18 décembre 1865 Abolition de l’esclavage aux États-Unis

lundi 18 décembre 2017.
Source : Sélection 51
 

- 1) Capitalisme et esclavage aux Etats Unis
- 2) Un capitalisme particulièrement inhumain
- 3) 18 décembre 1865 Abolition de l’esclavage par le Congrès
- 4) Lincoln et... Marx

- Le treizième amendement à la Constitution des États-Unis prend effet le 18 décembre 1865. « Ni esclavage, ni aucune forme de servitude involontaire ne pourront exister aux États-Unis, ni en aucun lieu soumis à leur juridiction », énonce-t-il.

Dans les premiers temps de la guerre civile, le président Abraham Lincoln s’était refusé à abolir brutalement l’esclavage pour ne pas enfreindre l’autonomie garantie aux États par la Constitution fédérale de 1787.

Lui-même jugeait l’esclavage moralement intolérable mais ne concevait pas, comme la plupart de ses concitoyens, que les anciens esclaves noirs pussent massivement obtenir une pleine et entière citoyenneté, à égalité avec les Blancs.

Mais à mesure que se creuse le fossé entre les frères ennemis de la Guerre de sécession, le président se résigne à franchir le pas vers l’abolition et à l’utiliser comme arme de guerre.

C’est ainsi que le 22 septembre 1862, quelques jours après le premier succès nordiste à la bataille d’Antietam, Lincoln annonce l’émancipation des esclaves dans les États qui persisteront dans la rébellion le 1er janvier 1863.

Cette émancipation sera immédiate et sans indemnité d’aucune sorte dans ces États où vivent 80% des 4 millions d’esclaves noirs des États-Unis de l’époque. Par contre, dans les États intermédiaires, esclavagistes et néanmoins fidèles à l’Union nordiste, elle sera progressive, négociée et indemnisée.

Il n’est pas encore question d’inscrire l’abolition de l’esclavage dans la Constitution, faute d’une majorité suffisante au Congrès. Cependant, en janvier 1865, comme la victoire se rapproche et que le Sud, ruiné et défait, n’est plus en état de négocier quoi que ce soit, Lincoln rédige le texte du futur amendement.

1) Capitalisme et esclavage aux Etats Unis

De 1660 à 1700, un double processus induit le développement de l’esclavage dans les colonies britanniques d’Amérique du Nord :

- d’une part, le besoin en tabac dont l’Europe est demandeuse entraîne la mise en place de grandes plantations aux besoins considérables de main d’oeuvre dans des régions comme la Virginie, la Caroline, le Connecticut...

- d’autre part, la suprématie maritime anglaise permet la fondation en 1672 de la Compagnie royale d’Afrique dont l’objectif est de réaliser le commerce négrier dans l’océan Atlantique de façon massive.

A partir de la fin du 17ème siècle, tous les Noirs, sans exception, transplantés en Amérique sont soumis à un statut d’esclave. Concrètement, ils deviennent des biens meubles du propriétaire, sans aucun droit évidemment.

Cette transplantation d’individus d’Afrique vers l’Amérique du Nord sous un statut d’esclaves corvéables à merci permet le développement d’une agriculture industrielle exportatrice ( indigo, riz et tabac) aux revenus mirifiques. La surexploitation de la force de travail pour le marché mondial a toujours constitué le vecteur essentiel du décollage économique capitaliste.

La traite négrière se multiplie pour répondre à la demande. En 1720, dans la colonie de Caroline du Sud, près de 65 % de la population est constituée d’esclaves, principalement utilisés par les riches fermiers et planteurs tournés vers l’exportation.

A partir du dernier tiers du 18ème siècle, la révolution industrielle britannique nécessite des besoins immenses en coton ; les riches esclavagistes américains se lancent rapidement sur ce créneau. Entre 1790 et 1805, leur part dans la production mondiale passe de 5% à 70%.

Dans la première moitié du 19ème siècle, la conquête des territoires du Middle West suscite la naissance de nouvelles grandes exploitations. Les besoins en esclaves sont couverts par la traite et par la vente d’individus en servitude sur la côte Est (enfants d’esclaves...). Cette nouvelle traite représente alors la principale branche économique du pays. La Nouvelle-Orléans devient le plus grand marché d’esclaves du pays dans les années 1840.

