22 avril 1961 Putsch des généraux d’Alger. Faits. Souvenirs.

mardi 18 juillet 2017.
 

Depuis les années 1830, le capitalisme français vivote des surprofits tirés des colonies. Depuis les années 1830, le militarisme français place un orgueil démesuré dans cet "empire" qui s’étend sur presque 13 millions de km2 (sans la métropole).

En 1940, les troupes françaises sont écrasées par l’armée nazie. Pour maintenir les "colonies" dans le giron de la France libre le général de Gaulle leur promet des lendemains qui chantent :

" « […] En Afrique française, comme dans tous les autres territoires ou des hommes vivent sous notre drapeau, il n’y aurait aucun progrès qui soit un progrès, si les hommes, sur leur terre natale, n’en profitaient pas moralement et matériellement, s’ils ne pouvaient s’élever peu à peu jusqu’au niveau où ils seront capables de participer chez eux à la gestion de leurs propres affaires.

C’est le devoir de la France de faire en sorte qu’il en soit ainsi.

Tel est le but vers lequel nous avons à nous diriger. Nous ne nous dissimulons pas la longueur des étapes. Vous avez Messieurs les Gouverneurs généraux et Gouverneurs, les pieds assez bien enfoncés dans la terre d’Afrique pour ne jamais perdre le sens de ce qui y est réalisable et, par conséquent, pratique. Au demeurant, il appartient à la nation française et il n’appartient qu’à elle, de procéder, le moment venu, aux réformes impériales de structure qu‘elle décidera dans sa souveraineté . […] » (30 janvier 1944, discours d’ouverture de la conférence de Brazzaville par le général de Gaulle).

De 1945 à 1958, les luttes de libération se développent mais l’armée française leur oppose sans cesse la loi du plus fort, au prix de massacres que l’on peut qualifier au moins de crimes de guerre. Seule, l’Indochine réussit à se rendre indépendante.

Du 8 au 22 Mai 1945, les massacres d’Algériens à Sétif, Guelma... rendent inéluctable la Guerre d’Algérie (2 articles)

29 mars 1947 L’insurrection pour l’indépendance de Madagascar est massacrée par l’armée française

Cameroun, la guerre qui n’a jamais dit son nom

L’Algérie constitue le principal point de fixation de cette guerre entre colonialistes et indépendantistes. De 1954 à 1958, les gouvernements de la 4ème république investissent des forces considérables pour imposer "l’Algérie française".

L’armée ne réussit pas à éradiquer les indépendantistes armés ; au contraire, leur combat se voit de plus en plus soutenu par la population indigène. Le malaise des militaires est alors utilisé par les réseaux gaullistes pour réussir un coup d’état en mai 1958 aboutissant au retour au pouvoir du général de Gaulle le 1er juin 1958.

A) Le contexte du printemps 1961

De 1958 à 1960, conformément à ses engagements de mai 1958, le gouvernement du général de Gaulle intensifie la guerre en Algérie multipliant ratissages, camp de concentration des populations, torture et "corvées de bois". Pourtant, le Front Algérien de Libération Nationale continue un combat de plus en plus sanglant.

En 1961, la France doit choisir son avenir. Peut-elle rester un pays colonial, fort de son armée et des profits tirés des territoires exploités ? La seule réponse rationnelle : c’est non ! Depuis 4 ans, l’armée française a tout fait pour écraser les indépendantistes algériens (de l’engagement de centaines de milliers d’appelés à la torture largement pratiquée). Cependant, le FLN existe toujours et la pression internationale s’accentue en sa faveur.

Les généraux français attachés au maintien du statut colonial de l’Algérie savent que le temps joue contre eux. En mai 1958, leur putsch permet à De Gaulle d’accéder au pouvoir sur l’engagement de ne pas céder un pouce de l’ »Algérie française », de défendre l’empire colonial. Pourtant, en 1959, le grand Charles lui-même parle d’autodétermination . Les activistes Algérie française déclenchent la semaine des barricades en janvier 1960 mais se retrouvent isolés, battus.

En 1960, le Cameroun, le Congo, la Côte d’Ivoire, le Dahomey, le Gabon, la Haute Volta, Madagascar, la Mauritanie, le Niger, l’Oubangui-Chari, le Sénégal, le Soudan (Mali), le Tchad, le Togo deviennent « indépendants ».

En 1961, le processus s’accélère.

Le 8 janvier, De Gaulle soumet à referendum la possibilité d’autodétermination des populations algériennes. 75% des électeurs répondent oui, 25% de non (essentiellement des communistes et familles de gauche favorables à l’indépendance de l’Algérie).

