Les raisons du vote FN–RN : un état des lieux à la lumière de la sociologie contemporaine.

samedi 12 octobre 2019.
 

L’électorat du FN n’existe pas comme entité stable et homogène. Le vote FN (RN) est plus une préférence qu’un choix au sens d’une adhésion à son programme car celui-ci est généralement peu connu de l’électeur FN.

Nous faisons un état des lieux sur la connaissance de l’électorat FN à partir des travaux sociologiques récents sur cette question : quelles sont les motivations du vote FN (RN) ?

Introduction

Accusé l’électorat FN (RN) de fasciste, raciste, xénophobe, etc. non seulement ne sert à rien et est même contre-productif, d’abord parce que l’électorat FN est plus un conglomérat qu’un électorat par son hétérogénéité et parce que de nombreux électeurs FN ne sont ni racistes, ni fascistes, ni xénophobes ce qui n’exclut évidemment pas que de nombreux autres électeurs du FN le soient.

Il est beaucoup plus utile et efficace et moins paresseux intellectuellement de s’interroger aussi précisément que possible sur les raisons qui poussent les gns à voter pour le Rassemblement National sachant que c’est raisons ne relève pas forcément de la Raison mais de l’émotion, et tout simplement des itinéraires de vie dans un contexte économique et idéologique fort dégradé.

Premier article : Les mille et une voies du vote Front national

Par Gérard Mauger, Sociologue, directeur de recherches au CNRS et Willy Pelletier, Sociologue, coordinateur général de la Fondation Copernic

Source : Fondation Copernic http://www.fondation-copernic.org/i...

« L’électorat FN » n’existe pas, ses votes viennent d’horizons sociaux très différents. Les raisons de ce choix sont aussi diverses que les électeurs qui, en général, tiennent peu compte du programme.

La cause semble entendue, le Front national (FN) est un parti « populiste », ses électeurs sont des « beaufs » : machistes et racistes, bornés et bernés. Les enquêtes statistiques ou ethnographiques montrent que c’est moins simple. D’abord parce que, n’en déplaise aux sondeurs, « l’électorat FN » n’existe pas : à chaque élection s’agrègent des « conglomérats » électoraux volatiles. Le FN est l’une des formations qui « fixent » le moins les électeurs : ainsi, 40 % des votants FN de 2007 n’avaient pas voté Le Pen en 2002. Par ailleurs, ce conglomérat est hétéroclite. Il « réunit », le temps d’une élection, des catégories sociales dont les intérêts sont souvent antagonistes. Des membres des professions indépendantes, hostiles aux aides et protections sociales. Mais aussi des ressortissants des classes populaires, qui veulent un accès prioritaire à ces aides. Leur survie en dépend. Ils n’envisagent pas leur suppression. De même, les petits patrons qui votent FN n’ont pas le même point de vue sur les salaires, les conditions de travail et de licenciement, les indemnités chômage, les services publics, etc., que les salariés qui votent FN. Ce conglomérat électoral est miné de contradictions internes. Les attiser hâterait son implosion.

S’il est vrai qu’aux régionales de 2015, plus de la moitié des votants FN se sont recrutés dans les classes populaires (ouvriers, employés et retraités ex-ouvriers ou employés), c’est en fait moins d’un ouvrier sur sept qui a voté FN. Le premier parti des ouvriers reste, de très loin, celui de l’abstention.

Si l’on s’en tient aux classes populaires, les « raisons » et les « causes » de leurs votes diffèrent d’une configuration à l’autre. Mais les enquêtes le montrent : ceux qui votent Le Pen connaissent rarement de façon précise son programme. Les votes expriment d’abord des histoires sociales particulières, les malheurs, les douleurs, les incertitudes liés à ces histoires.

Dans les quartiers dits « sensibles », certaines familles parvenaient encore à « s’en tirer ».