La traite négrière est arrêtée mais la condition de vie des esclaves s’aggrave aux USA à cette époque : rythmes de travail épuisants entre 12 et 15 heures par jour ; soumission plus violente (utilisation fréquente du fouet)... Le pourcentage de noirs libres régresse (de 14% en 1810 à 11% en 1860).

2) Un capitalisme particulièrement inhumain (wikipedia)

La vie économique des plantations du sud était essentiellement basé sur l’usage de la terreur. Même le plus gentil et humain des maîtres savait que seule la menace de la violence pouvait obliger les équipes d’esclaves à travailler de l’aube jusqu’au crépuscule avec, selon un témoin contemporain, « la discipline d’une armée régulière entraînée ». De fréquentes séances de flagellations publiques étaient là pour rappeler à chaque esclave la punition pour un travail inefficace, une conduite indisciplinée ou le refus de se plier à l’autorité d’un supérieur. »

Dans les grandes plantations, les régisseurs étaient autorisés à fouetter et brutaliser les esclaves désobéissants. Parmi les châtiments utilisés figurent les privations, les travaux supplémentaires, le marquage au fer rouge pour les fugitifs, la castration ou les mutilations. Les codes de l’esclavage autorisaient et requéraient même l’usage de la violence[réf. souhaitée]. Esclaves comme noirs libres étaient soumis au code noir et voyaient leurs mouvements surveillés par des patrouilles composées de trois ou six conscrits blancs, autorisés à infliger des châtiments sommaires, pouvant aller jusqu’à la mutilation ou la mort, contre les échappés[réf. souhaitée]. En plus des violences physiques ou de la mort, les esclaves étaient placés sous la menace constante de perdre un membre de leur famille si le propriétaire décidait d’une vente2 Cependant, si l’esclave n’avait aucun droit et pouvait être sévèrement puni, le planteur n’avait pas intérêt à maltraiter ses esclaves : les traces de fouet diminuaient la valeur marchande de l’esclave car elles donnaient à penser qu’il était insoumis ou paresseux. Le propriétaire se considérant comme un aristocrate, il se devait de respecter un code de conduite morale et devait en principe s’abstenir de toute cruauté gratuite.

Les témoignages de Mary Chesnut et de Fanny Kemble, toutes deux issues de l’aristocratie des planteurs, ainsi que ceux des anciens esclaves réunis par la Work Projects Administration (WPA), font tous état des abus sexuels réguliers infligés aux esclaves de sexe féminin par les propriétaires, les membres de leur famille, les amis ou superviseurs blancs. De Genovese à Nell Irwin Painter, la communauté universitaire s’accorde elle aussi quasi-unanimement sur ce point. Le statut des esclaves, considérés comme la propriété des planteurs, contribuait pour une grande part à donner une légitimation légale à ces pratiques.

3) Lincoln et la fin de l’esclavage aux Etats-Unis (Hérodote)

La réélection de Lincoln, en 1864 se traduisit par l’abolition de l’esclavage aux États-unis. Cette abolition fut l’œuvre des Yankees, des capitalistes du Nord, de la puissance industrielle montante de l’Amérique.

Lincoln fut désigné pour être le candidat républicain pour l’élection de 1860. Il n’avait rien d’un anti esclavagiste radical. « Je ne suis pas et je n’ai jamais été favorable à l’établissement, sous quelque forme que ce soit, de l’égalité sociale et politique des races blanches et noires. Je ne suis pas et je n’ai jamais été partisan de faire des Noirs des électeurs ou des jurés… » En revanche, il estimait que « pour le droit de manger sans avoir besoin de l’autorisation de quiconque, le pain qu’il a gagné à la sueur de son front [le Noir] est mon égal (…) et l’égal de n’importe quel homme vivant. »

Mais Lincoln s’est radicalisé au cours de la guerre. Car en dépit de la puissance industrielle du nord et sa capacité à produire des armes, des bateaux (une grande partie de la guerre se joua sur l’eau, le long du Mississipi et dans l’organisation du blocus commercial du Sud), et des lignes de trains, le Sud résista de façon acharnée. Ce fut une véritable boucherie qui a duré 4 ans. Cette guerre a été la plus meurtrière de l’histoire des États Unis : 625 000 morts contre 117 000 au cours de la première guerre mondiale, 405 000 au cours de la deuxième et 58 000 au Vietnam.

