Le champ politique, de Jacques Rancière à la France insoumise.

mercredi 30 août 2017.
 

De la subjectivation politique

France insoumise n’est pas un simple mouvement de soutien de la candidature Mélenchon, c’est un processus politique beaucoup plus profond. Un citoyen sujet politique ne saurait se réduire à un simple supporter.

Nous présentons ici un extrait d’un séminaire où il est notamment question de la définition du politique et de la démocratie par Jacques Rancière. Après avoir lu ce texte, le lecteur découvrira en quoi la démarche "France insoumise" constitue un processus profondément politique (et démocratique) et en quoi Jean-Luc Mélenchon, en multipliant les "scènes polémiques" et en remettant en cause sans cesse le "partage du sensible" est le seul homme véritablement "Politique" existant sur la scène politique française. Les expressions utilisées ici entre guillemets qui peuvent paraître obscures vont s’éclairer avec le texte suivant.

Quelques concepts clés de la pensée de Jacques Rancière

Source : Jacques Rancière : subjectivation politique et critique de la démocratie consensuelle Chaire de Recherche du Canada en Mondialisation, Citoyenneté et Démocratie (UQAM) http://www.ieim.uqam.ca/IMG/pdf/Doc...

Extrait

Or, cette référence à un « partage du sensible » me permet de présenter quelques concepts clés de la pensée de Rancière. C’est précisément suite à ce long travail sur le mouvement ouvrier que Rancière va élaborer une véritable théorie du politique qui intègre, de manière originale, aussi bien la pensée classique que l’expérience du mouvement ouvrier. Elle intègre donc la théorie et la pratique. Sans prétendre à l’exhaustivité, je voudrais présenter quatre concepts qui sont, me semble-t-il, structurants pour sa pensée : le « partage du sensible » ; la « police » ; la « politique » ; le « tort ». Pour Rancière, le politique renvoie invariablement à un « partage du sensible ».

Par « partage du sensible », il entend le « système d’évidences sensibles qui donne à voir en même temps l’existence d’un commun et les découpages qui y définissent les places et les parts respectives. Un partage du sensible fixe donc en même temps un commun partagé et des part exclusives 8 ».

Autrement dit, Rancière soutient que le politique ne peut se passer d’un partage entre ceux qui ont droit de cité et ceux qui ne peuvent prendre part à la vie de la cité. Dans la polis athénienne par exemple, seuls les citoyens pouvaient participer à l’espace politique : les esclaves, métèques, femmes et enfants y étaient exclus. Ce qu’il importe de comprendre ici, c’est que cette inclusion-exclusion qui caractérise le « partage du sensible » renvoie à la présence ou non de compétences ou de « titres » à gouverner. À Athènes, on peut dire que les exclus de la cité le sont parce qu’ils ne sont pas doués de logos (Aristote).

Généralement parlant,trois « titres » à gouverner se retrouvent dans l’ensemble des communautés politiques, ce sont des titres liés à : la naissance ; la richesse ; la science, chacun renvoyant à un type d’oligarque cherchant à prendre et à conserver le pouvoir politique. Pour la naissance, c’est l’aristocrate ; la richesse, le bourgeois ; et la science, le savant (technocrate). La question pour Rancière est donc de savoir qui peut déterminer ce critère d’inclusion-exclusion. Dans l’antiquité, ce sont les philosophes. Au XIXe siècle, c’est la bourgeoisie qui refuse à la « masse » ouvrière une quelconque participation politique sous prétexte qu’elle est irrationnelle et, de toute façon, trop occupée à travailler.

C’est à partir de cette idée d’un « partage du sensible » que Rancière va distinguer entre deux processus constitutifs du politique : la « police » et « la politique ».

La « police », c’est l’organisation du « rassemblement des hommes en communauté [qui] repose sur la distribution hiérarchique des places et des fonctions 9 ». La « police » assure la légitimité de la mise à l’écart effectué par le « partage du sensible »10. La police assure donc le partage inclusif/exclusif dans la cité.

À ce premier processus constitutif du politique s’oppose un second, « la politique ». Ici, ce n’est pas la distribution des places et des fonctions qui importe mais bien la vérification de l’égalité de tous avec tous. C’est pourquoi Rancière le nomme également « émancipation ».

Il y a de la « politique » lorsque des catégories exclues du « partage du sensible » décident de remettre en cause la distribution hiérarchique des places et des fonctions. Et cette remise en cause se fait toujours au nom d’un universel, le seul qui soit pour Rancière, à savoir l’égalité 11.

