3 août 1936 aux JO de Berlin : Jesse Owens ridiculise le racisme suprémaciste nazi

mardi 14 août 2018.
 

A) Jesse Owens aux JO de Berlin en 1936 : le racisme nazi ridiculisé

Carl Lewis est plus titré que lui ; Bob Beamon a sauté plus loin que lui ; Joe Louis a été considéré comme un dieu, pas lui ; John Carlos comme le diable, pas lui, et pourtant Jesse Owens a fait davantage qu’eux tous réunis : une fois, une seule, il a changé le monde.

En 1936, aux jeux Olympiques de Berlin, il a été celui qui a (dé) montré, aussi clairement qu’il était possible de le faire, que le racisme n’était qu’un délire sans fondement, qu’un Nègre pouvait courir plus vite et sauter plus loin que les plus beaux étalons de la race des seigneurs.

La gloire sportive a cette supériorité sur les autres d’être incontestable, celui qui a couru le plus vite a gagné, celui qui a sauté le plus loin a gagné. Et celui qui a gagné la course, comme il allait gagner le concours, c’était un Nègre : Jesse Owens. Hitler, ses légions, ses étendards et tous les dieux du Walhalla convoqués pour l’occasion n’y pourraient rien, la foudre qu’ils appelaient de leurs voux était tombée au pied de leur tribune ; le 22 juin 1938, des mains de Joe Louis, c’est sur le menton de Max Schmeling, qu’elle dégringola en moins de trois minutes ; il faudra attendre quelques années supplémentaires pour qu’elle les carbonise.

Un beau jour de 1936, un jeune homme, noir a montré avec l’évidence du sublime que tous les hommes naissaient inégaux devant la nature, ce qui veut dire que tous les hommes ne peuvent être égaux qu’en droit, qu’il n’y aurait, sinon, aucune humanité pensable. Pour ces dix secondes et quelques dixièmes, les damnés de la terre peuvent lui être éternellement reconnaissants.

Tout avait pourtant mal commencé et rien, ensuite, ne fut simple.

James " Cleveland " Owens est né le 12 septembre 1913 à Dainville, son grand-père était esclave, son père, Henry, qui ne savait ni lire ni écrire et sa mère, Mary-Emma étaient métayers, c’est-à-dire guère plus que des esclaves. La nuit en Alabama, de mystérieux cavaliers masqués parcouraient les plaines au galop, on pouvait voir les flammes des bûchers en forme de croix qu’ils allumaient au sommet des collines, au matin, on découvrait le corps d’un Noir - qui ne s’était pas suicidé - se balançant au bout d’une corde. À cinq ans, le petit Owens contracte une pneumonie, aucun médecin ne jugera bon de se déplacer pour soigner un Négrillon et ce sera Mary-Emma qui incisera l’abcès avec un couteau. La plaie à la poitrine saignera trois jours avant de guérir.

La famille Owens, et ses dix enfants, finira par émigrer dans l’Ohio où Dieu est plus clément, ce qui ne veut pas dire clément pour autant : le père de Jesse chôme, sa mère est domestique, Jesse travaille dans une épicerie. C’est à Cleveland, pourtant, qu’un entraîneur, Charles Riley le découvrira et saura deviner les possibilités de ce jeune homme pas très costaud auquel, pour qu’il se requinque, il offre tous les jours un petit-déjeuner de sa composition.

À seize ans, Jesse est déjà marié et confie à son entraîneur qu’il ne peut rien avaler alors que sa famille crève de faim. Riley se chargera de trouver un boulot à Henry Owens, ce qui n’empêchera pas Jesse de continuer à trimer comme cireur de chaussures, homme de peine ou liftier au lieu de poursuivre des études.

En 1935, en moins d’une heure, à peine remis d’une chute, il bat cinq records du monde et en égale un autre. En 1936, il remportera quatre médailles d’or aux jeux Olympiques. Paradoxalement, c’est son adversaire aryen Luz Long qui lui fera changer ses marques pour son dernier essai victorieux au saut en longueur. Une photo noir et blanc les montre penchés affectueusement l’un vers l’autre.

