Le rugby a-t-il encore une âme ? (Michel Serres, philosophe, Daniel Herrero, entraîneur et écrivain )

mardi 20 décembre 2016.
 

Le rugby est-il pour vous un sport mondialisé ?

Michel Serres. Le rugby est au tiers ou au quart mondialisé. Parler de mondialisation est un abus de mot. Parler de Coupe du monde l’est aussi, lorsque des matchs de premier tour se soldent par des scores de 70 à 0. Certaines équipes jouent vraiment au rugby. D’autres, pas complètement. Il s’agit de la Coupe du tiers du monde.

Daniel Herrero. J’irai plus loin. Nous nous sommes inventé une planète qu’on a baptisée Ovalie pour avoir la sensation d’une discipline qui couvre un très large territoire. Nous savons pourtant qu’en superficie, il est très réduit. Depuis la première Coupe du monde 1987, les cinq mêmes équipes européennes et les trois mêmes de l’hémisphère Sud se retrouvent toujours dans les derniers tours, jusqu’à la finale. En revanche, nous assistons à la promulgation de l’image planétaire du rugby. Nous montrons beaucoup de ce petit territoire au monde. En termes d’économie, en revanche, la Coupe du monde de rugby semble s’installer comme le troisième événement sportif de la planète, après les jeux Olympiques et la Coupe du monde de football. Or, et c’est l’angoisse, dans la réalité palpable du terrain, dans le nombre de joueurs, dans le décanter de l’élite, le rugby se trouve peut-être en situation de ralentissement.

Quel est le meilleur vecteur de développement du rugby : son âme ou son côté spectaculaire et télévisuel ?

Michel Serres. Posons une question préalable. Le rugby peut-il conserver ses valeurs avec l’évolution actuelle ? Étant donné les exigences corporelles, économiques, de salaire, peut-on dire que le rugby a conservé ses valeurs traditionnelles ?

Daniel Herrero. Il s’agit du sujet majeur. Le rugby s’est bâti autour d’une pratique amateur en lien étroit avec des valeurs mises en ordre et en lois. En Angleterre, on ne jouait pas en championnat jusqu’en 1990. Il était hors de question de se mesurer pour être le premier. La mutation jeu-travail, entamée par les Français depuis longtemps, par le monde ovale dans les vingt-cinq dernières années, est cataclysmique. Un jeu devenu métier. Les joueurs festoient moins. Ils robotisent leur musculature. Ils industrialisent leurs comportements, y compris leur camaraderie. On ne porte pas encore, pour l’instant, de jugement. Mais on sent bien tout simplement qu’il y a un prix à payer, que l’on ne formule pas bien.

Ces évolutions remettent-elles en cause les fondements du jeu, autour de l’engagement, du collectif et du courage ?

Daniel Herrero. Au départ, le rugby ne générait pas la star car sa pratique sacralisait le groupe. L’essai arrivait en bout de route. Celui qui concluait cette aventure collective recevait la tape de satisfaction. C’était initiatique.

Michel Serres. Daniel a raison. C’est devenu peu à peu un spectacle qui, au départ, ne l’était pas. Pourquoi ? Peut-être parce qu’il constituait la laïcisation de l’entraînement solidaire. Au fond, les rugbymen correspondaient à ces mousquetaires d’autrefois qui s’entraînaient physiquement à l’escrime, à l’équitation, pour faire la guerre. Ils avaient le sens de la communauté et de la solidarité. Plus que cela encore, il y a dans le rugby quelque chose que l’on ne trouve nulle part ailleurs : l’apprentissage du droit, le juridique. Tu pousses à l’extrême de la violence, mais tu t’arrêtes, et c’est essentiel, dès que l’arbitre se manifeste. Cette maîtrise de la violence constitue le premier apprentissage du droit. Le rugby fut pour moi ma faculté de droit. Le droit impose qu’à un certain moment des relations humaines la violence soit régulée par des lois. L’arbitre est probablement le premier joueur du terrain.

Daniel Herrero. « Le rugby est ma faculté de droit... » C’est magnifique ! Sur nos terres du Sud, l’Anglais est arrivé et il a mis du droit là où c’était rude dans les comportements des hommes. Par ailleurs, pendant longtemps, l’arbitre ne sifflait pas. Quand il décelait une petite anomalie il levait le drapeau.

Michel Serres. Tout le monde le regardait et fermait sa gueule. Comme je l’ai dit dans une interview : le journaliste ne doit jamais dire, « L’essai y était, l’arbitre l’a refusé. » Car c’est l’arbitre qui marque l’essai, et non le trois-quarts aile. La preuve : on dit marquer un essai, mais marquer sur le « tableau de marque ». C’est l’arbitre qui le marque.

Daniel Herrero. L’essentiel n’est pas de déterminer s’il y a essai ou non. L’arbitre a estimé que... Donc, il a raison.