En février 1961, l’OAS (Organisation Armée Secrète) est créée par Pierre Lagaillarde et Jean-Jacques Susini, deux anciens leaders de la semaine des barricades. Leur programme fascisant symbolise la radicalisation et la droitisation du combat pour l’Algérie française.

Le 30 mars, le gouvernement français et le GPRA (Gouvernement Provisoire de la République Algérienne) annoncent l’ouverture d’une négociation directe.

De toute évidence, le but essentiel du gaullisme en 1960, c’est d’adapter l’économie de l’hexagone au nouveau capitalisme mondial dans lequel l’exploitation du monde par les capitaux et grandes entreprises est bien plus efficace que la colonisation militaire permanente. Cet objectif implique d’en finir rapidement avec la Guerre d’Algérie.

Cette évolution est inacceptable pour tous les officiers supérieurs français qui ont déjà très mal vécu la défaite indochinoise, pour tous les exaltés de la France coloniale virevoltant autour de l’extrême droite, pour une bonne partie des colons français d’Algérie dont le coeur bat au Sud de la Méditerranée et ne veulent pas perdre leurs biens.

Le 8 avril 1961, la presse publie le communiqué suivant : "Tous les mouvements nationaux clandestins ont décidé de joindre unanimement leurs forces et leurs efforts dans un seul mouvement de combat : l’Organisation Armée Secrète." Surtout, une conjuration se noue entre des chefs importants de l’armée française : les généraux Challe, Salan, Jouhaud, Zeller, Faure, Vanuxem, Gardy, les colonels Gardes, Godard, Lacheroy, Argoud...

B) Le putsch. Faits et souvenirs personnels

En ce 22 avril, Radio Alger diffuse un appel très clair au soulèvement contre Paris : " L’Algérie française n’est pas morte. Il n’y a pas et il n’y aura pas d’Algérie indépendante." Le général Challe, chef du putsch militaire, précise « Officiers, sous-officiers, gendarmes, marins, soldats et aviateurs : je suis à Alger avec les généraux Zeller et Jouhaud et en liaison avec le général Salan pour tenir notre serment : garder l’Algérie... pour que nos morts ne soient pas morts pour rien. Un gouvernement d’abandon […] s’apprête aujourd’hui à livrer définitivement l’Algérie à l’organisation extérieure de la rébellion. […] L’armée ne faillira pas à sa mission et les ordres que je vous donnerai n’auront jamais d’autres buts. »

Les parachutistes du 1er Régiment Etranger Parachutistes se rendent maîtres des points stratégiques (Gouvernement général d’Alger, Hôtel de ville, Aéroport...). Les généraux opposés au putsch comme Gambiez, Gombaud et Vézinet sont arrêtés et placés en résidence surveillée. Gendarmes et CRS ne s’opposent pas à ce déploiement. Plusieurs régiments se mettent en route pour renforcer le 1er REP. L’OAS prend en charge le lien entre "commandement militaire " et population civile.

Durant ce week-end du samedi 22 et dimanche 23 avril 1961, je m’ennuie en internat au lycée Foch. La nouvelle du putsch se diffuse assez rapidement dans la matinée du 22. De toute la journée, les seules personnes à donner leur avis sont de fervents soutiens des putschistes ; élève de 6ème ayant subi un petit bizutage quelques jours avant sous le prétexte que j’étais un fellagah ( jeu fréquent : jambes croisées autour d’une colonne de métal, les élèves s’entassent sur le bizuté), je décide de quitter l’établissement dès que nécessaire. Le dimanche 23 après-midi, je m’inscris au patronage catholique du centre de Rodez ; des points de vue différents sur le putsch s’expriment parmi les adultes mais, indiscutablement, les plus véhéments soutiennent les généraux félons.

Pour moi, le moment le plus dur et le plus surprenant se déroule le soir du 23 avril. Les élèves partis dans leur famille durant le week-end réintégrent le lycée. J’attends particulièrement le retour des élèves du Bassin houiller de Decazeville. Hors, ce soir-là, dans mon dortoir des 6ème A3 et 5ème A3, je comprends qu’il y a aussi des gens de droite à Decazeville, plus à droite même que la moyenne de la droite aveyronnaise. Trois jeunes originaires du Bassin dont je me rappelle encore les noms, aidés de quelques autres, monopolisent la parole en faveur des putschistes d’Algérie et contre le général de Gaulle qui vient de parler à la télévision.

