12 février 1958 : La Question (Henri Alleg) dénonce la torture en Algérie (texte de Jean Paul Sartre)

lundi 10 juillet 2017.
 

« Il y a quinze jours environ, un livre paraissait aux Éditions de Minuit : la Question. Son auteur, Henri AlIeg, détenu, aujourd’hui encore, dans une prison d’Alger, raconte, sans commentaires inutiles, avec une admirable précision, les "interrogatoires" qu’il a subis. Les bourreaux, comme ils le lui avaient promis eux-mêmes, l’ont "soigné" : téléphone de campagne, supplice de l’eau, comme au temps de la Brinvilliers, mais avec les perfectionnements techniques qui s’imposent à notre époque, supplices du feu, de la soif, etc. Un livre à déconseiller aux âmes sensibles.

Or, la première édition - vingt mille exemplaires - est déjà épuisée ; en dépit d’un second tirage fait à la hâte, on ne peut pas satisfaire la demande : certains libraires vendent cinquante à cent exemplaires par jour. Jusqu’ici, ceux qui osaient porter témoignage, c’étaient des rappelés, des prêtres surtout ; ils avaient vécu au milieu des tortionnaires, leurs frères, nos frères ; des victimes, ils ne connaissaient le plus souvent que les cris, les blessures, les souffrances. Ils nous montraient des sadiques courbés sur des loques de chair. Et qu’est-ce qui nous distinguait de ces sadiques ? Rien, puisque nous nous taisions : notre indignation nous paraissait sincère, mais l’aurions-nous gardée si nous avions vécu là-bas ? N’aurait-elle pas fait place au dégoût universel, à une morne résignation ? Pour ma part, je lisais par devoir, je publiais parfois et je détestais ces récits qui nous mettaient en cause impitoyablement et qui ne laissaient pas un espoir.

Avec la Question, tout change : Alleg nous épargne le désespoir et la honte parce que c’est une victime qui a vaincu la torture. Ce retournement ne va pas sans quelque humour sinistre ; c’est en notre nom qu’on l’a martyrisé et nous, à cause de lui, nous retrouvons enfin un peu de notre fierté : nous sommes fiers qu’il soit français. Les lecteurs s’incarnent en lui passionnément, ils l’accompagnent jusqu’à l’extrême de la souffrance ; avec lui, seuls et nus, ils tiennent le coup. En seraient-ils, en serions-nous capables pour de vrai ? C’est une autre affaire. Ce qui compte, c’est que la victime nous délivre en nous faisant découvrir, comme elle le découvre elle-même, que nous avons le pouvoir et le devoir de tout supporter (...).

Et je ne prétends pas, bien entendu, que les Européens d’Alger aient inventé la torture, ni même qu’ils aient incité les autorités civiles et militaires à la pratiquer ; au contraire : la torture s’est imposée d’elle-même, elle était devenue routine avant même qu’on s’en fût avisé. Mais la haine de l’homme qui s’y manifeste, c’est le racisme qu’elle exprime. Car c’est bien l’homme qu’on veut détruire, avec toutes ses qualités d’homme, le courage, la volonté, l’intelligence, la fidélité - celles mêmes que le colon revendique. Mais si l’Européen s’emporte jusqu’à détester sa propre image, c’est qu’elle est reflétée par un Arabe.

Ainsi, de ces deux couples indissolubles, le colon et le colonisé, le bourreau et sa victime, le second n’est ici qu’une émanation du premier. Et, sans aucun doute, les bourreaux ne sont pas des colons, ni les colons des bourreaux. Ceux-ci sont fréquemment des jeunes gens qui viennent de France et qui ont vécu vingt ans de leur vie sans s’être jamais souciés du problème algérien. Mais la haine était là un champ de forces magnétiques : elle les a traversés, corrodés, asservis. Tout cela, c’est la calme lucidité d’Alleg qui permet de le comprendre. Quand il n’apporterait rien d’autre, il faudrait lui garder une reconnaissance profonde. Mais il a fait bien plus : en intimidant ses bourreaux, il a fait triompher l’humanisme des victimes et des colonisés contre les violences déréglées de certains militaires, contre le racisme des colons. Et que ce mot de "victimes" n’aille pas évoquer je ne sais quel humanisme larmoyant : au milieu de ces petits caïds, fiers de leur jeunesse, de leur force, de leur nombre, Alleg est le seul dur, le seul qui soit vraiment fort. Nous autres nous pouvons dire qu’il a payé le prix le plus élevé pour le simple droit de rester un homme parmi les hommes. Mais il n’y pense même pas. C’est pour cela qu’elle nous émeut si fort, cette phrase sans apprêts, à la fin d’un paragraphe :

"Je me sentais tout à coup fier et joyeux de n’avoir pas cédé ; j’étais convaincu que je tiendrais encore le coup s’ils recommençaient : que je me battrais jusqu’au bout ; que je ne leur faciliterais pas la tâche en me suicidant." Un dur, oui, et qui finit par faire peur aux archanges de la colère. Dans certains de leurs propos, tout au moins, on sent qu’ils pressentent et qu’ils tâchent de conjurer une vague et scandaleuse révélation : quand c’est la victime qui gagne, adieu la souveraineté, le droit du seigneur ; les ailes archangéliques se figent et les gars se demandent, embêtés : et moi, tiendrais-je le coup si l’on me torturait ? C’est que, dans le moment de la victoire, un système de valeurs s’est substitué à l’autre ; il s’en faut d’un rien que les bourreaux n’aient le vertige à leur tour. Mais non : leur tête est vide et le travail les harasse et puis ils croient à peine à ce qu’ils font.

À quoi bon, d’ailleurs, troubler la conscience des bourreaux ? Si quelqu’un d’eux bronchait, ses chefs le remplaçeraient : un de perdu, dix de trouvés. Le témoignage d’Alleg, en effet, - c’est peut-être son plus grand mérite - achève de dissiper nos illusions : non, il ne suffit pas de punir ou de rééduquer quelques individus ; non, on n’humanisera pas la guerre d’Algérie. La torture s’y est établie d’elle-même : elle était proposée par les circonstances et requise par les haines racistes ; d’une certaine manière, nous l’avons vu, elle est au coeur du conflit et c’est elle, peut-être, qui en exprime la vérité la plus profonde. Si nous voulons mettre un terme à ces immondes et mornes cruautés, sauver la France de la honte et les Algériens de l’enfer, nous n’avons qu’un moyen, toujours le même, le seul que nous ayons jamais eu, le seul que nous aurons jamais : ouvrir les négociations, faire la paix. »


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