Le 21 avril 1967, un coup d’état instaure en Grèce une dictature militaire (1967 1973)

mardi 24 avril 2018.
 

A) Le 21 avril 1967, un coup d’état instaure en Grèce une dictature militaire (1967 1973)

Au mois d’août 1968, Georges Papadopoulos est en vacances pour la première fois depuis qu’il a pris le pouvoir par un coup d’Etat, un an auparavant. Quelques mois plus tôt, il avait résumé ainsi, dans une interview, le programme politique de la junte militaire : "L’objectif final de la révolution d’avril 1967 est de faire un bond en avant vers le progrès ; ce pas ne pourra être accompli qu’en éliminant toute tendance vers le parlementarisme". Pour parvenir à ce résultat, la junte militaire a réuni un groupe de juristes fidèles afin de modifier la Constitution grecque et consolider ainsi son pouvoir.

La nouvelle de l’attentat contre Papadopoulos, commis le 13 août par un groupe de jeunes militants de l’Union du centre, guidé par Alexandros Panagoulis, surprend par son audace la police politique, convaincue, après les arrestations en masse des mois précédents, d’avoir neutralisé l’opposition. L’attentat échoue. Panagoulis et un de ses camarades sont arrêtés, mais l’illusion des militaires d’avoir "normalisé" le pays est mise à rude épreuve. De plus l’économie ne progresse pas, même si les militaires ont fait tout leur possible pour faire affluer les capitaux étrangers en Grèce.

Le coup d’Etat de 1967 n’a résolu aucun des problèmes de ce pays, toujours en équilibre instable entre retard économique et modernisation autoritaire. Depuis la fin de la guerre civile, juntes militaires et faibles gouvernements légitimés seulement par la couronne alternent. Les partis qui participent à la vie politique sont peu nombreux et l’activité syndicale sur les lieux de travail est presque inexistante.

Certes, d’après la Constitution en vigueur jusqu’au coup d’Etat, la Grèce est une "démocratie couronnée" où la séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire est en vigueur, mais dans laquelle le roi conserve d’amples pouvoirs d’intervention sur le gouvernement ; de plus, les libertés civiles, politiques et syndicales sont bien sûr garanties, mais le droit de grève dépend de la "sécurité nationale", alors que la liberté de presse est à "souveraineté limitée" jusqu’aux années 60. L’armée, qui se considère comme la sentinelle chargée de veiller sur les valeurs de la Grèce éternelle, constitue le seul pouvoir fort.

Toutefois, au début des années 60, l’armée reste neutre durant le bref intermède du gouvernement dirigé par le conservateur Karamanlis, au pouvoir jusqu’en 1963, puis éloigné à cause des pressions du roi Constantin. Les raisons qui poussent le monarque grec à écarter le leader sont toujours les mêmes : la corruption de l’appareil de l’Etat et les querelles entre les représentants du gouvernement. Mais cette fois il y a quelque chose de nouveau : les nouvelles formations politiques revendiquent plus de démocratie, refusant ainsi le retour des militaires au pouvoir.

Entre la fin des années 50 et le début des années 60, la géographie politique grecque connaît soudain une rapide transformation. L’ERE, parti conservateur qui croit cependant dans le processus démocratique, s’est formé, Georges Papandréou a donné le jour à l’Union du centre, alors que s’est constituée une coalition de gauche, l’Eda, qui regroupe socialistes et communistes, même si ces derniers sont "hors-la-loi" depuis 1949.

Mais c’est surtout dans la structure sociale que les plus grands changements se sont produits. L’émigration interne a transformé Athènes en une véritable métropole et dans les villes grecques s’est constituée une classe moyenne qui, sur des positions politiques de plus en plus radicales, veut une modernisation du pays à l’intérieur d’institutions démocratiques.

La scolarisation est une autre conséquence de l’urbanisation : pour la première fois dans l’histoire de la Grèce moderne, de nombreux jeunes accèdent à l’enseignement supérieur ainsi qu’à la formation universitaire et, libérés du souvenir de la guerre civile qui a paralysé la vie politique du pays, ces jeunes sont devenus les protagonistes de la vie publique jusqu’au coup d’Etat des militaires.

