Le jeune Karl Marx (film de Raoul Peck)

vendredi 27 octobre 2017.
 

On ne peut que conseiller à ceux et celles qui pensent qu’il est aujourd’hui nécessaire de redéfinir les principes d’un nouveau manifeste communiste ou projet socialiste, d’aller voir le très beau film de Raoul Peck « Le jeune Karl Marx ».

Sur fond de développement de la manufacture capitaliste dans l’Europe des années 1830-1840, et de la surexploitation d’un prolétariat en état de semi-misère endémique, sans droits sociaux, sans libertés d’association, le cinéaste décrit une génération de jeune dirigeants politiques qui se posent la question du « comment faire ? » pour combattre cette société. C’est un film de chair et de soufre, de jeunesse et d’amour, de fraternité où les aspects forcément didactiques – la réflexion sur l’histoire de l’humanité se réduisant en dernière analyse à l’histoire de la lutte des classes sociales – peut très bien être abordée par les jeunes Marx et Engels autour d’une partie d’échecs dans une taverne d’un quartier populaire. Et c’est certainement ainsi que les choses se sont passées pour ces deux intellectuels issus de couches petites bourgeoises ou bourgeoises de la société de l’époque.

Raoûl Peck fait un sort, dans ce qu’il nous fait revivre, aux visages de Marx-Engels-Lénine (…et Staline) coulés dans le marbre, regardant vers l’horizon lointain des « lendemains qui chantent ». Ou encore de ce Lénine intervenant dans un meeting de masse après octobre 17, tandis que les policiers de Staline faisaient disparaitre le personnage de Trotsky des photos officielles du régime. Nous voici en face d’un Marx et d’un Engels à hauteur d’homme, de passion et de fraternité.

La question qui m’apparait sans doute comme la plus difficile à traiter dans le cadre d’une œuvre d’art, car c’est d’abord une œuvre d’art réussie que ce film, c’est montrer un jeune mouvement ouvrier qui cherche à s’organiser sur la plan politique, et la façon dont la confrontation idéologique, sans aucune concession théorique du côté de Marx et d’Engels, mais toujours fraternelle, est menée avec les autres réseaux, courants ou organisations en formation. La question qui est abordée dans le « Manifeste » de la relation avec les courants caractérisés comme « socialistes utopiques » est fort bien amenée dans le film. Les sectes « socialistes » ou « anarchistes » - car Marx va récuser leur mode d’organisation – procèdent d’une révolte bien sûre saine et sauvage contre l’avenir que le capitalisme promet au prolétariat et à la civilisation dans son ensemble, mais ce mode d’organisation primaire ne dépassera pas ce stade. Ainsi le cadre est fixé par un meeting animé par Prouhon à Paris, où le tribun développe sa doctrine, copie conforme du matérialisme bourgeois du 18ème siècle : « la propriété c’est le vol ! » Et Marx lui apporte la contradiction : « Quelle propriété ? La propriété bourgeoise des moyens de production ? » Tout est dit !

Le combat de ces deux jeunes gens qui vont parcourir l’Europe capitaliste est d’emblée internationaliste : leur seul souci, rassembler dans une même confrontation idéologique, et donc in fine dans ce qui deviendra la 1ère Internationale Ouvrière, les réseaux, courants ou organisations qui combattent le capitalisme : alors qu’ils sont en désaccord idéologique avec « La ligue des justes », groupe socialiste créé à Paris en 1836 par des socialistes allemands en exil, mais qui détient des liens dans plusieurs pays, ils mènent une bataille acharnée pour poser les fondements doctrinaux du mouvement ouvrier moderne : de la révolte morale et fraternelle contre les conditions de vie du prolétariat, il faut amener ces groupes à s’incorporer l’essence de l’explication matérialiste de l’histoire humaine. Le prolétariat est révolutionnaire, pas seulement parce qu’il est capable de se révolter contre l’exploitation, mais surtout parce que sa place dans la production capitaliste en fait la seule classe sociale capable de reconstruire la société humaine sur d’autres bases : le communisme, d’autres courants actuels disent : les communs, c’est le mouvement réel pour abolir le rapport social capital-travail et fonder enfin la société humaine. Ainsi, sachant que Proudhon ne partage pas ses points de vue, Marx lui propose de rejoindre « La Ligue des Justes », parce qu’il sait que Proudhon exprime une composante du mouvement ouvrier et que sa place est dans cette Internationale à construire. Proudhon déclinera l’offre. Il est devenu un conférencier célèbre mais il ne sortira plus de ce personnage installé. On nous montre alors le difficile combat d’Engels et de Marx, pour entrer dans la Ligue – organisation alors secrète - et ensuite pour retourner un congrès rétif à accepter les positions du matérialisme historique défendues par Engels. Le congrès entérine, rompt avec l’orientation du partage des richesses et devient « La ligue des communistes ».

Marx et Engels sortent de cette longue séquence épuisés – Marx se pose même la question d’abandonner le combat politique concret pour se consacrer à l’écriture de ce qui deviendra son œuvre majeure « Le Capital » - mais Engels va le persuader d’aller au bout, c’est-à-dire de résumer dans un manifeste les principes qui fondent et justifient le combat du prolétariat pour devenir une classe « pour soi », classe politique pour émanciper l’humanité de l’exploitation du travail salarié.

Ainsi naîtra ce Manifeste, qui aujourd’hui n’a pas pris une ride. Un mois après éclateront les révolutions de 1848. Un nouvel acteur entrait sur la scène de l’histoire : les ouvriers modernes posant leur candidature à gouverner la société humaine.

Même le journaliste du « Monde » s’égare par rapport aux lignes éditoriales de sa rédaction, en écrivant(1) :

« [On] s’arrête ensuite à une époque – 1844-1848 – à laquelle la nôtre ressemble beaucoup sans nécessairement le savoir : constat d’une iniquité grandissante de l’organisation sociale, recherche d’une réponse politique tant au vieil ordre monarchique qu’au rouleau compresseur du capitalisme industriel. Soit une révolution en marche. »

Effectivement cette époque ressemble à la nôtre sans que ceux qui dirigent la société le sachent nécessairement : ce film est une condamnation sans appel des classes dominantes actuelles, et particulièrement du macronisme. Le crépuscule de la société bourgeoise – dont notre président est le petit commis voyageur, le fond de tiroir du MEDEF - entend nous ramener à un état social, où ceux qui produisent la richesse, doivent renoncer à toutes les protections sociales, que le mouvement ouvrier dans sa longue histoire, a imposé aux classes dominantes. De la législation de fabrique à l’époque de la révolution industrielle, où la bourgeoisie elle-même pose une limite par la loi à la surexploitation du prolétariat, au code du travail actuel, où le mouvement ouvrier moderne forçait la bourgeoisie à faire entrer dans sa propre législation la reconnaissance de la lutte des classe, faisant reconnaître par là même les droits sociaux, nous sommes toujours dans la même histoire.

Elle n’est pas achevée…


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