Angleterre : le premier mouvement ouvrier et socialiste de masse

samedi 4 novembre 2017.
 

Les historiens admettent généralement que le mot socialisme est apparu d’abord en Angleterre avec un sens assez usuel dans la première moitié du 19ème siècle.

Ce pays connaît alors un développement industriel très rapide : + 39% de 1810 à 1820, + 47% de 1820 à 1830, + 46% de 1830 à 1850. De grandes villes poussent comme des champignons (Birmingham, Manchester, Liverpool, Leeds...). En 1841, les secteurs de l’industrie, du commerce et des transports représentent 54,7% de la population active. Un prolétariat moderne de grandes entreprises remplace de plus en plus les artisans et les travailleurs à domicile.

Les familles ouvrières britanniques connaissent alors des conditions de travail (horaires, cadences, hygiène...) et de vie (salaires, chômage, logement, protections sociales) particulièrement effroyables. La littérature nous a décrit par exemple la surexploitation des femmes et des enfants.

Quelles étapes ont marqué la naissance du mouvement ouvrier et socialiste britannique appelé plus tard chartisme ?

A) Des penseurs socialisants avant 1789

C’est le cas par exemple de Thomas Paine qui a défendu le droit à sortir de la misère grâce à un impôt sur les propriétés foncières finançant un petit capital donné à chaque citoyen pauvre lors de sa 20ème année. Il s’engage aux côtés de la révolution aux Etats Unis puis en France. Il rédige Rights of Man en 1791, est élu député en 1792, critique le christianisme en 1794 (Le Siècle de la raison), propose en 1795 une organisation sociale comprenant une forme de revenu minimum (Agrarian justice).

B) L’impact de la révolution française

Sous l’impact du mouvement social qui se développe de Paris jusqu’à la moindre commune rurale, le Royaume-Uni voit se développer sur ses terres des "Sociétés de correspondance", tout d’abord à Londres puis dans d’autres villes. Elles portent deux objectifs : d’une part la conquête de lois démocratiques, d’autre part le vote de lois de protection ouvrière. Ce mouvement initié surtout par des travailleurs comme Thomas Hardy (cordonnier écossais) s’affirme non violent. Il va pourtant subir une répression très dure et s’évanouir en 1799.

C) Un premier mouvement ouvrier de masse écrasé en 1813

Les manuels d’histoire lui donnent le nom de luddisme avec un sens identique à celui donné par Wikipedia "La lutte des membres de ce mouvement clandestin, appelés luddistes ou luddites, s’est caractérisée par le « bris de machines ».

Ce serait donc une réaction primaire contre les machines qui prennent le travail des hommes. La réalité s’avère plus complexe. Plusieurs anciens Jacobins des Sociétés de correspondance réapparaissent à ce moment-là avec un rôle influent. En raison des guerres napoléoniennes, l’activité économique tourne au ralenti, les salaires baissent, le chômage se développe, les prix flambent. L’annonce à ce moment-là de nouvelles machines (textile, métallurgie) faisant chacune le travail de 10 hommes représente le brin de paille qui allume un foyer social.

Le 13 janvier 1813, George Mellor (ouvrier qualifié du textile), est exécuté avec deux de ses proches pour ses activités. Plusieurs études ont montré que leur action collective dans le Yorkshire était nettement politique, qu’ils n’étaient pas opposés au progrès en soi. Ils défendaient les intérêts immédiats et concrets des travailleurs, focalisant leur ressentiment en particulier contre les moulins équipés des nouvelles machines haïes. Le 11 avril 1812, environ deux cents luddistes approchent d’un moulin ; la milice recrutée par le propriétaire tire, faisant deux morts et de nombreux blessés graves. William Horsfall, patron d’usine traite les luddistes de lâches ; il est assassiné. De nombreux luddistes sont arrêtés, 64 sont inculpés, 17 sont exécutés, même sans preuve comme pour Abraham Charlston (12 ans).

Signalons le rôle du poète Byron :

* Il dénonce en février 1812 la loi décrétant la peine de mort pour tout bris de machine (parmi les exécutés de 1813, la majorité n’a participé ni à un bris de machine, ni à l’assassinat de Horsfall).

* Il écrit un beau texte en l’honneur des luddistes

D) 16 août 1819 : le massacre de Peterloo

Après l’écrasement de l’empire napoléonien, l’Europe subit la loi des princes, des évêques, d’infâmes exploiteurs, de polices omniprésentes. A ce moment-là, le luddisme prend l’aspect d’actes de désespoir. Trente machines sont brisées par des tisserands à Nottingham. Des ouvriers agricoles incendient des granges en arborant comme devise sur leurs drapeaux "Du pain ou du sang".

Des manifestations ouvrières se déroulent dans de grandes villes (particulièrement contre le chômage).

Le 16 août 1819, environ 20000 personnes se rassemblent ainsi pacifiquement à St Peter’s Fields (Manchester) pour demander l’abolition des lois sur le blé (qui le rendent très cher à cette époque où il représente l’aliment principal des familles populaires urbaines) et la réforme électorale. La cavalerie survient et tire dans le tas. Voici le récit de Samuel Bamford, ouvrier tisseur, témoin oculaire :

" Dix minutes après le commencement du massacre le champ était presque désert... L’estrade était encore là, avec quelques mâts cassés, des hampes de drapeaux brisées, et une ou deux bannières déchirées qui pendaient ; tandis que sur le champ de bataille on voyait des casquettes éparpillées, des bonnets, des drapeaux, des sabots, des chaussures, des vêtements d’hommes ou de femmes, déchirés, tailladés, ensanglantés. La milice avait mis pied à terre, quelques-uns détachaient la sangle de leurs chevaux, d’autres arrangeaient leurs harnachements et d’autres essuyaient leurs sabres. Plusieurs tas d’êtres humains étaient restés là où ils étaient tombés, écrasés, étouffés. Certains gémissaient encore, d’autres les yeux hagards, essayaient de respirer et d’autres ne respireraient plus jamais..."

Le poète William Shelley rédige alors son Chant aux hommes d’Angleterre : " Pourquoi labourer pour les lords qui vous tiennent sous leurs pieds ? Pourquoi tisser avec peine et souci les riches robes que portent vos tyrans ?"

E) Les premiers succès du mouvement ouvrier

Une loi de 1799, renforcée en 1819, avait interdit toute association ouvrière (trade union). En 1824, le combat inlassable de groupes divers comme les sociétés de secours mutuel aboutit à une loi qui autorise la liberté de coalition. Rapidement se développent plusieurs syndicats et fédérations de branches professionnelles (mécanique, métallurgie, bâtiment, chantiers navals...).

Jacques Serieys


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