Hitler ne lui serrera pas la main, Jesse déclarera à ce propos : " C’est sûr, je n’ai pas été invité à serrer la main d’Hitler, mais je n’ai pas été invité, non plus, à serrer la main du président des États-Unis ! "

Sur Broadway, pourtant, l’Amérique fera un triomphe à l’homme le plus rapide du monde. Le long du parcours, un inconnu lui lancera un sac en papier contenant 5 000 dollars. C’est tout ce qui lui restera, la parade achevée, pour élever ses trois enfants avec un petit boulot d’éducateur sportif à 30 dollars la semaine. " Quand je suis revenu après toutes ces histoires, je n’ai pas pu m’asseoir à l’avant des bus ni vivre là où je voulais ! Où est la différence, je vous le demande ? " Disqualifié par sa fédération deux semaines après son triomphe pour avoir refusé une tournée en Suède, Owens sera obligé, pour gagner sa vie, de recommencer à faire ce qu’il sait faire le mieux : courir.

Contre des chevaux

" Ça me rendait malade, mais je l’ai fait ! " dira-t-il à ce propos. Pour tout arranger, ses deux associés blancs l’escroqueront dans une affaire de pressing, le laissant avec 114 000 dollars de dettes.

Il faudra attendre la Deuxième Guerre mondiale pour que le président Roosevelt lui procure un travail correct chez Ford. La suite se confond avec les histoires que raconte le capitalisme : Owens réussira dans le business, il créera une fondation pour venir en aide à la jeunesse ; dévoré par les ulcères qui étaient le prix à payer pour devenir quelqu’un dans cette Amérique où n’importe qui peut devenir quelqu’un, il mourra d’un cancer au poumon à l’âge de soixante-six ans.

De Jesse Owens en tant qu’athlète, il reste cette extraordinaire impression de facilité qui fait que l’on se demande encore si, intrinsèquement, il n’est pas le meilleur athlète de tous les temps. Ses performances sont loin d’être ridicules comparées à celles des champions d’aujourd’hui surtout si l’on prend en compte le fait que, hormis des techniques d’entraînement rudimentaires, on courait à son époque sur cendrée et qu’en guise de starting-block on creusait deux trous dans le sol (10, 2 quand même sur 100 mètres), que son record du monde du saut en longueur (8, 13 mètres) a été établi en un seul saut après une course d’élan sur une piste en herbe. Tout cela est de peu d’importance en regard de ce qu’il représente. Légende vivante, héros américain devenu alibi comme Muhammad Ali allumant la flamme des jeux Olympiques d’Atlanta après avoir fait trembler l’establishment, il refusera de s’associer à la contestation la plus radicale, croyant sincèrement qu’il suffisait pour s’intégrer de se soumettre aux modèles proposés et qu’il suffisait pour être un modèle d’avoir du talent et de la volonté. En 1970, il écrira : " Si les Noirs ne réussissent pas aujourd’hui, c’est qu’ils ne le veulent pas. " Ce qui lui vaudra d’être traité d’Oncle Tom et de lèche-cul. C’est le paradoxe de certaines insultes, aussi justifiées soient-elles, elles n’en sont pas moins injustes.

Il était d’un temps où l’on n’autorisait les Noirs qu’à fuir et à se battre, sur les stades et sur les rings, ce qui ne les changeait guère de leur vie quotidienne ; d’un temps où le sport, coupé des intérêts commerciaux, avait une fraîcheur qu’il n’a plus. Les enjeux sont, désormais, différents ; moins visiblement politiques, ils continuent à l’être sauf que le diable y apparaît masqué comme les cavaliers du KKK. Je n’en veux pour preuve que ce clip co-produit par Canal Plus avec l’aide du CNC, où par les miracles du morphing, Jesse Owens se transforme en Carl Lewis avant que celui-ci " se transforme à son tour en humanoïde de synthèse évoluant jusqu’à Atlanta enveloppé du rouge "Coca" ".

Contre une couleur, que faire ? Et comment s’étonner que personne ne s’y oppose ?

Jesse Owens a changé le monde une fois, il a passé le reste de sa vie à essayer de la changer une fois encore et il a échoué. Personne n’a le droit de le lui reprocher puisque personne n’a fait mieux.

Fréderic Roux est écrivain. Dernier ouvrage paru : le Désir de guerre, éditions Grasset.