Que penser dès lors de l’arbitrage vidéo ?

Michel Serres. Pourquoi l’arbitre a-t-il toujours raison ? Pourquoi le juge n’a-t-il pas forcément raison, si je suis en procès avec Daniel ? Parce que si Daniel gagne le procès, je peux toujours faire appel de cette décision. Mais l’appel est impossible sur un terrain. On ne va pas refaire 150 fois le match. Si l’appel est impossible, l’arbitre ne peut pas avoir tort. Le droit est de l’ordre de la décision. Il n’est pas de l’ordre du fait. L’arbitre a toujours raison par définition.

Daniel Herrero. L’arrivée de la vidéo nous séduit et nous trouble. Elle va objectiver ce que nous estimions non objectivable depuis cent cinquante ans. Aujourd’hui, on ne discute toujours pas une décision d’arbitre, même si l’on voit arriver les prémices de la métastase qui nous inquiète. Si l’on fait la comparaison avec nos amis footballeurs, les rugbymen sont d’une grande dignité. Cette année, dans le Tournoi, il y a eu deux ou trois décisions terribles. Les Gallois se sont fait blackbouler par une décision d’arbitrage. Après le match, ils sont restés dignes, stoïques. Ils ont salué les vainqueurs.

Maintenant, l’arbitre fait ça (il fait le geste de l’arbitrage vidéo) pour savoir s’il y a l’essai ou non. Nous, à l’époque, on s’en foutait. Et, quand nous passions en groupe l’en-but adverse, nous annoncions « essai collectif ». Peu importe qui avait marqué. Parfois même, on utilisait ce mot suspect d’« essai anonyme ». L’arbitre commande la vidéo. Puis, le réalisateur du match, avec ses vingt-cinq caméras, montre les images, et au final le quatrième arbitre décide. La télé dicte la décision !

Michel Serres. Qui prend la décision dans le monde contemporain ? La télé. En rugby comme en politique, dans le droit ou dans l’économie, tu as beau avoir raison, si le journaliste à la télé dit le contraire, c’est lui qui a raison. Le rugby renvoie à une image partielle de ce qui est l’arbitrage définitif dans nos sociétés, le média.

Daniel Herrero. La pression médiatique est devenue insidieuse. C’est elle qui a fait qu’aujourd’hui on voit la balle les trois-quarts du temps, alors qu’avant on ne la voyait que la moitié ou les deux tiers du match. Dans les années 1970, on voyait quatre matchs du Tournoi et la finale du championnat de France. Dans les années 1980 se sont ajoutées les demi-finales. Maintenant, trois ou quatre matchs sont retransmis par week-end. La saison prochaine, Canal Plus possédera tous les droits de retransmission pour le Top 14 comme pour la Pro D2. Le rugby appartient à Canal Plus. On passe de l’existentiel au spectacle.

Michel Serres. C’est à l’image de l’évolution de toute la société.

Daniel Herrero. Cette évolution nous a rattrapés. Nous, les drôles de gens, étions un peu anachroniques. En 1995, Philippe Sella, athlète hors norme, meilleur joueur de la Coupe du monde, s’entraînait quatre ou cinq fois par semaine. À ses côtés, Frank Mesnel, alors international, s’entraînait deux fois par semaine. L’homme inséré dans la société pouvait prétendre disputer une finale de Coupe du monde avec un peu d’entraînement. Tout cela est dépassé. Nous sommes passés à l’étape de la robotisation des joueurs.

Le spectacle n’est-il pas indispensable pour que le rugby survive et se développe ?

Michel Serres. Ce que vous dites du rugby est vrai pour tout. Il en est par exemple de même pour la recherche scientifique. Si vous ne médiatisez pas ce que vous inventez, vous n’existez pas. Autrefois, on passait à la télévision parce qu’on était bon. Aujourd’hui, on est bon parce que l’on passe à la télévision. Ça change tout.

Daniel Herrero. On a vu arriver la première star, peut-être Jean-Pierre Rives. Il a le look et, de plus, il faisait preuve d’un courage hors norme. Le visage en sang, le maillot blanc tout rouge. Autre joueur très brillant : Serge Blanco. Sur la fin de carrière, quand il était « number one », il nous prenait deux-trois minutes par match (Daniel se tient la cheville). Et pendant deux-trois minutes par match, les caméras nous montraient Blanco. « Que se passe-t-il, Serge est-il blessé », se demandait-on. C’était là des signaux. L’image est première, et par nature éphémère, superficielle. C’est la définition du spectacle.

Michel Serres. De la même manière, la dernière élection présidentielle a été du spectacle. La politique est devenue du spectacle. Le rugby, la science... Je ne l’ai pas inventé. Guy Debord l’a dit avant moi.