Maintenant, la relégation liée au chômage qui dure, la réclusion dans des HLM dégradées, la compression des revenus et l’échec scolaire des enfants rapprochent leurs conditions d’existence de celles des groupes paupérisés, dont ils se sont crus éloignés (souvent des immigrés installés depuis moins longtemps qu’eux). Le vote Le Pen exprime alors la hantise du déclassement : une mise à distance symbolique de ceux qui deviennent objectivement les plus proches dans l’espace social. Voter FN, c’est une façon de restaurer une respectabilité menacée, une manière de conjurer la dégringolade. Et pour ceux qui sont eux-mêmes en voie de marginalisation, le vote Le Pen permet encore de se distinguer de « plus bas qu’eux ».

Mais le vote populaire FN n’est pas cantonné aux cités HLM et n’est pas toujours vote de déclassement. Dans les zones pavillonnaires, de plus en plus d’agents de maîtrise ou de techniciens votent Le Pen. Ces « propriétaires » sont sur des trajectoires ascendantes, mais leur petite promotion professionnelle est interrompue. Ils étaient les premiers des ouvriers, ils sont les derniers dans l’encadrement et ne bougeront plus. Leurs savoir-faire sont dévalorisés par des managers gestionnaires qui les brident, les briment. Leurs salaires stagnent mais la maison coûte cher. Hier préservés, ils se découvrent exposés au chômage. Ils ont voté à droite ou à gauche, sans qu’à leurs yeux rien ne change. Voter Le Pen exprime leurs exaspérations, liées à ces porte-à-faux.

Autre cas, en monde rural appauvri, où il n’y a pas d’immigrés. Souvent, il n’y a plus ni bureau de poste, ni médecin, ni pharmacie, presque plus de bistrots, mais des magasins aux portes closes, des classes de primaire et des églises qui ferment. Les sociétés de chasse ou de pêche, les majorettes, les fanfares, les associations sportives ou de parents d’élèves peinent à survivre. Les parents sont trop pauvres pour secourir leurs enfants. Et les enfants, faute d’emploi, sont trop démunis pour secourir leurs parents. Les « entre-soi » ruraux s’effondrent et, avec eux, les réputations locales et « l’estime de soi » qu’ils généraient. Immobilisés dans un espace en déclin, impuissants face à l’écroulement du monde d’avant, il n’y a plus d’autre « identité positive » disponible que nationale : « Etre Français », « On est chez nous ». D’autant plus qu’ici, les partis de gauche perdent leurs ancrages populaires au profit du FN (et des services qu’il rend).

Tous ces votes FN, aux causes différentes, ne vont pas disparaître par enchantement ni se dissoudre sous l’effet corrosif des indignations morales. D’où viennent-ils ? Qui en est responsable ? Ceux qui ont leurs « raisons » de voter Le Pen ? Ou ceux qui décident des conditions – des « causes » – qui conduisent à voter FN ? Depuis des années, les « modernisations » libérales exacerbent les rivalités au travail, dans l’accès aux aides, aux logements, etc. S’avive au final, sous des formes différentes donc, mais partout, la guerre des pauvres contre de plus pauvres qu’eux, une concurrence de tous contre tous. Ne reste que le « chacun pour soi », un « sauve-qui-peut général »… Le général de « ce sauve-qui-peut » s’appelle Marine.

Par Gérard Mauger Sociologue, directeur de recherches au CNRS et Willy Pelletier Sociologue, coordinateur général de la Fondation Copernic. Auteurs de les Classes populaires et le FN. Explications de votes, éditions du Croquant, 2017. This entry was posted in En débat, Libertés. Bookmark the permalink.

Deuxième article : Habiter loin d’une gare peut inciter à voter FN

Source : Romandie.com )

https://www.romandie.com/news/Habit...

En France, plus les électeurs vivent loin d’une gare ou du centre d’une grande ville, plus ils ont tendance à voter Front national. Ce phénomène est également observé aux Etats-Unis chez les électeurs de Donald Trump.

