Achevons Mai 68 (par Michel Onfray)

mercredi 9 mai 2007.
 

« Mai 68 », cette fiction métaphysique mélangée d’ un peu de réalité sociologique , n’a cessé d’être un enjeu depuis ce dernier quart de siècle : il y a eu les anciens combattants, renégats de la première ou de la dernière heure , passés avec armes et bagages du côté de la publicité, de la télévision, du journalisme, de l’européanisme libéral, du sac de riz mondain et des droits de l’homme, de l’insurrection internationale de salon, à Saint Germain des Près, de l’inspection générale, des grands corps d’Etat , du rocardisme ; les socialistes mitterrandiens, reconvertis du trotskisme, du situationnisme, du maoïsme et de tout les ismes que l’on voudra , dans la nomenklatura du vichysme dissimulé derrière le poing et la rose et qui font de la classe ouvrière le cadet de leurs souci ; les américanophiles d’autant plus convaincus du génie de Georges Bush qu’il avaient été soviétophiles et défenseurs acharnés de Lénine au joli temps du Mur de Berlin .

La liste de ceux qui brandissaient le poing à cette époque et qui, aujourd’hui, défendent peu ou prou les idées radicales de Georges Pompidou n’en finirait pas d’égrener les noms de ceux qui constituent la société civile et politique française depuis trois décennies. L’histoire de ces soixante-huitards est d’abord l’histoire de la trahison des idéaux de Mai 68. Je l’ai déjà écrit : Guy Hocquenghem en a très tôt et superbement écrit l’histoire dans sa Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary.

Ensuite, il y a les pourfendeurs de Mai 68, les compagnons de route du libéralisme, du capitalisme dans sa formule post-moderne, et de tout ce qui s’est présenté sous la rubrique « pensée de droite ». De Raymond Aron à Luc Ferry en passant par François Furet, ceux-là communient dans Tocqueville et haïssent la gauche, ses penseurs et ses pensées. Prenons pour mesure de cette haine de la droite pour toute pensée digne de ce nom le torrent d’ordures déversé sur Pierre Bourdieu des années militantes de 1995 à sa mort. Le tombereau d’injures, d’insultes, de vomi, de bile, de fiel, de haine a redoublé dans la semaine qui suivit la mort du sociologue de combat, du philosophe de guerre. J’ai, en son temps, publié un Tombeau de Pierre Bourdieu qui fit le recensement de cette vilenie de la pensée française.

Enfin, il y a également, les faux penseurs de gauche, vrais penseurs de droite, qui se présentèrent jadis sous la rubrique publicitaire des Nouveaux Philosophes : on vit parmi eux des amis de Giscard - Jean-Marie Benoist-, les récents affidés de Sarkozy - André Glucskmann-, ou les habiles comme BHL qui parlent à gauche - vague éloge de Ségolène Royal , mais surtout pour ses tailleurs, dans les blocs-notes - pour mieux occuper le créneau de la pensée de droite - dégauchiser Sartre pour en faire le grand penseur juif du XX° siècle par exemple, ou célébrer les valeurs libérales d’un Minc et conspuer les idéaux d’un Bourdieu- , sans attirer les soupçons.

Les français sont des veaux qui croient aux étiquettes dont les hypocrites et les fourbes se servent pour maquiller leurs programmes toxiques et frelatés : ils ne jugent pas les idées, les contenus, le fond, mais leur mise en scène, la forme et son spectacle. Ainsi, quand Ségolène Royal défend des idées de droite - voir blog précédent pour la liste ...-, mais se dit de gauche, il y a encore une majorité de gogos pour croire plutôt le faux performatif « je suis de gauche » que les preuves de son véritable ancrage à droite données par son discours depuis six mois... Si le loup se dit agneau, croyons le sur parole, même si les crocs qui sortent de sa bouche prouvent le contraire...

Et puis, parmi les compagnons de route de la haine de Mai 68, un spectre qui va de Régis Debray à Alain Finkielkraut transforme cette période en grand laboratoire de nihilisme, en creuset d’un feu qui a détruit toutes les valeurs - l’ordre, l’autorité, la hiérarchie, la morale, le bien, le mal, la loi-, qui a généré la décadence de notre époque - on ne sait plus ni lire, ni écrire, ni penser, ni compter, ni parler- et décérébré la population désormais soucieuse de boire, manger, fumer des pétards, consommer, regarder la télévision , enfin pulvérisé la République - et avec elle la Communauté, la Nation, la Patrie...