En effet, ce sont les étudiants eux-mêmes qui ont animé en 1963 les manifestations de protestation après l’assassinat par la police du jeune Grigoris Lambrakis.

26 mai 1963 Grigoris Lambrakis, député socialiste grec, meurt assassiné par l’extrême droite couverte par la police (film Z)

Cette mobilisation a abouti à la chute du gouvernement, à des élections politiques anticipées et à la victoire de l’Union de centre de Georges Papandréou : il s’agit d’une coalition politique hétérogène qui regroupe socialistes, modérés et libéraux.

A partir de la mise en place du nouveau gouvernement, les contrastes politiques et sociaux se sont toutefois radicalisés : le roi Constantin s’est exprimé plusieurs fois contre le gouvernement, et l’intervention de la police dans les manifestations de l’Union du centre ou de celles de l’Eda est arrogante et provocatrice. L’armée est cependant restée en retrait, mais dans plus d’une occasion certains officiers déclarent qu’ils "n’assisteront pas désarmés au déferlement du chaos et de l’anarchie".

De plus la scène politique grecque est en tumulte. Quand le gouvernement demande la destitution du ministre de la défense nationale et du chef d’état-major de l’armée, le roi oppose son refus et convoque de nouvelles élections, pendant que les places d’Athènes, de Salonique et d’autres villes deviennent le théâtre de manifestations et d’affrontements répétés entre étudiants et forces de police. L’Union de centre est rompue, Papandréou perd la majorité parlementaire et de nouvelles élections sont organisées.

Le roi Constantin déclare que la Constitution doit être modifiée pour renforcer le pouvoir exécutif et subordonner les libertés civiles et politiques à la paix sociale. En mars 1967, à un mois du coup d’Etat, le quotidien Etnos, dirigé par le fils de Georges Papandréou, Andréas, paraît avec ce titre : "Nous déclencherons la révolution si on tente de violer la Constitution", alors que Ta Nea, plus modéré, écrit : "Si le roi opte pour le coup d’Etat, l’unique solution sera la révolution."

C’est dans ce climat que, le 21 avril 1967, le coup d’Etat est accompli par Georges Papadopoulos, Stylianos Pattakos et Nikola Makarezos. Les trois militaires déclarent leur fidélité à la couronne, annoncent que les chefs des partis les plus importants sont aux arrêts forcés à domicile et que dans le pays le putsch s’est déroulé sans effusion de sang. Toutefois des milliers de personnes sont déportées sur les îles de Yaros et Leros, y compris de nombreux intellectuels, parmi lesquels le célèbre compositeur Mikis Theodorakis.

Entre-temps, toutes les réformes du gouvernement Papandréou ont été abolies, la liberté de presse et les libertés politiques ont été suspendues. Le slogan de la junte militaire est : "Nous voulons sauver la Grèce des Grecs chrétiens", et ses premières mesures administratives interdisent le port des cheveux longs aux hommes, des pantalons aux femmes, et imposent le grec ancien dans les documents publics. Une grande partie des pays européens ont toutefois condamné le coup d’Etat et, après des mois d’auditions au cours desquelles les tortures et violations des droits de l’homme sont dénoncées, la Grèce est exclue du Conseil européen le 31 janvier 1968, après un vote houleux et malgré la reconnaissance du régime putschiste par les Etats-Unis.

Pour la junte militaire, c’est un échec. La révision de la Constitution est accélérée, par la suite elle sera soumise au référendum. C’est dans ce climat qu’ Alexandros Panagoulis organise l’attentat contre Papadopoulos. Malgré son échec, l’attentat devient un acte d’accusation contre la junte militaire et a une vaste répercussion internationale. Durant son procès, Panagoulis dénonce le recours systématique à la torture et l’implication de l’OTAN dans le coup d’Etat. Le jeune Grec est condamné à mort, mais sa condamnation ne sera jamais exécutée et il sera expulsé sous les pressions internationales qui demandaient sa libération.

Le roi Constantin profite de la répercussion du procès et de l’isolement international de la Grèce pour faire à nouveau peser la couronne dans la vie publique. Mis à l’écart après le coup d’Etat, il a toutefois appuyé la junte militaire sur les fortes pressions de l’ambassade américaine. Mais, au cours des mois suivants, il a cherché à organiser un pronunciamiento des militaires contre la junte de Papadopoulos, Pattakos et Makarezos. Il n’y aura aucun pronunciamiento mais seulement une déclaration publique de Constantin contre la junte et sa fuite de la Grèce le 13 décembre 1968.

