Charonne : un massacre le 8 février 1962, une grande manifestation le 13

vendredi 10 février 2017.
 

Il faut de temps à autre remonter le cours du temps, car le présent n’existe que par le passé... La mémoire est fugitive et la mémoire historique si souvent falsifiée...

1) 8 février 1962 : CHARONNE crime d’Etat, crime pour mémoire

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3) CHARONNE 8 février 1962 : Anthropologie historique d’un massacre d’Etat

Décidée en réaction aux dix attentats de l’OAS du 7 février 1962... la manifestation unitaire du 8... est avant tout un élan anti-fasciste et pour la liberté de l’Algérie. Organisée dans l’urgence, elle doit être courte, localisée et surtout ne pas offrir aux forces de l’ordre d’invite à la violence : pas de banderoles, plusieurs petits cortèges pour ne pas faire masse, pas d’arme, pas d’affrontement délibéré, des mots d’ordre de calme et d’obéissance.

Pourtant, elle est immédiatement condamnée comme illégale par le Préfet de Paris, le très courtois M. Maurice Papon dont il ne fallait pas attendre ici non plus un zeste d’humanité, et les forces de police reçoivent d’emblée le mot d’ordre de fermeté, que l’on peut comprendre comme un blanc seing à la violence permise pour disperser les foules. Ce sont d’ailleurs les Compagnies de Sécurité, formées à la violence urbaine et armées du « bidule » (manche d’un mètre de long) qui auront la charge d’être face aux manifestants... Car si la manifestation tourne finalement au « massacre », c’est avant tout de la faute de la police, qui charge les manifestants à l’heure de la dispersion annoncée et qui matraque à tour de bras, les passants aussi bien, femmes, enfants, vieillards, élus en écharpe tricolore, poursuivant les fuyards jusque dans les cages d’escalier, faisant finalement huit morts, dont femmes et enfants.

C’est dans le sang de ses victimes que la manifestation pacifiste du 8 février 1962, qui n’avait d’exceptionnelle ni la revendication ni l’organisation, ni le nombre de ses participants ni ses organisateurs, entre tragiquement dans l’Histoire.

Car « Charonne », qui va du 8 (date du massacre) au 13 (date des funérailles), est bien plus qu’un fait ponctuel, très court aussi bien dans le temps que dans la géographie : c’est un stigmate des dérives d’un Etat qui est perdu, d’un état démocratique qui laisse une frange instable de son autorité sombrer dans la folie.

Source :

http://www.boojum-mag.net/f/index.p...

De la violence policière légitime

« Je n’ai jamais assisté à un spectacle aussi horrible que le 8 février. Les coups de matraque ont plu à tort et à travers sur des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards, des manifestants et des passants. Tout autour de moi des gens [...] très paisibles s’écroulaient sous les coups et continuaient d’être frappés tandis qu’ils étaient à terre et perdaient leur sang en abondance. »

Formés à l’action et même, pour certains dont les « disciples » de l’OAS, les compagnies de sécurité sont une faction interne à la Police de Paris, moderne, faite pour être violente, armée en conséquence. Ces unités avaient reçu des instructions de « fermeté » à l’encontre des manifestants, tant en raison de l’époque (en plein crise d’Alger) que de l’oppositin « rouge » qu’il faut mater. Cette fermeté s’illustrera oh combien et rappelera plus les premiers affrontements entre les syndicats naissants et les milices de patrons que la surveillance par les forces de l’ordre d’une manifestation pacifique et dont le mot d’ordre, clairement énoncé, était de ne pas faire de vague et de se disperser dès 18h30.

Mais sans prévenir, la police charge, va à l’assaut et au combat, « bidule » à la main (la longue matraque d’un mètre...) et frappe sur tout ce qui est dehors, un élu en écharpe tricolore venu annoncer la fin du rassemblement aussi bien qu’un passant, que des femmes, des enfants... la violence policière est déchaînée et entraîne un certain nombre de débordements, de courses poursuites qui se finiront tragiquement par la mort de 8 personnes au métro Charonne, 8 personnes mortes étouffées pour échapper aux coups [2], aux plaques de fer ou au corps de blessés devenus projectiles... La police a perdu toute forme de raison et, mue par sa propre violence, s’avilit au rang des dictatures militaires.

Les scènes de violences, longuement décrites et qui forment le cœur du mythe de Charonne, dépassent la raison. Et c’est cette violence qui a fait entrer « Charonne » comme symbole d’un état de droit qui dépasse ses propres limites et s’instaure punisseur : car les manifestants n’ont pas été arrêtés, ils ont été châtiés sur place, par le pouvoir supérieur du « bidule » et pour l’apaisement des consciences policières. Car les morts du 8 février 1962, dont un enfant de 16 ans, même s’ils auront le 13 février une procession funéraire digne et réunissant sans doute la plus grande manifestation populaire et indignée du XXe siècle (la préfecture, sans l’autoriser, n’a pas osé l’interdire ou, du moins, intervenir dans son déroulement...)