Luc Ferry et son comparse Alain Renaut l’ont dit : c’est la faute à la Pensée 68. Je n’entrerai pas dans le détail de La pensée 68, sous titré Essai sur l’anti-humanisme contemporain, le bréviaire d’une génération qui veut en pousser une autre pour occuper la place, mais je souhaite rapporter que le futur ministre de Raffarin fit à cette époque des pieds et des mains auprès d’un ami artiste qui avait ses entrées chez Deleuze pour qu’il lui obtienne une rencontre avec le grand philosophe... D’une part on crache sur l’homme que la planète philosophique nous envie, d’autre part on souhaite entrer dans l’antre du vieux lion pour offrir l’encens et la myrrhe...

Voilà, cette génération Ferry - appelons là en référence aux ennemis des Lumières du XVIII° siècle celle des Antiphilosophes (lire à ce sujet l’excellent Les ennemis des philosophes. L’antiphilosophie au temps des Lumières de Didier Masseau chez Albin Michel)- va prendre le pouvoir avec l’arrivée de Sarkozy à l’Elysée. Le candidat de l’UMP a rendu Mai 68 responsable de tous les malheurs de notre époque, c’est facile, commode et ça ne mange pas de pain philosophique. Un bouc émissaire idéal.

Or, Sarkozy sera non pas le général de Gaulle de cette reconquête, trop petit mon ami, mais le Pompidou, autrement dit l’homme de droite qui stoppe Mai 68 et remet les choses en place. Car le problème n’est pas Mai 68, mais son assassinat politique par la droite revenue au pouvoir et disposant des leviers depuis. Car le libéralisme politique n’est pas un produit de Mai 68, c’est même un contre produit, une réaction, disons le autrement, une politique réactionnaire à Mai 68 : elle réagit aux évènements et elle souhaite un retour à l’étape d’avant - en pire... Ce qui fut fait.

Si l’on veut établir une relation de causalité, elle se trouve entre l’interruption de Mai 68, suivie du retour à l’ordre, et le boulevard politique ouvert au libéralisme dont Giscard et Mitterrand incarneront les moments les plus emblématiques - qu’on se souvienne des « socialistes » au pouvoir et de leur culte éhonté de Bernard Tapie, revenu depuis (avec Séguéla et d’autres...) à sa famille naturelle, autrement dit la droite grossière et vulgaire, faussement plébéienne, vraiment populiste, la droite affairiste, autoritaire et disciplinaire, la droite du clan .

Achevons Mai 68, en effet, mais pas comme une bête malade, selon le souhait de Sarkozy, Ferry, Glucskmann, Bruckner et les siens, ou tel un vieux rêve référent, ainsi chez Cohn-Bendit, Kouchner, Goupil, Geismar, mais en ajoutant au travail du négatif que fut ce Mai interrompu la positivité de valeurs nouvelles - altermondialisme, féminisme, écologie, sexualités alternatives, économies solidaires, autogestions, mutualisme, autrement dit proudhonisme...

La fidélité aux pensées de Foucault & Bourdieu, Deleuze & Guattari, Schérer & Hocquenghem , Vaneigem & Debord, ne passe pas par le ressassement mais par l’élargissement : la prison et l’usine, la rue et l’école, les sexualités et l’intersubjectivité, les ateliers et les bureaux, les cités et les banlieues, l’urbanisme et la culture, l’université et l’éducation, voilà autant de chantiers où l’on doit, où l’on peut, dépasser la perspective gestionnaire des libéraux de droite et des libéraux de gauche qui se partagent le pouvoir depuis le renoncement à Mai 68 pour offrir de réelles alternatives à même de fédérer un peuple de gauche à qui plus personne ne fait entendre un discours cohérent.

Les élections présidentielles ne constituent pas le fin mot de la politique - de la politique politicienne, médiatique et spectaculaire, oui, mais de la politique au sens noble du terme, non. Nous aurons donc des ministres UDF au prochain gouvernement - Sarkozy l’a dit, Royal aussi... Dans tous les cas de figures, nous aurons des amis de François Bayrou au futur conseil des ministres. Gageons que l’esprit de Mai soufflera une exhalaison de naphtaline : avec André Glucskmann chez Nicolène (en Ministre de la Tchétchénie), ou Cohn -Bendit chez Ségolas (en Ministre des éoliennes), il restera aux autres, qui ne mangent pas à ces tables-là, la possibilité de réactiver les micro politiques de résistance chères à Guattari. Le soir du 6 mai prochain, la micrologie politique devient la loi, la politique spectacle aura baissé le rideau, les voitures reprendront feu.


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