Ce qui importait le plus à Lincoln était de gagner la guerre pour maintenir intacte la puissance des États-Unis et de son gouvernement fédéral, qu’il ne cessa de renforcer au cours de la guerre. Il pensait à son commencement que s’il fallait pour la gagner maintenir l’esclavage il le ferait.

Au moment des élections parlementaires de novembre 1862, les démocrates pro esclavagistes, remportèrent une victoire qui sonnait comme un désaveu de la politique de Lincoln qui refusait de négocier avec la confédération. La place financière de New York avaient de nombreux intérêts dans le sud. Elle avait pris un part active à la traite des esclaves et était le créancier hypothécaire des plantations du Sud.

En réponse à cette défaite, Lincoln prit deux décisions lourdes de sens. Il congédia McCleland le général en chef de l’armée du Potomac et proclama l’abolition de l’esclavage.

Pour affaiblir le sud il devait se rallier les Noirs. Les esclaves justement essayaient par tous les moyens de fuir le Sud et de passer la ligne de front pour atteindre le territoire de la liberté. Lincoln dut se résoudre à composer des régiments Noirs qui constituaient la pire menace que les esclavagistes aient eu à redouter. Et si tous les Noirs s’armaient que resterait il de la Confédération ? C’est ainsi que cette guerre a pris un tour révolutionnaire.

Et au moment de la capitulation, parmi les troupes nordistes qui investirent Richmond, la capitale de la Confédération, se trouvait des unités du 25° corps d’armée, entièrement composé de Noirs. Lorsque Lincoln visita la ville il fut accueilli par les Noirs en héros. Ils voulaient le toucher lui rendant gloire tel à un Dieu.

Une partie de l’état major de l’armée du Nord, en vertu de la solidarité qui unissait les anciens de West Point, répugnait à attaquer vraiment les sudistes malgré les ordres répétés de Lincoln. Ce fut particulièrement le cas de l’Armée du Potomac dirigée par le général McClellan . Sous ses ordres, « l’armée était employée sous les yeux du commandant en chef à la chasse aux esclaves ! » écrivait un certain Karl Marx dans l’une des nombreuses chroniques qu’il consacra à ce conflit.

Lincoln dut alors s’appuyer sur des officiers de « basse extraction » tel que Grant qui devint général en chef du Nord. Il était fils d’un tanneur de l’Ohio, tandis que Lee, le général en chef de la Confédération, était issu de la meilleure aristocratie américaine.

Les actes de Lincoln étaient infiniment plus révolutionnaires que ses discours. Il faut dire que par caractère Lincoln préférait les réalisations aux propos d’estrades. Il estimait « que la poule est l’animal le plus sage de la création, car elle ne caquette qu’après avoir pondu son œuf. »

Cette attitude eût une conséquence qui peut apparaître aujourd’hui étrange. Lincoln le républicain reçut, lors de sa réélection les félicitations de Karl Marx.

4) Lincoln et... Marx

Marx lui envoya la lettre suivante :