C’est une des conclusions d’une étude publiée mardi par l’Institut français d’opinion publique (Ifop) sur les ressorts de la vague "nationale-populiste" observée des Etats-Unis à l’Autriche en passant par le Royaume-Uni et la France.

A cinq mois de l’élection présidentielle française, la candidate du Front national, Marine Le Pen, est systématiquement donnée qualifiée pour le second tour par les sondages.

Elle bénéficie d’un clivage croissant entre gagnants et perdants de la mondialisation et d’un vote qui prospère dans une France "périphérique" à l’écart des grandes métropoles.

Contraire pour le PS

Selon l’Ifop, les scores moyens du FN au premier tour des élections régionales de 2015 en Ile-de-France varient ainsi de 14% à Paris intra-muros à 29,6% dans un rayon de 30 à 40 km autour de la capitale et à 40,9% à plus de 80 km.

A titre de comparaison, les scores moyens du Parti socialiste tombent de 27,9% dans Paris intra muros à 12,8% à plus de 80 km du coeur de la région capitale.

De même, dans la grande couronne francilienne, le FN et le PS ont fait en moyenne presque jeu égal dans les communes disposant d’une gare (22,9% pour le PS, 22,6% pour le FN).

Mais dès que les électeurs s’en éloignent, le parti d’extrême droite prend l’ascendant, avec 23,4% des votes en moyenne dans les communes situées à moins de cinq kilomètres d’une gare, 27,5% entre cinq et dix kilomètres et 35,1% à plus de 10 km. Le vote PS s’effondre alors à 16,6%.

Tendance mondiale

Mais ce type de phénomène, étudié notamment par le géographe Christophe Guilluy, n’est pas seulement l’apanage de la France. "Le phénomène FN s’inscrit dans une tendance mondiale", souligne le directeur du département opinion de l’Ifop, Jérôme Fourquet.

Ainsi, aux Etats-Unis 87,2% des suffrages se sont portés sur la candidate démocrate Hillary Clinton à New York, contre 10% pour Donald Trump. Puis les courbes se croisent dans les comtés de l’Etat de New York situés à une soixantaine de kilomètres de Manhattan. Dans les plus éloignés, Donald Trump a recueilli 65,4% des suffrages et Hillary Clinton 29,1%.

De même, le vote en faveur de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, oscillant entre 25% et 32% au coeur de Londres, gagne en intensité en s’éloignant de la City, jusqu’à 72,3% à l’embouchure de la Tamise, à une quarantaine de kilomètres à la périphérie.

Donald Trump aux Etats-Unis, Norbert Hofer, ex-candidat d’extrême droite à l’élection présidentielle autrichienne et les partisans du Brexit ont également massivement recruté dans les rangs des ouvriers et employés faiblement diplômés et dans les bassins industriels en crise, comme le FN.

Jeunes en Europe, vieux aux USA

Différence notable : les électeurs du FN en France et du FPÖ en Autriche se recrutent plus chez les jeunes et les personnes d’âge intermédiaire que ceux de Donald Trump aux Etats-Unis ou qui ont voté en faveur du Brexit au Royaume-Uni.

En France, ce sont les 25-34 ans et les 35-49 ans qui ont constitué les plus gros bataillons du FN au premier tour des régionales de 2015 (35% pour chacune de ces catégories), loin devant les électeurs de 65 ans et plus (19%).

Le phénomène "France périphérique" est "un phénomène ancien qui s’est amplifié", souligne Jérôme Fourquet. "Il n’a pas été pris en compte au départ par la majorité des responsables de partis de gouvernement. Je pense que c’est en train de changer."

"Toute la question, c’est comment on y répond", ajoute l’analyste de l’Ifop.

Fin de l’article

Autre article du même genre :

Hervé Le Bras : "Plus on habite loin d’une gare SNCF, plus on vote FN"

Source : Le Point https://www.lepoint.fr/politique/he...