Le déni

La raison d’état est de minimiser l’événement, de faire porter sur les manifestants - des communistes, donc des agitateurs dont les manigances sont connues pour destabiliser le gouvernement - la responsabilité des violences. Bien sûr, les manifestants ont réagi, ont risposté tant bien que mal parce qu’ils n’avaient rien prévu... mais c’est surtout la rue, comme entité vivante dont Alain Dewerpe dresse un portrait saisissant, qui se pose en contestataire des mensonges d’état.

Tous les témoins seront unanimes (sauf un) à faire porter la responsabilité des échauffourées sur la Police. Si un responsable policier a pu oser prétendre que « les effectifs de la police municipale n’étaient pas animés d’intentions offensive », c’est aussi qu’il faut faire la différence entre plusieurs police. La municipale, chargée d’empêcher les rassemblements de se former, est là en appui des compagnies d’intervention, véritable milice formée à la violence urbaine et dont les actions d’éclats se retrouveront dans les horreurs de Mai 68 par exemple.

Et plus encore...

Au dela d’un exposé magistral sur les tenants et les aboutissants de cet événement monstrueux, parfaitement délimité dans l’espace et le temps et, pour ainsi dire, assez rapide, Alain Dewerpe établit une anthropologie précise et d’une grande utilité pour lire notre monde agité de la rue, de la police, de la manifestation comme corps constitué, de la ville enfin, de tout ce qui contribue en amont ou en aval à la vie d’un défilé. Alain Dewerpe dresse des nomenclatures, des règles universelles et précises qui trouvent aujourd’hui encore application, parce qu’il a compris la vérité au fond des choses : que le cortège est un corps qui se meut et qui saigne, qui proteste, se défend et se venge, qui fuit ou se cache, mais dont chaque membre est un homme.

La lecture de cet énorme travail de fonds conduit à rien moins qu’à l’éffarement : loin du mythe des « massacreurs de Charonne » dont plusieurs idées reçues perdurent encore aujourd’hui (notamment les grilles fermées du métro, qui étaient ouvertes), Alain Dewerte restitue des faits, des idéologies et des habitus de part et d’autre de la rue (manifestants, police) qui forment un tableau dont la réalité dépasse l’entendement. Rien d’exceptionnel dans une dictature, mais dans une République ! La somme des archives et documents qui se posent devant nous, par le travail salutaire et titanesque d’Alain Dewerpe, ne peut que forcer l’admiration et demander à ce que l’Etat, qui en a reconnu d’autres et des moindres, reconsidère ses mensonges et s’implique dans le travail de mémoire. Alain Dewerpe nous donne ici, outre une leçon magistrale d’Histoire, un sursaut d’humanité. Que son travail fasse école !

Loïc Di Stefano

[1] Plusieurs témoins attestent avoir entendu, émaner des forces de l’ordre, ces cris : « Allez-y, tuez-les tous » ; « Maintenant vous pouvez y aller. Il ne reste plus que les cocos et le PSU. »

[2] Dont la mère de l’auteur, qui préviendra : « Le lecteur ne doit enfin pas ignorer que ce projet de piété filiale relève aussi de la commémoration savante. Si être le fils d’une martyre de Charonne ne donne aucune lucidité, il n’interdit pas de faire son métier d’historien. »

Alain Dewerpe

Gallimard, inédit Folio Histoire, février 2006, 897 pages

10 €

4) La grande manifestation du 13 février 1962

Le 13 février une manifestation monstre est organisée pour les obsèques des pauvres malheureux, un million de personnes défilent en silence jusqu’au Père Lachaise( 1 million d’après l’Huma et Libé, 500000 d’après le Monde et le Times, 150000 selon la Préfecture de police et son journal officiel : le Figaro).Qui est responsable de cette tragédie ? ?le Gouvernement ? le Préfet de Police ? l’O.A.S ? la Police ? le Parti communiste ?,à cette question je répondrai comme Jean Daniel dans l’Express ; « Le gouvernement voulait donner des gages aux partisans de l’Algérie française, à la droite conservatrice et à l’armée, car tous redoutait le communisme ( la pieuvre rouge comme ils disaient...peu de gens à l’époque voyait venir la véritable pieuvre qui allait étouffer et terroriser l’Algérie : « la pieuvre verte »).

Le Général de Gaulle et son gouvernement voulait frapper fort pour rétablir la confiance du pays avant la grande « braderie algérienne ». Certes des provocateurs de l’O.A.S ont sûrement infiltrés les Forces de l’ordre, mais ce serait trop facile de les disculper par cet argument.