L’uniformisation guette-t-elle l’Ovalie ?

Daniel Herrero. L’une des noblesses, ou des beautés, de l’aventure ovale consistait en ce mariage assez étrange entre l’âme du jeu et l’âme des peuples. Ce qui est dit là est un peu caricatural...

Michel Serres. Mais il y a quelque chose de vrai.

Daniel Herrero. On ne jouait pas au rugby à Agen comme à Béziers. Dans les années 1980 - ce n’est pas si vieux que cela -, tu mettais les All Blacks avec les maillots de l’Angleterre, tu sentais quand même que les Anglais n’étaient pas sur le terrain. De même avec les Gallois et le maillot vert des Irlandais. L’Irlandais, c’est le Catalan. Il est dans la pression, la compression, la surpression. Le Gallois est dans la construction, dans la créativité. En France, quand tu allais jouer chez les Basques du bas, ce n’était pas la même chose que chez ceux de Bayonne. L’Auvergnat, qui se préoccupe toujours de l’hiver prochain et de l’été à venir, ne pratiquait pas le même rugby à Clermont qu’au Puy. Aujourd’hui, cette beauté-là se rogne.

Michel Serres. J’appelle cela la fable de l’huile et du fromage. Dans ses romans, Jean Giono raconte que ses parents ne se fournissaient pas en huile d’olive dans n’importe quel moulin. Eux achetaient l’huile qui provenait précisément d’un endroit, là. D’un coup, un Monsieur Lesieur a acheté toutes les huiles. Tout le monde a trouvé normal de consommer de l’huile d’olive normalisée. Quant au fromage... J’ai vécu dix ans à Clermont-Ferrand au début de ma carrière. J’ai vu les caves du saint-nectaire et du cantal fermer les unes après les autres sous la puissance du Bonbel, le fromage industrialisé. « Tiens, le fromage va se faire "normer" comme l’huile », me suis-je dit. Tout d’un coup, les consommateurs se sont révoltés. Les fromageries industrielles ont fait faillite. J’ai alors vu renaître le saint-nectaire, la fourme d’Ambert... La question fondamentale du monde moderne : va-t-on suivre le destin du fromage ou celui de l’huile ?

En rugby, le risque de formatage est sérieux. Et si, par un retournement complet, demain matin, on disait : « On a déconné, tout le monde joue pareil, on s’ennuie, il n’y a plus de public... »

Daniel Herrero. En termes de lecture du jeu et de rapport à l’adversaire, nous assistons ces cinq dernières années à une stagnation des stratégies. C’est le jeu le plus pauvre en termes de variété et d’articulation. Les All Blacks n’ont pas un jeu novateur. Mais il est plus volumineux par rapport au nôtre qui, lui, est plus réduit et étriqué. Avec Jonah Lomu, la porte avait beau être grande ouverte, il passait à travers le mur. Il y a mille ans, on l’aurait mis au frigo. Mais bon... Quand il passe à travers le mur, cela vaut tout de même cinq points à l’arrivée. Souvent, alors que tu as l’impression qu’un match sombre dans le purin, tu vois parfois pousser une fleur. Un Lomu ou un Caucaunibuca passe alors à travers tout le monde.

Le rugby est-il une histoire d’homme ou de terroir ?

Michel Serres. Question très difficile.

Daniel Herrero. Cette question est troublante. Terre, terroir, c’est un univers qui fait germer l’homme. Le champion était le meilleur de son champ. Notre identité de base est le maillot. On l’a connu virginal. Dans les années 1980, on a commencé à y inscrire de petits trucs. Aujourd’hui, il est recouvert de huit, dix ou douze inscriptions.

Ces maillots ne représentent plus rien, ils représentent simplement une économie. Si Michalak arrive à la fin, on en sort un autre. Il faudra même qu’on en fabrique d’autres.

Michel Serres. Les transferts de joueurs entre équipes miment assez bien aujourd’hui les mouvements d’émigration. Quand je pars aux États-Unis, je suis un ouvrier émigré, d’une certaine manière. Quand tu émigres, il faut du courage au début. À la fin, tu tombes amoureux de quelqu’un, tu fondes une famille dans ce pays, tes enfants y naissent. Tu tricotes déjà ton appartenance.

Daniel Herrero. Effectivement. Cela permet un mixage que j’aime bien. On l’a vu jusque dans l’équipe de France. À un moment donné, la paire de trois-quarts centre était composée du Néo-Zélandais Tony Marsh et du Sud-Africain Brian Liebenberg, là, au centre où nous avons une généalogie épaisse d’hommes brillants, culturellement esthètes, porteurs à la fois de Jean Moulin et de Vercingétorix. Là, Laporte nous a mis deux golgoths sortis d’une culture aux antipodes de la nôtre au sein de l’équipe de France. Ces deux humains-là aimaient aussi les gens avec qui ils étaient.