Troisième article : Les logiques des votes FN

par Guillaume Letourneur,

Source : Métro politiques. le 02/11/2017

https://www.metropolitiques.eu/Les-...

Deux ouvrages parus à la veille des élections de 2017 décryptent les logiques du vote FN. Insistant sur l’hétérogénéité de cet électorat, ils reviennent sur l’importance des transformations sociales et économiques et soulignent les impasses des explications focalisées sur le seul déclassement.

Recensé : Christèle Marchand-Lagier, Le Vote FN : pour une sociologie localisée des électorats frontistes, Louvain-la-Neuve, De Boeck, 2017 (224 p.) ; et Gérard Mauger et Willy Pelletier (dir.), Les Classes populaires et le FN. Explications de vote, Vulaines-sur-Seine, Le Croquant, 2017 (282 p.)

Alors que Marine Le Pen a obtenu plus de 10 millions de voix au second tour de l’élection présidentielle, les logiques et les déterminants sociaux des votes pour le Front national soulèvent encore de nombreuses interrogations. Deux publications parues en 2017 remettent la question du vote FN sur le métier : Le Vote FN : pour une sociologie localisée des électorats frontistes, de Christèle Marchand-Lagier, et un ouvrage collectif, coordonné par Gérard Mauger et Willy Pelletier, intitulé Les Classes populaires et le FN. Explications de vote, auquel une quinzaine de sociologues et de politistes ont participé. Les deux livres ont un objet de recherche commun : les « électeurs FN ». Dans la lignée de travaux récents sur ce parti, ils s’inscrivent dans une volonté de « normalisation méthodologique » (Crépon et al. 2015) dans l’étude du FN, en mobilisant les théories et les concepts classiques de la sociologie des comportements électoraux et en traitant les électeurs de ce parti sans exceptionnalisme.

Resituer les votes FN dans leurs contextes

Les analyses présentées partagent le souci d’inscrire les pratiques électorales – dont le vote FN est une possibilité parmi d’autres – dans les sphères de vie (professionnelles, familiales) des votants et au cœur de leurs conditions d’existence. Soulignant le poids des entourages et des environnements sociaux, il est régulièrement rappelé que le vote n’est pas un acte isolé, mais bien une pratique collective. Dans une perspective ethnographique, ces contributions accordent une large part à l’analyse de récits de vie, collectés au moyen d’entretiens biographiques dans le cadre de plusieurs enquêtes. En s’intéressant aux socialisations des individus, ces travaux décrivent la manière dont des dispositions politiques et des expériences sociales s’agencent dans les parcours de vie étudiés et peuvent conduire à voter à un moment donné pour ce parti. Cette démarche permet finalement de rendre compte finement de l’usage d’un bulletin frontiste sans que cela n’implique une fidélité au parti. La pluralité des terrains d’enquête, la diversité des segments sociaux et la multiplicité des territoires étudiés (urbains, périurbains et ruraux) rendent caduque toute tentative d’explication monocausale. La lecture croisée de ces deux ouvrages permet de dégager quelques enseignements pour enrichir l’explication et la compréhension des votes pour le FN.

Les électeurs FN : un conglomérat hétérogène

L’accumulation de ces terrains permet d’abord de souligner l’hétérogénéité sociale des profils d’électeurs susceptibles de voter à un moment donné pour le FN. En ce sens, Daniel Gaxie préfère parler de « conglomérat », plutôt que d’un « électorat » FN, unifié et homogène, qui en réalité n’existe pas. Ce premier constat permet de déconstruire une prénotion encore vivace et largement répandue dans les commentaires médiatiques et scientifiques, celle d’un vote FN massif et solidifié au sein des catégories populaires. Le travail d’objectivation statistique réalisé par Patrick Lehingue montre ainsi que, si l’on tient compte des abstentionnistes et des non-inscrits, moins d’un ouvrier sur sept aurait voté FN lors des dernières élections régionales de 2015. Les travailleurs indépendants (artisans, commerçants, agriculteurs) votent alors pour le FN dans les mêmes proportions que les ouvriers et les employés. En outre, la contribution de Samuel Bouron et Maïa Drouard rappelle l’ancrage durable à l’extrême droite de certaines familles traditionalistes de la grande bourgeoisie. Au total, les électeurs FN se recrutent dans des milieux sociaux hétérogènes.