Ainsi les militaires sont restés maîtres du terrain. En septembre 1968, le vote pour le référendum parodique se transforme en plébiscite en leur faveur. Pour les colonels au pouvoir, cela signifie que "l’ordre règne sur la Grèce" et que de nombreux opposants peuvent être remis en liberté, même si le porte-parole des colonels regrette de devoir maintenir en résidence surveillée certains leaders. Seul Georges Papandréou, âgé et malade, est libéré. Le 1er novembre, le vieux leader meurt. Deux jours après, le cortège de ses funérailles, ouvert par le plus haut représentant de l’Eglise orthodoxe d’Athènes, se transforme en manifestation contre la junte des colonels. La police intervient durement, et des centaines de manifestants sont arrêtés. C’est la dernière manifestation contre la dictature militaire jusqu’en novembre 1973, quand les étudiants du Polytechnique se barricadent à l’intérieur de l’université. C’est une révolte armée contre la junte des colonels, qui décide alors de recourir aux chars d’assaut contre les insurgés.

Pendant une semaine, Athènes est transformée en champ de bataille, et la fin sanglante de la révolte coïncide avec la chute de la junte. En dernier recours, les militaires éloignent les protagonistes du coup d’Etat de 1967, pensant ainsi rester au pouvoir. Ils déclarent abolir la censure et consentir à un retour progressif à la légalité des partis démocratiques, à l’exception du parti communiste.

C’est une sorte de démocratie limitée, dans laquelle l’armée devrait jouer le double rôle de garant et de source de légitimation du pouvoir exécutif. Ce projet trouve un puissant allié aux Etats-Unis mais pas en Europe. Et c’est à ce moment qu’elle intervient et que le régime des colonels se conclut par l’arrestation d’une grande partie de la hiérarchie militaire.

B) 21 avril 1967, la dictature des colonels s’installe en Grèce

Le vendredi 21 avril 1967 à l’aube, Athènes est réveillée par des bruits métalliques  : des chars sillonnent les rues et entourent le Parlement. Le pays subit un coup d’État militaire. La dictature des colonels va durer sept ans.

Aucune opposition institutionnelle ni diplomatique ne vient contrer le coup d’État.

Avec la guerre civile (1946-1949) officiellement close en 1961, les Grecs croyaient pourtant sortir de la terreur. Les derniers prisonniers politiques ont tout juste regagné leur foyer en 1964, lors du printemps d’Athènes (1). Mais la liberté retrouvée se heurte aux ambitions des monarques grecs, liés à l’organisation chrétienne orthodoxe d’extrême droite, la ZOÏ, et s’appuyant sur un obscur mécanisme d’État parallèle. La Constitution laisse au roi des pouvoirs exorbitants  : il peut bloquer toute loi ou légiférer par décrets et il en abuse. Ainsi, les souverains s’opposent au premier ministre Caramanlis, puis à Georges Papandréou (père d’Andréas), qui a pourtant recueilli près de 70 % des suffrages librement exprimés lors des élections de 1964. Le palais nomme plusieurs gouvernements de son choix mais sans majorité à la Vouli (Parlement grec), provoquant des manifestations violemment réprimées, au prix de plusieurs morts, dont Lambrakis et Petroulas. Les enterrements se transforment en énormes protestations.

Devançant les élections de mai 1967, censées ramener l’équilibre politique, les officiers putschistes menés par Papadopoulos sont issus d’une organisation secrète fanatiquement anticommuniste, l’Idea, liée à l’armée américaine. En effet, depuis 1947, la tutelle des États-Unis s’exerce sur l’État grec aux niveaux économique et militaire, par l’intermédiaire du plan Marshall. Après avoir été formé aux États-Unis, Papadopoulos a assuré la liaison de la CIA avec la KYP, les services secrets grecs. Mais l’élection de Papandréou inquiète le palais et les services secrets soupçonnent son fils Andréas de sympathie avec les ­communistes, toujours hors-la-loi. Aucune opposition institutionnelle ni diplomatique ne vient contrer le coup d’État  ; les colonels appliquent un mécanisme bien rodé dès les premières heures. Le confesseur du roi et responsable de la ZOÏ est nommé archevêque d’Athènes à la tête de l’Église, après destitution arbitraire de son prédécesseur et de nombreux cadres ecclésiastiques. Le roi Constantin et le palais s’inclinent, avant de tenter un contre-coup d’État de circonstance fin 1967, qui contraint la famille royale à fuir en Italie.

