La Tchécoslovaquie s’engage vers le socialisme le 24 octobre 1945

vendredi 9 novembre 2018.
 

Le 24 octobre 1945, à Prague, sur la place Venseslas : « L’Etat est désormais le seul propriétaire des banques, des ressources naturelles, de tous les moyens de production, de toute la production industrielle. »

Ce 24 octobre 1945, la capitale de la Tchécoslovaquie, Prague, occupée par les armées nazies le 15 mars 1939, dernière capitale européenne libérée, par l’Armée rouge, le 9 mai 1945, est en fête. (Paris est libéré depuis quatorze mois déjà). La société qui se donne rendez-vous sur la place Venceslas ce jour-là est d’importance .

Ce n’est pas moins que « le monde du travail tout entier » qui est dans la rue, et on peut penser que c’est « la plus grande manifestation de l’histoire de Prague », ce jour-là. Avec ses 750 m de long pour 60 m de large, la place entièrement remplie, avec toutes les rues adjacentes remplies, avec tous les balcons et les toits pleins de monde, quelques photos jaunies sauvées miraculeusement donnent l’impression que l’agglomération pragoise, qui frôle un million d’habitants, se donne la main ici.

C’est l’invasion de drapeaux tchécoslovaques tricolores et de drapeaux rouges.

Les manifestants sont de véritables fleuves humains, qui se jettent des faubourgs ouvriers dans le centre de la capitale, sans aucun incident, sans aucun débordement. En ces temps-là, les hommes étaient terriblement disciplinés. Une cheville foulée, selon certains témoignages, sur le sol mouillé, après une pluie automnale.

Les manifestants sont venus saluer la publication la veille des décrets du Gouvernement provisoire du Front National, signés le même jour par le président de la République Eduard Benes. Le président arrive pour confirmer que les décrets entrent en application symboliquement le 28 octobre, date anniversaire de la création de la Tchécoslovaquie, le 28 octobre 1918. Le ministre social-démocrate de l’industrie Lausman peut donc l’annoncer : « L’Etat est désormais le seul propriétaire des banques, des ressources naturelles, de tous les moyens de production, de toute la production industrielle. » « La nation sera plus riche, les parasites disparaîtront, vivre sans travailler de la rente est désormais impossible. »

Les « conseils d’usines, de fabriques, d’ateliers » sont massivement présents dans la manifestation. La veille, les tracts lancés par ces comités sur les lieux de travail invitaient les ouvriers à venir saluer dans le centre de Prague « la disparition de la bourgeoisie en tant que classe . »

Le mot « conseil » est la traduction tchèque (vybor) du mot russe « soviet. » Pas d’erreur, la classe ouvrière tchèque, qui s’engage massivement dans les conseils, se voie quelque part en 1917.

L’Armée rouge s’en va. L’Armée rouge quitte le territoire tchécoslovaque. L’évacuation commence symboliquement à la veille du 28 octobre, le 15 novembre 1945, l’évacuation est pratiquement achevée, et le dernier détachement de l’armée soviétique vient faire ses adieux à la population pragoise, sur la place Venceslas. Encore un autre véritable fleuve humain.

Le dernier général soviétique présent ce jour-là avec son bataillon sur le territoire tchécoslovaque - je ne trouve pas son nom - adresse son dernier salut au peuple tchécoslovaque.« Vive l’amitié éternelle de l’Union soviétique et de la Tchécoslovaquie libre et démocratique. » Le général parle russe, on n’a pas besoin d’interprète. C’est le ministre de la défense du Gouvernement du Front National Ludvik Svoboda, ancien du front de l’Est, qui lance, en russe également : « Vive le président Benes, vive le maréchal Staline. » Sur les photos jaunies, je ne vois aucun portrait de Staline,je vois un seul drapeau soviétique, au côté des drapeaux tchécoslovaques, pour saluer le départ des libérateurs de Prague.

Pourquoi Staline a-t-il pris la décision de retirer ses troupes de Tchécoslovaquie si vite, alors qu’il savait, c’est une évidence, que les communistes tchèques étaient de force et de taille à prendre le pouvoir seuls, sans le concours de l’Armée rouge ? Aucune des hypothèses n’a reçu de confirmation historique certaine et le mystère reste entier. Une chose est sûr, cependant, aucun communiste tchèque ne souhaite que les troupes soviétiques restent en Tchécoslovaquie.

Ce 15 novembre 1945, dans la soirée, la place Venceslas se vide. Je rentre à la maison dans ma poussette. L’Armée rouge est partie. La « voie tchécoslovaque vers le socialisme » est déjà sur toutes les lèvres. Le départ des troupes soviétiques qui ont libéré Prague renforce la conviction que la Tchécoslovaquie peut s’engager dans « sa propre voie socialiste. » Si la révolution d’Octobre est « la grande inspiratrice des communistes tchèques et slovaque », le socialisme en Tchécoslovaquie sera « dans la tradition tchécoslovaque, tchèque et slovaque.« Le Parti communiste après le départ de l’Armée rouge reste le parti le plus important du pays et la force principale de la société. Il contrôle et anime le Mouvement syndical révolutionnaire (ROH), il inspire et propulse les Conseil d’usines. Les élections législatives sont prévues pour mai 1946. Le parti communiste prépare une campagne déferlante. Et l’Armée rouge ne sera pas là pour le surveiller, ni pour l’aider.

Si Maurice Thorez évoque en novembre 1946 une « voie française vers le socialisme », « différente du modèle de la révolution bolchevique d’Octobre en Russie »,l’ensemble des militants communistes tchèques et slovaques considèrent que « la marche de la Tchécoslovaquie au socialisme » suit naturellement « la voie de la révolution bolchevique d’Octobre 1917. » Ces deux affirmations ne sont nullement contradictoires à l’époque.

La Tchécoslovaquie a été libérée par l’Armée rouge, après avoir été abandonnée par les gouvernements britannique et français, à Munich, en septembre 1938. Le peuple tchécoslovaque porte alors ses regards vers le pays des Soviets.

Au lendemain de la Libération, le secrétaire général du Parti communiste français Maurice Thorez évoque la possibilité d’une « voie française vers le socialisme. » De son côté, le secrétaire général du Parti communiste tchécoslovaque Klement Gotttwald propose « la voie tchécoslovaque vers le socialisme. » Pourquoi les partisans de la voie française vers le socialisme et les partisans de la voie tchèque vers le socialisme ne se sont jamais rencontrés ?

Karel Kostal


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