B) Maryse Éwanjé-Épée «  Jesse Owens court et l’histoire lui échappe…  »

Quatre-vingts ans après les JO de Berlin, l’ex-athlète Maryse Éwanjé-Épée a rattrapé par la manche dans un livre passionné quelques « fantômes » du sprinteur américain qui avait mystifié par ses exploits le régime nazi.

Quadruple champion olympique (100 m, 200 m, 4 × 100 m, longueur) à Berlin en 1936, Jesse Owens, petit-fils d’esclave de l’Alabama, est le grain de sable à la peau d’ébène au milieu de JO qui devaient démontrer la théorie nazie de supériorité de la « race aryenne ». C’est cette histoire mais aussi celle de l’Amérique, où Owens reste un citoyen de seconde zone, que raconte l’ex-athlète Maryse Éwanjé-Épée dans un livre (1) documenté et passionné.

Votre livre, c’est aussi une histoire de l’Amérique, celle de la lutte pour les droits civiques des Noirs, d’un Owens qui à peine la parade des héros des JO achevée à New York se fait refouler de l’ascenseur de l’hôtel de la soirée olympique…

Maryse Éwanjé-Épée Owens a beau être l’homme le plus rapide du monde, il reste un citoyen de seconde zone. Mais il reste ultrapositif quelles que soient les circonstances. Seulement, il ne court que pour lui-même et l’histoire lui échappe. Il ne comprend pas le symbole qu’il représente…

Il ne perçoit pas non plus vraiment l’enjeu des JO de 1936  ?

Maryse Éwanjé-Épée Mais il faut comprendre que Jesse Owens est surtout un mec de la campagne qui va ramer jusqu’à ses 40 ans pour avoir ses diplômes universitaires. Et puis, son cas n’est pas vraiment différent de celui des athlètes d’aujourd’hui, qui, lorsqu’ils sont en activité, répètent le plus souvent  : « Je ne m’occupe que de sport. »

Une manière d’être qui le fera néanmoins passer pour un « Oncle Tom », un Noir à la botte des Blancs  ?

Maryse Éwanjé-Épée Mais il n’a rien d’un Oncle Tom, même si c’est un petit-fils d’esclave et que son père n’a jamais osé regarder un Blanc dans les yeux… En fait, Jesse Owens est profondément antiviolent et se situe plutôt du côté de Martin Luther King. Surtout, pour lui, la reconnaissance vient du travail, du mérite. C’est en partant de ce principe qu’il écrit dans sa première autobiographie une charge contre les mouvements des jeunes Noirs, en expliquant qu’ils n’ont pas de raison de se plaindre parce que, eux, la précédente génération, ont vraiment souffert.

En 1968, il est même missionné pour raisonner les athlètes noirs américains qui veulent faire des JO de Mexico une tribune pour les droits civiques…

Maryse Éwanjé-Épée Là encore, il ne se rend pas compte qu’il est manipulé par les autorités américaines. Et, au cours d’une réunion où sont présents entre autres Tommie Smith et John Carlos, qui lèveront un poing ganté de noir sur le podium des JO, il est laminé. Plus tard, ses filles, impliquées dans la lutte pour les droits civiques, lui expliqueront qu’il n’a rien compris, qu’il a toujours travaillé comme un damné et qu’il n’a pas été plus considéré. Du coup, dans sa seconde biographie, il demandera pardon à toutes les personnes qu’il a pu blesser dans sa vie.

L’après-Berlin fut une désillusion  ?

Maryse Éwanjé-Épée Pendant un moment, il est invité partout parce qu’il est le « cheval » du moment, mais ça ne dure pas. Alors, il va se retrouver à nettoyer les vestiaires d’un centre sportif, à être pompiste. Et, au milieu de ça, il se lance dans diverses aventures  : crée une équipe de basket, devient chargé d’affaires pour les Harlem Globe Trotters, s’essaie au music-hall… C’est un hyperactif qui ne s’arrête jamais pour réfléchir.

Sauf à la fin de sa vie…

Maryse Éwanjé-Épée Oui, en l’espace de quatre ans, il publie trois autobiographies très différentes, où il commence à plus se confier, raconte les souffrances endurées enfant, la pauvreté, les lynchages auquel il a assisté. Et, sur la fin de sa vie, sa troisième biographie est beaucoup plus religieuse, plus métaphysique. Il apparaît comme un homme blessé.

Entretien réalisé par Frédéric Sugnot


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