré le nombre des "assassinats" perpétrés par les "Rouges" à trois ou quatre cent mille (voir par exemple l’Enciclopedia Universal Ilustrada publiée en 1943). Au début des années 1960, ce total fantasmatique et indéfendable devant les historiens a été ramené aux environs de 85000. Il faut rappeler que, pour eux, les franquistes morts sont décomptés parmi les "atrocités" et "exécutions" alors que les massacres commis par l’armée franquiste à la mitrailleuse ou par l’aviation nazie sous les bombes seraient seulement des morts de la guerre.

Je suis tout à fait surpris de voir cette estimation de 85000, parfois reprise par des médias comme Le Monde (article du 24 octobre) avec un récit de la répression antireligieuse faisant jouer l’émotion compassionnelle nettement plus au profit de l’Eglise que des républicains :

"Selon les centaines d’études consacrées à la fureur fratricide qui a saisi l’Espagne en 1936, au moins 6000 prêtres et religieux (dont 13 évêques) ont été massacrés en zone républicaine. Soit 88% du clergé dans le seul diocèse de Barbastro (Aragon) dont l’évêque a été émasculé vivant avant d’être assassiné le 9 août 1936. Neuf diocèses ont perdu plus de la moitié de leur clergé. La seule appartenance au clergé était justiciable d’une exécution sommaire. Ceux qui ont pu y échapper se trouvaient en zone franquiste où ils avaient pu fuir, se cacher ou bénéficier de protections. A ce martyrologe, il faut ajouter les incendies d’églises et de couvents, les profanations d’autels et de sépultures..."

12) Les victimes de la guerre civile, un enjeu d’histoire pour les Républicains et Socialistes

Après la longue tirade ci-dessus, l’article du Monde " Le pape et son lugubre cortège" aurait dû :

* signaler qu’en déclenchant leur coup d’état contre le gouvernement élu, les franquistes avaient eu le culot de se proclamer pouvoir légitime et décréter immédiatement l’état de siège, définissant les Républicains comme des Rebelles, ce qui justifiait juridiquement d’avance toute exécution sommaire. Tout homme fusillé était considéré jugé. Franco avait d’ailleurs claironné dès le coup d’état qu’il ne répondrait favorablement à aucun recours en grâce. C’est ainsi que les généraux et amiraux fidèles au gouvernement légal et à la République furent immédiatement exécutés ( Molero, Batet, Romerales, Salcedo, Caridad Pita, Campins, Azarolo). C’est ainsi que des intellectuels comme Federico Garcia Lorca disparurent dans les tombes collectives.

* signaler des témoignages sur les massacres de masse des républicains comme celui du journaliste de Chicago Tribune présent au début de la guerre lors de la prise de Badajoz par les franquistes : " Ils étaient jeunes, presque tous paysans. A quatre heures du matin, on les amena à la plaza de toros où une mitrailleuse les attendait. On dit que le jour d’après, le ruisseau de sang au bord de la route atteignait encore la hauteur d’une main. Je n’en doute pas : mille huit cents hommes ont été abattus en douze heures de temps".

* signaler les témoignages du directeur du collège catholique anglais de Valladolid ( 9000 républicains exécutés dans cette ville par les franquistes), du collège des avocats de Madrid ( 20000 travailleurs républicains exécutés à Séville, 5000 à Grenade, 7000 en Navarre...), d’Antonio Bahamonde (chef de la propagande du général franquiste Queipo de Llano) qui s’enfuit à l’étranger malgré les victoires de son camp, écoeuré du nombre d’exécutions dont son patron portait la responsabilité ( 150000 d’après lui).

* signaler au moins, en parallèle de son "martyrologe" catholique le témoignage indiscuté du romancier catholique français Bernanos, présent à Majorque (où il n’ y eut pas de combat) dans les premiers mois de la guerre civile : " Jusqu’en décembre, les chemins creux de l’île, aux alentours des cimétières, reçurent régulièrement leur moisson de mal-pensants... Une fois presque terminée l’épuration sur place, il fallut penser aux prisons. Elles étaient pleines, vous pensez ! Pleins aussi les camps de concentration. Pleins encore les bateaux désarmés, les sinistres pontons gardés nuit et jour... Un grand nombre de ces suspects, hommes et femmes, échappaient à la loi martiale faute du moindre délit... On commença donc à les relâcher par groupes. A mi-chemin, on vidait la cargaison dans le fossé".

* signaler que malgré toutes ces horreurs, l’Eglise catholique continuait, prière après prière, messe après messe, à faire de la propagande pour la victoire de Franco et l’extermination des républicains. Confrontés à une telle infâmie, le peuple républicain aurait-il dû attendre la mort sans réaction ? Il est juste de condamner tout non respect des droits de l’Homme, mais il faut aussi le situer dans son contexte historique.

Conclusion

Je ne peux conclure sans citer Emilio Sales Almazan concernant le béatifié de sa ville, Talavera :

“D’entrée il y a un sérieux doute que les supposés martyrs soient morts pour la cause de leur foi, et j’ai ici l’un d’eux auquel on va rendre hommage dans cette localité (Talavera).