« Lorsque l’oligarchie des trois cent mille esclavagistes osa, pour la première fois dans les annales du monde, inscrire le mot esclavage sur le drapeau de la rébellion armée ; lorsque à l’endroit même où, un siècle plus tôt, l’idée d’une grande république démocratique naquit en même temps que la première déclaration des droits de l’homme [2] qui ensemble donnèrent la première impulsion à la révolution européenne du XVIII° siècle - lorsque à cet endroit la contre-révolution se glorifia, avec une violence systématique, de renverser « les idées dominantes de l’époque de formation de la vieille Constitution » et présenta « l’esclavage comme une institution bénéfique, voire comme la seule solution au grand problème des rapports, entre travail et capital », en proclamant cyniquement que le droit de propriété sur l’homme représentait la pierre angulaire de l’édifice nouveau - alors les classes ouvrières d’Europe comprirent aussitôt, et avant même que l’adhésion fanatique des classes supérieures à la cause des confédérés ne les en eût prévenues, que la rébellion des esclavagistes sonnait le tocsin pour une croisade générale de la propriété contre le travail et que, pour les hommes du travail, le combat de géant livré outre-Atlantique ne mettait pas seulement en jeu leurs espérances en l’avenir, mais encore leurs conquêtes passées. C’est pourquoi, ils supportèrent toujours avec patience les souffrances que leur imposa la crise du coton et s’opposèrent avec vigueur à l’intervention en faveur de l’esclavagisme que préparaient les classes supérieures et « cultivées », et un peu partout en Europe contribuèrent de leur sang à la bonne cause.

Tant que les travailleurs, le véritable pouvoir politique du Nord permirent à l’esclavage de souiller leur propre République ; tant qu’ils se glorifièrent de jouir - par rapport aux Noirs qui, avaient un maître et étaient vendus sans être consultés - du privilège d’être libres de se vendre eux-mêmes et de choisir leur patron, ils furent incapables de combattre pour la véritable émancipation du travail ou d’appuyer la lutte émancipatrice de leurs frères européens.

Les ouvriers d’Europe sont persuadés que si la guerre d’Indépendance américaine a inauguré l’époque nouvelle de l’essor des classes bourgeoises, la guerre anti-esclavagiste américaine a inauguré l’époque nouvelle de l’essor des classes ouvrières. Elles considèrent comme l’annonce de l’ère nouvelle que le sort ait désigné Abraham Lincoln, l’énergique et courageux fils de la classe travailleuse, pour conduire son pays dans la lutte sans égale pour l’affranchissement d’une race enchaînée et pour la reconstruction d’un monde social.

Le paradoxe ne s’arrête pas là puisque Lincoln fit répondre à Marx.

Monsieur,

On me demande de vous informer que le président des États-Unis a bien reçu l’adresse du Conseil central de votre association, transmise par notre légation. Dans la mesure où les sentiments - qui y sont exprimés ont un caractère personnel, il les accepte, en souhaitant sincèrement et de tout cœur pouvoir se montrer digne de la confiance que ses concitoyens et tant d’amis de l’humanité et du progrès de par le monde entier lui ont récemment accordée. Le gouvernement des États-Unis se rend parfaitement compte que sa politique n’est pas, ou ne pourrait pas être, réactionnaire, mais en même temps il s’en tient à la ligne qu’il a adoptée au début, c’est-à-dire qu’il s’abstient partout d’une politique expansionniste et d’interventions illégales. Il s’efforce de rendre une égale et exacte justice à tous les États et à tous les hommes, et compte sur les résultats bénéfiques de cet effort pour être soutenu à l’intérieur et jouir du respect et de la bonne volonté du monde. Les nations n’existent pas pour elles-mêmes, mais pour promouvoir le bien-être et le bonheur de l’humanité, en entretenant des relations exemplaires de bonne volonté. C’est dans ce cadre que les États-Unis considèrent que, dans le conflit actuel contre les rebelles esclavagistes, leur cause est celle-là même de la nature humaine, et ils tirent un nouvel encouragement à persévérer, du témoignage que leur donnent les ouvriers d’Europe, que cette attitude nationale jouit de leur approbation éclairée et de leurs sympathies véritables.

J’ai l’honneur, d’être, Monsieur, votre humble serviteur.

Charles Francis Adam.

Lincoln fut assassiné le 14 avril 1865, alors qu’il était au théâtre à Washington. Son assassin, John Wilkes Booth, lui tira une balle à bout portant derrière la tête. Lincoln mourrut le lendemain matin, à 7 h 22. Son assassin, s’écria « Ainsi en est-il toujours des tyrans ! » ( « Sic semper tyrannis »), phrase attribuée à Brutus après qu’il eût poignardé César. Cette devise est toujours celle de l’État du Maryland.

Xavier Rousselin


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