Au regard de cette dispersion sociale des votes en faveur du FN, les électeurs susceptibles de glisser un bulletin FN dans l’urne ont des niveaux très inégaux de politisation et de compétence politique. Les raisons de voter pour ce parti sont fort différentes, variables d’un individu à l’autre et souvent éloignées de considérations proprement politiques ou idéologiques. Un vote FN n’est pas synonyme d’adhésion à son programme, loin s’en faut. C’est donc bien la variété des usages et des significations investis dans ces votes qui ressort. Dans ce contexte, Christèle Marchand-Lagier suggère que, plutôt que de parler de « choix », terme qui charrie la représentation d’un acte éclairé et rationnel, l’usage de la notion de « préférence » pour le FN apparaît plus fécond, pour rendre compte du caractère fluctuant et non définitif de cette prise de position électorale.

Transformations socio-économiques et rapports aux minorités racisées

En tant qu’outsider dans le champ politique, le FN y a imposé le thème de l’immigration comme nouveau « problème » depuis les années 1980. Au cours de différentes enquêtes, cette thématique est régulièrement mentionnée parmi les électeurs du FN. Chez des adolescents de classes populaires, Lorenzo Barrault-Stella et Clémentine Berjaud montrent que l’attrait pour la marque politique FN peut ainsi se construire dans des rapports quotidiens et conflictuels avec des élèves issus de l’immigration. Dans certaines conditions, marquées notamment par l’absence d’encadrement politique et militant de gauche, un rapprochement avec le FN peut prendre appui sur un clivage ethnoracial. En revenant sur un matériau accumulé dans le cadre de leur enquête à Sochaux auprès des ouvriers de Peugeot, Stéphane Beaud et Michel Pialoux étudient les relations entre Français et immigrés. Le contexte de raréfaction des emplois industriels et d’intensification de la compétition scolaire tend à cristalliser ces relations et donne naissance à des sentiments d’injustice, susceptibles de nourrir le vote FN. Gérard Mauger souligne également que les transformations économiques et scolaires contemporaines déstabilisent profondément certaines formes de reconnaissance des classes populaires, associées à une morale du travail et de l’effort, source d’estime de soi et de respectabilité.

À travers ces exemples, on voit bien à quel point, outre les considérations culturelles et identitaires, l’analyse du vote FN gagne beaucoup à intégrer la manière dont les évolutions économiques de grande ampleur à l’œuvre depuis les années 1980 affectent concrètement les individus. Ces évolutions sont multiples : transformations des mondes du travail marquées par la précarisation croissante et l’extension du chômage de masse, dégradation des conditions de travail, à l’image du travail des sapeurs-pompiers étudiés par Romain Pudal, ou encore hausse des inégalités sociales. Ces transformations macrosociales donnent corps à un discours de dénonciation de « l’assistanat » et de stigmatisation de groupes sociaux précarisés (chômeurs, précaires, assistés), quand ils ne sont pas de surcroît racialisés.