Le politique prend donc forme à la rencontre entre ces deux processus constitutifs et antagonistes : celui de la police et celui de l’égalité. Or, la rencontre de l’ordre policier et de l’émancipation dévoile le « tort » que fait la distribution hiérarchique des places et des fonctions à l’égalité de tous avec tous.

Par « tort », Rancière désigne le conflit fondamental de la politique qui porte sur « le rapport entre la capacité de l’être parlant [...] et la capacité politique 12 ». En raison du partage inéluctable du sensible, toute communauté politique est marquée par un « tort » : il y a toujours des composantes du social qui se voient écarter de l’arène politique. Il ne peut donc y avoir de distribution parfaitement égalitaire des fonctions.

Pour que le « tort » puisse apparaître au grand jour, il faut donc que la politique s’insurge contre la police ; il faut y ait une vérification de l’égalité de tous avec tous qui se heurte forcément à la distribution hiérarchique des titres et des fonctions.

Pour Rancière, le « tort est simplement le mode de sujectivation dans lequel la vérification de l’égalité prend figure politique 13 ». Cette « subjectivation politique » implique la création de « scènes polémiques », c’est-àdire de scènes sur lesquelles les exclus peuvent témoigner de leur égale participation à la condition politique humaine et dévoiler ainsi la contradiction entre la logique de la police et celle de l’égalité 14. Et c’est sur cette scène que les exclus vont montrer qu’ils ne sont pas dépourvus de logos, que lorsqu’ils parlent,c’est pour être compris et non pas pour simplement gémir, pour exprimer la douleur.

Mais voilà que ce passage par l’abstraction de la théorie politique nous ramène à la pratique ouvrière. Car Rancière ne veut surtout pas reproduire l’erreur d’Althusser en se logeant uniquement dans le monde éthéré de la théorie.

En postulant la nécessité de « scènes polémiques », la théorie politique de Rancière réussit à accorder aux ouvriers (trop rapidement oubliés) leur juste place dans l’histoire politique. La contribution prolétarienne tient justement à l’élaboration d’une multitude de scènes polémiques qui contestent l’hégémonie de la distribution policière des places et des fonctions dans la France du XIXe siècle. Ainsi réussissent-ils à brouiller le « partage du sensible » et à dévoiler le « tort » de l’ordre de la police, ce qui permet une réactivation de la politique comme conflit,litige et mésentente.

C’est précisément en ce sens que Rancière définit la démocratie comme « l’action qui sans cesse arrache aux gouvernements oligarchiques le monopole de la vie publique et à la richesse la toute-puissance sur les vies 15 ».

D’où le caractère proprement « scandaleux » de la démocratie qui exprime l’action de ceux qui n’ont pas de titre à gouverner, ceux qui n’ont de légitimité que parce qu’il y a égalité (d’entendement et de capacité) entre les hommes. La démocratie n’est donc pas un « régime » au sens étroit du terme. C’est bien plutôt un ethos, un mode de vie fondé sur la reconnaissance du caractère nécessairement contingent des titres à gouverner.

Notes.

7 Jacques Rancière, La nuit des prolétaires, Paris, Fayard, 1981, p. 8.

8 Jacques Rancière, Le partage du sensible. Esthétique et politique, Paris, La Fabrique, 2000, p. 12.

9 Jacques Rancière, Aux bords du politique, Paris, La Fabrique, 1998, p. 83.

10 Jacques Rancière, La mésentente, Paris, Galilée, 1995, pp. 51-52.

11 Ibid., p. 53. Rancière, op. cit., 1998, pp. 85-8

12 Rancière, op. cit., 1995, p. 44.

13 Ibid., p. 63.

14 Ibid., p. 66.

15 Jacques Rancière, La haine de la démocratie, Paris, La Fabrique, 2005, p. 105

Fin de l’extrait

Commentaire  :

Les participants du mouvement France insoumise

– en agissant pour révéler les inégalités de partage tant des richesses sur le plan économique, que des responsabilités sur le plan politique, en proposant un autre "partage du sensible" avec leur programme "L’avenir

– en commun" à l’ensemble de la population,

se constituent en sujets politiques  : France insoumise est donc un moyen de subjectivation politique des individus en citoyens.

Si ce mouvement prend une ampleur suffisante, l’instauration d’une sixième république avec une assemblée constituante permet de faire aboutir ce "partage du sensible" et de transformer notre population hétérogène (nous évitons ici le terme multitude commode mais ambigu) en peuple. La subjectivation politique individuelle devient alors subjectivation politique collective avec le sentiment d’appartenir au même peuple souverain.

Les ateliers législatifs permettent aux citoyens de dire la loi, l’assemblée constituante permet au peuple de dire la Loi.

Hervé Debonrivage


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