Suite à ces évènements, j’ai demandé ma démission, et j’ai quitté la G.R.P deux mois après.

L’Enquête officielle se terminera par une série de non-lieux et en 1966 un loi d’amnistie lava tous les soupçons. La Ligue des Droits de l’Homme soulignera cependant l’écrasante responsabilité de Maurice PAPON (ordinateur des basses oeuvres) qui déclara avec son aplomb habituel : « La Police a été attaquée par des émeutiers avec une extraordinaire violence, les décès sont dû à une malheureuse bousculade. »

Si l’on veut trouver, non pas des excuses, ce serait difficile, mais des circonstances atténuantes, replaçons nous dans le contexte de cette époque troublée.

Le terrorisme algérien du F.L.N avait fait des morts et des blessés chez les policiers attaqués par surprise au hasard des rues de Paris. Le racisme montait de part et d’autre, tout le monde était nerveux. Les rapatriés « les Pieds-Noirs comme on les appelait » arrivaient par trains entiers, mal accueillis, ils vivaient une tragédie terrible, victimes d’une situation politique qu’ils ne comprenaient pas et qu’ils n’avaient pas vu venir à temps.

Le colonialisme n’en finissait pas d’agoniser dans les larmes et dans le sang. Les policiers étaient traumatisés, ils rêvaient de revanche sachant très bien que la hiérarchie couvrirait toutes les bavures. Déjà le 17 octobre 1961, 150 à 200 algériens furent jetés dans la Seine, on les a appelés les N.P.B « noyés par balles ».

A l’instar du Général MASSU qui avait gagné la bataille d’ALGER , PAPON dira plus tard qu’il avait gagné la bataille de PARIS... Il faut dire qu’il avait de l’expérience, car 20 ans plus tôt il avait déjà gagné une autre sale bataille, celle de BORDEAUX ( rafle des enfant juifs).

Au PANTHEON fasciste il mérite un grand sarcophage de plomb !

50 ans plus tard... : Papon et Charonne (Brigitte Blang)

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Extrait de Republica n°575

Simon Garrigue

5) Témoignage d’un garde républicain ayant participé de loin à la tragédie du métro Charonne

" La paix en Algérie était imminente, les accords d’Evian (bâclés à la va vite) signés le 16 Février ne seront jamais hélas ! respectés par le gouvernement F.L.N ; la fin des hostilités est proclamée le 19 mars 1962.

L’O.A.S et tous les extrémistes de droite anti-gaullistes font régner la terreur en Algérie et en Métropole.

Le 7 février une petite fille de 8 ans Delphine Renard est aveuglée par une bombe qui visait André Malraux ministre des Affaires Culturelles. Cette bombe artisanale avait été placée sur le palier de son appartement à Boulogne Billancourt par les tueurs de l’O.A.S. Le lendemain 8 Février un cortège se forme à la gare de Lyon (manif initiée par le P.C, le P.S.U, les syndicats et plusieurs associations, malgré l’interdiction du Préfet de police Papon)

Les manifestants scandaient les slogans entendus dans toutes les manifs de l’époque : « Paix en Algérie, O.A.S assassins ».

Au moment où l’ordre de dispersion fut donné, la tragédie eut lieu vers 19 heures. La gendarmerie mobile plus deux compagnies de G.R.P dont la mienne, crosse en avant et grenades lacrymogènes d’un côté, C.R.S et policiers des forces spéciales avec bidules et matraques de l’autre chargent les manifestants.

Les manifestants sont paniqués, ils cherchent à se réfugier n’importe où, quelques uns s’enfuient dans les immeubles, d’autres dans l’entrée du métro Charonne, mais les grilles sont fermées (l’enquête dira que ce n’est pas sûr) .Un escalier donnant sur les toilettes désaffectées, apparaît comme un lieu sûr, c’est alors que des éléments des forces de l’ordre jettent sur eux les lourdes plaques de métal qui se trouvent au pied des arbres du bld Voltaire, ainsi que des tables de brasserie pesant entre 20 et 40 kgs. C’est un spectacle ignoble, et lorsque les gradés parviennent à mettre fin à l’assaut, le bilan est terrible : 8 morts dont 3 femmes et un jeune de 16 ans Daniel Ferry, tous militants ou sympathisants communistes, ce qui fera dire à Roger FREY ministre de l’Intérieur qu’il s’agissait d’une insurrection fomentée par le P.C. Le lendemain un 9e homme membre du P.SU meurt de ses blessures. Il y a eu une centaine de blessés dont certains handicapés à vie. On saura plus tard que des éléments de l’O.A.S déguisés en policiers ont infiltré les forces de l’ordre. La plupart des victimes sont mortes étouffées, mais il y a eu aussi des crânes fracassés."

Simon GARRIGUE, Extrait de Respublica n°575


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