Je garde un très mauvais souvenir de cet épisode. Resté aux aguets toute la nuit, je ne peux m’empêcher d’aller uriner deux ou trois fois, opération délicate dans une pièce abritant une cinquantaine de lits dont certains superposés, sur un vieux plancher en bois qui grince à chaque pas. De plus, il semble que de petits vols sont commis cette nuit-là dans les casiers. Je fais partie logiquement des suspects...

C) Résistances au putsch. L’intervention du Général de Gaulle

La magnifique France de gauche, la France ouvrière et républicaine, est bien plus conséquente durant ce week-end ailleurs que dans mon lycée. Des groupes de défense républicaine se forment un peu partout, souvent à l’initiative de mairies communistes, devant les principaux bâtiments publics, dans les quartiers, dans les usines... La Confédération Générale du Travail réclame des armes. Les syndicats décident d’une heure de grève nationale.

J’ai lu plusieurs textes d’historiens qui se moquent de cette agitation. Ils ont tort. Rien n’était joué a priori. Même Hubert Beuve-Méry, le célèbre directeur du Monde signalait en ce début 1961 les risques évidents de guerre civile.

Michel Debré, premier ministre, disposait à coup sûr d’informations valides pour lancer l’appel suivant dans la journée du 23 : "Des avions sont prêts à lancer ou à déposer des parachutistes sur divers aérodromes afin de préparer une prise du pouvoir... Les vols et les atterrissages sont interdits sur tous les aérodromes de la région parisienne à partir de minuit. Dès que les sirènes retentiront, allez-y, à pied ou en voiture, convaincre des soldats trompés de leur lourde erreur. Il faut que le bon sens vienne de l¨’âme populaire..."

Le tournant majeur dans cet épisode du putsch des généraux, c’est sans aucun doute, l’intervention télévisée du général de Gaulle le soir du 23 avril.

« Un pouvoir insurrectionnel s’est établi en Algérie par un pronunciamento militaire. Les coupables de l’usurpation ont exploité la passion des cadres de certaines unités spécialisées, l’adhésion enflammée d’une partie de la population de souche européenne qu’égarent les craintes et les mythes, l’impuissance des responsables submergés par la conjuration militaire. Ce pouvoir a une apparence : un quarteron de généraux en retraite. Il a une réalité : un groupe d’officiers, partisans, ambitieux et fanatiques. Ce groupe et ce quarteron possèdent un savoir-faire expéditif et limité. Mais ils ne voient et ne comprennent la nation et le monde que déformés à travers leur frénésie.

Leur entreprise conduit tout droit à un désastre national. Car l’immense effort de redressement de la France, entamé depuis le fond de l’abîme, le 18 juin 1940 ; mené ensuite jusqu’à ce qu’en dépit de tout la victoire fût remportée, l’Indépendance assurée, la République restaurée ; repris depuis trois ans, afin de refaire l’État, de maintenir l’unité nationale, de reconstituer notre puissance, de rétablir notre rang au dehors, de poursuivre notre œuvre outre-mer à travers une nécessaire décolonisation, tout cela risque d’être rendu vain, à la veille même de la réussite, par l’aventure odieuse et stupide des insurgés en Algérie. Voici l’État bafoué, la nation défiée, notre puissance ébranlée, notre prestige international abaissé, notre place et notre rôle en Afrique compromis. Et par qui ? Hélas ! hélas ! hélas ! par des hommes dont c’était le devoir, l’honneur. La raison d’être de servir et d’obéir.

Au nom de la France, j’ordonne que tous les moyens, je dis tous les moyens, soient employés pour barrer partout la route à ces hommes-là, en attendant de les réduire. J’interdis à tout Français et, d’abord, à tout soldat d’exécuter aucun de leurs ordres. L’argument suivant lequel il pourrait être localement nécessaire d’accepter leur commandement, sous prétexte d’obligations opérationnelles ou administratives, ne saurait tromper personne. Les seuls chefs, civils et militaires, qui aient le droit d’assumer les responsabilités sont ceux qui ont été régulièrement nommés pour cela et que, précisément, les insurgés empêchent de le faire. L’avenir des usurpateurs ne doit être que celui que leur destine la rigueur des lois.