Le déclassement : une explication insuffisante

Cette « déstabilisation des stables » (Castel 1995) permet de questionner la thèse du déclassement, qui serait à l’origine d’un ressentiment ou d’une frustration et se traduirait mécaniquement dans les urnes par un vote pour le FN. À la lecture de plusieurs contributions, on retient que le schème global du déclassement néglige trop souvent les orientations politiques antérieures des électeurs et occulte les « petits arrangements » qui permettent concrètement la construction du rapport à la politique. C’est ce que souligne, par exemple, Ivan Bruneau à travers le cas d’un jeune d’origine populaire électeur régulier du FN. Il montre que la politisation frontiste de ce bachelier en situation d’échec scolaire, au-delà des désillusions produites par ses revers à l’université, résulte de l’imbrication de plusieurs processus : sa socialisation familiale antérieure, ses appropriations politiques des pratiques culturelles, comme la lecture de livres consacrés à la Seconde Guerre mondiale, ou encore son affirmation d’une proximité avec l’extrême droite dans le cadre des sociabilités juvéniles. Dans le même ordre d’idées, Violaine Girard rend compte du processus de rapprochement avec le FN de certains ménages périurbains, ayant accédé à des emplois stables et à la propriété, dans le cadre de parcours de promotion sociale. Chez ces ménages, l’orientation vers le FN s’ancre dans les évolutions du monde du travail, marquées notamment par l’affaiblissement des collectifs de travail et par une dévalorisation des métiers techniques ou manuels. Ces votes de certains ménages « petits-moyens » (Cartier et al. 2008) installés dans le périurbain en faveur du FN prennent également largement appui sur des socialisations familiales à droite.

Dans ce contexte, la compréhension du développement du FN doit s’articuler à des logiques d’éloignement et de désagrégation de la gauche « traditionnelle », notamment en milieu populaire. Julian Mischi rappelle que la structuration du PCF, au plus fort des années 1930 jusque dans les années 1970, s’appuyait sur une « relative cohésion sociale des milieux populaires », notamment entre espaces de travail et espaces résidentiels. Malgré l’effritement des dispositifs de politisation à gauche, Julian Mischi analyse le rôle que peuvent « encore » jouer certains syndicats dans des univers professionnels à travers des rappels à l’ordre qui contribuent à maintenir à distance l’influence du FN. On peut tirer un enseignement similaire de l’exemple d’un couple d’habitants d’une ZUP [1], présenté par Stéphane Beaud et Michel Pialoux, resté fortement arrimé à une culture ouvrière catholique, bien qu’il se trouve progressivement écarté et marginalisé du tissu associatif local. Il n’en demeure pas moins que le FN se nourrit de l’éloignement progressif des groupes populaires des organisations de gauche traditionnelle.

Plus largement, ce vote prend appui sur une généralisation de la défiance et de la désaffection à l’égard du monde politique. C’est le cas, par exemple, dans le Vaucluse, où Christèle Marchand-Lagier constate la désagrégation de la classe politique locale, usée et décrédibilisée, et observe l’existence d’une porosité entre FN et droite. Face au déclin de l’encadrement partisan ou à l’effritement des sociabilités locales, l’étude approfondie des mécanismes de diffusion et d’appropriation de l’offre frontiste par une sociologie de la réception – que ce soit à travers l’écoute de la télévision, comme le suggèrent Sébastien Vignon et Emmanuel Pierru en zones rurales, ou sur les réseaux sociaux numériques – constitue l’une des nombreuses pistes ouvertes pour documenter et expliquer l’ancrage social des votes en faveur de l’extrême droite.

Bibliographie

◾Cartier, M., Coutant, I., Masclet, O. et Siblot, Y. 2008. La France des « petits-moyens ». Enquête sur la banlieue pavillonnaire, Paris : La Découverte.

◾Castel, R. 1995. Les Métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris : Fayard.

◾Crépon, S., Dézé, A. et Mayer, N. (dir.). 2015. Les Faux-semblants du Front national. Sociologie d’un parti politique, Paris : Presses de Sciences Po.

Guillaume Letourneur, « Les logiques des votes FN », Métropolitiques, 2 novembre 2017. URL : https://www.metropolitiques.eu/Les-...

Fin de l’article

Hervé Debonrivage


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