Depuis le début de cette conversation, vous n’avez pas prononcé les mots collectif, solidarité, communauté, alors que le rugby est très lié à ces notions...

Michel Serres. Il s’agit de tout cela lorsque je parle de droit. Le droit c’est la construction du collectif. Si je fais une connerie, cela va coûter trois points à mon équipe, et je sais aussi que quatorze mecs vont pâtir de ma bêtise. Là, le péché est collectif.

Daniel Herrero. Il y a des nuances dans les synergies. Nous sommes en présence d’une communion industrialisée. Quand tu vois les Biarrots ou les Agenais sortir du vestiaire, tu prends peur. Tu as l’impression qu’ils vont manger le monde. Ils vont quelque part sublimer leurs richesses dans leur volonté de ne pas mourir. Quand tu vois les All Blacks, ça dégage. Les Anglais, quel qu’ils soient, ça déménage en termes de robustesse et d’appétence sociale. Cette âme-là est encore forte.

Michel Serres. Si tu joues au rugby, elle ne peut pas ne pas être là. C’est l’essence du jeu. Sinon, il faut jouer à la pétanque.

Un peu de prédiction : à quoi ressemblera le rugby dans dix ans ?

Michel Serres. Il faut demander cela à ma concierge. Avec ses cartes, elle est très forte ! De toute façon, l’invention est imprévisible. Elle part toujours d’un endroit complètement inattendu. Qui pouvait par exemple imaginer qu’un jour, alors que l’on pratiquait le rouleau ventral, un sauteur en hauteur effectuerait son saut le dos tourné à la barre ? C’était inouï. Tout un coup, un mec qui s’appelle Fosbury passe sur le dos et gagne dix centimètres.

Tournons la question autrement : percevez-vous autant d’émotion face à un match de rugby ?

Michel Serres. Il ne faut pas poser la question comme cela à un homme de soixante-seize ans. Je ne représente pas l’avenir. Il faudrait demander à un gosse de quinze ans. Ma réponse n’est pas pertinente.

Daniel Herrero. Pareil pour moi. Mon matelas d’émotion est assez fourni. Aujourd’hui, nous voyons du sérieux, du rigoureux, du sincère en dimension musculaire, et des tampons à haute densité. On est séduit par cela. Mais la séduction et l’émotion impliquent plus que de la performance et de la technicité. Elle inclut de l’âme.

Michel Serres. On a bradé le rigoureux. À force de voir des films américains, on est devenus des Anglo-Saxons. Ce qu’on appelait le french flair est un peu terminé.

Daniel Herrero. Est-ce que les minots qui jouent aujourd’hui s’emmerdent ? Je ne sais pas. On en voit des heureux.

Michel Serres. Pas beaucoup.

Daniel Herrero. Soyons honnêtes alors. On en voit des satisfaits.

Michel Serres. Dans un film italien, un homme, après avoir fait l’amour avec une femme, lui demande à la fin : « Contenta ? » Elle répond :« contentina » (rires). Oui, « pas trop déçue ».

On vous sent pessimiste vis-à-vis du rugby actuel...

Michel Serres. Nous n’avons pas dressé un tableau pessimiste du rugby. Nous avons cherché à caractériser une évolution. Nous avons connu une histoire et nous avons essayé de vous la raconter, en évitant le plus possible les jugements de valeur. Je n’ai pas envie de passer pour un vieux con qui répète qu’avant c’était mieux, car ce n’est pas vrai. Mais je suis obligé de dire que j’ai vécu dans un monde qui n’était pas celui-là. Maintenant, je m’adapte. Ce monde n’est pas plus mauvais qu’un autre. Mais, ce n’est pas le même jeu, pas la même culture, pas la même conduite. Le rugby est un bon cas pour lire le monde moderne.

Daniel Herrero. Le rugby est un beau champ humain. Nous constatons juste que nous sommes un peu industriels.

Michel Serres. Cette évolution est le reflet de la société.

Daniel Herrero. Elle n’est pas génératrice d’angoisses mortifères pour le futur. Certaines évolutions, il est vrai, peuvent générer quelques irritations. Le lien social m’apparaît fort. La qualité du spectacle m’apparaît recevable. Il y a malgré tout du bonheur chez les hommes. Le bonheur de s’insérer dans quelque chose qu’ils aiment. Le rugby est un jeu existentiel. Or la dimension spectacle remet un peu en cause cet existentialisme.

(*) Extraits du hors-série de l’Humanité, Objectif rugby ! (10 euros), toujours disponible en kiosques ou sur commande : (Pour commander).

Rencontre organisée par Stéphane Guérard, Alain Raynal et Bruno Vincens


Signatures: 0
Répondre à cet article

Forum

Date Nom Message