Il s’agit de Don Saturnino Ortega, qui fut curé de Santa Maria la Mayor et archiprêtre de Talavera.” Une mort qui n’est sans doute pas étrangère à ses activités politiques, si l’on se réfère à l’ouvrage de José Perez Conde, Juan Carlos Jimenez Rodriguez et Benito Diaz Diaz intitulé : la Guerre civile à Talavera de la Reina, conflit armé, répression et vie quotidienne, couronné par le prix Jimenez de Gregorio 2006. “Dans ses pages 196 et 197, l’ouvrage établit le profil de Don Saturnino Ortega. Celui-ci était un clair représentant de l’Eglise la plus conservatrice, ferme soutien des secteurs économiques les plus puissants de la ville. Face aux revendications des associations ouvrières qui essayaient d’améliorer de lamentables conditions de travail et de vie, Saturnino Ortega plaidait pour la résignation chrétienne, l’acceptation des injustices et la pratique de la charité. Avec l’intention d’affaiblir les syndicats et les partis ouvriers, il fonde un syndicat dit Syndicato de la aguja, établi dans le collège des religieuses de la Ensenanza.

" Loin de formuler une quelconque revendication pour de meilleures conditions de travail, ce que cherchait ce prétendu syndicat était d’endoctriner les jeunes et leur faire la morale, en les éloignant des associations domiciliées dans la Casa del Pueblo (maison du peuple). Il voulut aussi créer un syndicat pour les ouvriers, mais sur ce point il connut un échec retentissant. Son attitude entraîna des affrontements continus avec le monde ouvrier et réformiste, étant donné la défense outrancière que le curé faisait des milieux les plus fortunés et conservateurs.”

“Dites-moi, poursuit Almazan, si sa tâche n’excédait pas ses responsabilités spirituelles, et s’il ne se posait pas en soutien des puissants comme c’est habituel dans la hiérarchie catholique. (...) Son idéologie politique ne justifie pas sa mort. Pas plus que cette mort justifie qu’on le considère comme un martyr. Il n’a pas été tué pour avoir récité le rosaire ou avoir donné une aumône aux pauvres.

" Son assassinat, si déplorable soit-il, ne justifie pas le coup d’Etat de Franco, les fusillés de Badajoz, ni les exécutions qui eurent lieu à Talavera lorsque le troupes de Yagüe entrèrent dans la ville. (général Juan Yagüe Blanco, un des acteurs du complot militaire avec Franco, après la victoire du Frente Popular aux élections du 16 février 1936). Sa mort ne justifie pas davantage l’attitude de l’Eglise qui s’est ralliée à la junte militaire, laquelle assassinait en masse les paysans, les syndicalistes, les républicains, les gens de gauche, dont le seul délit était de défendre leurs idéaux. Ce qui en soi est parfaitement anti-chrétien.”

“On pourrait le considérer comme un hasard ou une manière de vouloir occulter les milliers de tombes anonymes dans les fossés, l’emprisonnement d’hommes en lutte pour la légalité, et une répression qu’on peut considérer comme la plus grande tuerie d’Espagnols de toute l’histoire du pays. (...) L’assassinat de Don Saturnino ne fut pas un acte planifié, consenti, par le gouvernement de la République, mais une réponse incontrôlée, la haine semée durant des décennies, lorsque la misère absolue est face à un pouvoir exercé au nom du Christ. (...)

" A la différence de la République, les putschistes planifièrent l’assassinat au plus haut niveau de tout élément d’opposition, fusillant sans justice, ni pitié, plus de sept cents personnes rien que dans les prisons de Talavera. Victimes toujours oubliées de l’Eglise catholique, si ce n’est un Don Saturnino Ortega qui prêchait la soumission et l’acceptation de la pauvreté, fruit de la volonté divine à laquelle l’homme doit se plier (...) Bien que l’Eglise prédise une meilleure vie après la mort, elle veille à ce qu’il ne manque rien à ses alliés de classe.”

Emilio Sales Almazan s’attarde ensuite sur les incendies et destructions d’œuvres d’art, toiles et statuaire dans les églises, évoquées par Lopez Teulon dans la revue du parti Fuerza Nueva. “On parle du remplacement de ces biens, mais pas du travail de restauration assuré par des prisonniers. Travail assimilé, d’après les investigations faites par la suite, à l’esclavagisme. On peut citer la cathédrale de Vich, l’église del Carmen de Valladolid, le couvent des Adoratrices, le séminaire de Vich, celui de Ervedelas... L’Eglise allemande a indemnisé, pour des motifs similaires, les esclaves du nazisme qui travaillèrent pour elle.”

“De tout cela, il y a une analyse que la curie n’a pas faite : pourquoi, dans un moment déterminé, des groupes ou des personnes focalisèrent leur colère contre les prêtres et leurs églises ? Comment fut-il possible, que profitant du secret de la confession, des prêtres aient pu réunir des informations de leurs paroissiens et les transmettre aux chefs factieux ? Il est curieux de constater que les prêtres qui moururent de la main des phalangistes et des groupes franquistes ne soient pas dans la liste des béatifiés. Comme les curés basques qui se positionnèrent contre Franco.”

Jacques Serieys


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