Devant le malheur qui plane sur la Patrie et la menace qui pèse sur la République, ayant pris l’avis officiel du Conseil constitutionnel, du Premier ministre, du Président du Sénat, du Président de l’Assemblée nationale, j’ai décidé de mettre en œuvre l’article 16 de notre Constitution. A partir d’aujourd’hui, je prendrai, au besoin directement, les mesures qui me paraîtront exigées par les circonstances. Par là même, je m’affirme, pour aujourd’hui et pour demain, en la légitimité française et républicaine que la nation m’a conférée, que je maintiendrai, quoi qu’il arrive jusqu’au terme de mon mandat ou jusqu’à ce que me manquent soit les forces, soit la vie, et dont je prendrai les moyens d’assurer qu’elle demeure après moi. Françaises, Français ! Voyez où risque d’aller la France par rapport à ce qu’elle était en train de redevenir. Françaises, Français ! Aidez-moi ! »

D) L’échec du putsch. Ses causes et conséquences

En Algérie, les généraux putschistes bénéficient du soutien de quelques dizaines d’officiers supérieurs et de quelques centaines de sous-officiers. Cependant la majorité des régiments ne soutient pas la rébellion militaire, la marine et l’aviation encore moins. Le général Challe refuse d’armer les civils Algérie française.

Dès le soir du 25 avril, le général Challe demande aux chefs des unités ayant participé à la tentative de coup d’état de regagner leurs cantonnements. Tout est fini.

Quelles peuvent être les causes de cet échec ?

* le rapport de force instauré en Algérie même par la lutte du peuple algérien pour son indépendance.

* la "tiédeur" de nombreux officiers. "Nous ne pensions pas qu’il y aurait autant de mollesse et d’indécision." Ce point de vue de Maurice Challe est corroboré par Jouhaud " On peut estimer à 70% ceux qui, bien que de coeur avec nous, n’oseront pas forcer le destin. Ils tergiversaient, persuadés de notre échec."

* l’opposition du contingent. Salan lui-même constate dans la matinée du 23 l’insubordination massive des soldats. Challe met en cause les "cellules communistes" dans les régiments. Michel Winock a raison de signaler dans son article de la revue L’Histoire n°363 " l’influence des officiers du contingent, généralement des anciens étudiants ou enseignants sursitaires, pour la-plupart hostiles aux rebelles..."

* les Européens d’Algérie n’apportent pas un soutien massif et actif au coup de force

* la mobilisation populaire en métropole surprend les généraux par sa massivité et sa détermination et les isole politiquement

* le discours du général De Gaulle

* sur le fond, le contexte international de 1961 ne laissait aucune place à ce type d’initiative

L’historien Alain Ruscio donne le point de vue suivant (Le putsch des généraux ou le baroud du déshonneur) :

" L’armée ne marche pas derrière les putschistes. La majorité des officiers et sous-officiers, même parmi les plus réactionnaires sont restés légalistes." Surtout, le contingent, que les mutins avaient trop vite considéré comme quantité négligeable, comme de la piétaille, s’oppose efficacement à la tentative. Partout, des officiers qui tentent de se joindre au putsch, sont neutralisés, certains arrêtés, souvent au milieu des quolibets.

L’autre grand échec des putschistes réside dans l’attitude des Européens d’Algérie, soutenant certes en leur for intérieur la cause « Algérie française », mais incapables de se rassembler efficacement, de dépasser les gesticulations de leurs leaders pour construire un vrai projet politique. Et puis, silencieuse, la population musulmane veille, et tous ceux qui veulent réfléchir connaissent ses sentiments profonds  : elle n’abandonnera plus la cause de l’indépendance.

Alors, en trois jours, tout est consommé. À la défense d’une mauvaise cause, les insurgés ont ajouté un sens de l’organisation qui a frisé l’amateurisme.

Quelques mots de conclusion sur les conséquences de l’échec du putsch

La principale conséquence du putsch des généraux fut en fait d’accroître encore plus l’impossibilité d’une victoire politique et militaire de la France coloniale en Algérie, de rendre inéluctables les Accords d’Evian qui seront signés le 18 mars 1962. Cette tentative de soulèvement militaire puis le combat mené par l’OAS ont rendu ce processus vers l’indépendance plus difficile à gérer.

Cet échec a aussi lourdement pesé sur le climat politique des années 1961 à 1968 en métropole.

L’armée française jouissait d’un poids politique important dans le pays avant ce putsch, dans l’électorat de droite mais aussi dans une partie de l’électorat populaire de gauche.

La droite dure de tradition pétainiste reprenait beaucoup de force et d’écho dans les années 1954 à 1961. Venant après sa défaite de 1944, cet échec lui porte un coup très dur. J’ai constaté que des jeunes très favorables au putsch en 1961, joueront un rôle actif dans la radicalisation "révolutionnaire" de la jeunesse autour de 1968.

Le ralliement de la droite dure à De Gaulle assèche les viviers du soutien à l’extrême droite. En quelques années, celle-ci laisse complètement le terrain à la gauche et à l’extrême gauche dans la jeunesse scolarisée.

Jacques Serieys


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