Depuis trois décennies, les Grecs restaient astreints à un «  certificat de civisme  » attribué arbitrairement par la police. Syndicalistes, anciens résistants, hommes politiques qui ne collaborent pas sont arrêtés puis exilés dans les îles  ; tous les intellectuels soupçonnés de sédition sont emprisonnés  ; tortures et sévices sexuels reprennent dans les geôles. L’ordre imposé par la dictature est un mélange de mesures tragi-comiques – interdiction des minijupes et des cheveux longs – et d’ordre moral chrétien, asséné par le slogan «  Grèce des Grecs chrétiens  ». Le glorieux passé antique est exalté dans les stades par des fêtes inspirées par les péplums. L’éducation de la jeunesse est prise en main, ultranationaliste, ultraréactionnaire, en langue «  pure  » archaïsante, la katarevousa.

Dictateur, président et régent

La situation économique portée par les Trente Glorieuses est favorable aux débuts du régime, soutenu par l’élite économique du pays, qui trouve son compte dans la répression des droits syndicaux et sociaux. Cependant, le mécontentement populaire monte. Pour contourner l’impasse constitutionnelle de l’absence du roi, le dictateur Papadopoulos organise en juillet 1973 un référendum pour se donner un air démocratique. Il devient président et régent, déclenchant l’ire d’une partie de l’armée qui considère qu’il a trahi «  l’idéal révolutionnaire nationaliste du 21 avril  ». L’occupation en mars 1973 de l’université de droit, violemment réprimée, est suivie en novembre par celle de polytechnique, relayée par la radio pirate des étudiants soutenus par la population. La répression militaire fait plus de cent morts.

Une partie de l’armée se range derrière Ioannidis, qui destitue Papadopoulos et instaure une deuxième dictature militaire. Persuadé de la protection américaine, Ioannidis provoque en juillet 1974 un coup d’État à Chypre pour renverser le président Makarios, accusé de sympathies communistes, et instaurer l’Union entre la Grèce et Chypre. Il provoque ainsi – à dessein  ? – un débarquement militaire turc, l’autre puissance tutélaire de Chypre, qui ne cachait pas ses appétits territoriaux aux dépens de la grande île souveraine. La partition et l’occupation de 40 % de l’île laissent des milliers de morts et de disparus et plus de 300 000 réfugiés. Quelques jours après, le gouvernement des colonels à Athènes livre le pouvoir aux politiques. Ils rappellent Constantin Caramanlis, qui revient de son exil parisien dans l’avion de son ami Giscard d’Estaing. Il est chargé d’organiser le processus de réconciliation nationale et d’instaurer une démocratie parlementaire, qui s’accomplira sept ans plus tard en 1981 avec l’élection du socialiste Andréas Papandréou.

(1) Lire Printemps perdu, de Stratis Tsirkas (Seuil, 1982).

Une brèche dans les années de pierre

En 1969, le poète, diplomate et prix Nobel de littérature Georges Séféris refuse le prix national en dénonçant la dictature. Sa mort en 1971 donne lieu à une immense manifestation populaire dans les rues d’Athènes. Son cercueil est suivi par la foule qui chante en chœur ses poèmes mis en musique par le grand Theodorakis, dont les œuvres sont interdites par la dictature. Les mobilisations internationales permettent la libération et l’expulsion de nombreux artistes et intellectuels, tandis que d’autres s’exilent à l’étranger, ainsi Patrikios, Tsarouchis. Depuis la guerre civile, la répression s’appuie sur un réseau de mouchards tandis qu’en province, la gendarmerie toute puissante surveille la «  moralité  » des familles. Exode rural ou émigration sont souvent la seule issue pour échapper à ces années de pierre. Marie-Laure Coulmin Koutsaftis


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