1968 à Toulouse : le Mouvement du 25 avril

mercredi 16 mai 2018.
 

Historique de la naissance du mouvement (éditorial du premier bulletin édité par le Mouvement du 25 avril)

Mardi 23 avril, 200 étudiants manifestent leur solidarité avec leurs camarades allemands, rentrent dans la faculté de lettres et occupent un amphithéâtre pour discuter avec un étudiant allemand de la SDS (étudiant socialiste de gauche).

Le doyen, après avoir menacé d’appeler les flics, assiste à la discussion et promet un amphithéâtre pour le jeudi 25 afin que nous puissions poursuivre le débat.

Cette réunion du 25 est appelée par tract et affiche à l’intérieur de la fac ; mais, jeudi matin, sur ordre du recteur et du ministre, la réunion est interdite. Estimant qu’ils ont le droit de débattre politique sur leur lieu de travail les étudiants décident de tenir la réunion malgré l’interdiction ; 450 d’entre eux se pressent autour d’un camarade de Nanterre (Daniel Bensaid) qui introduit la discussion. A l’extérieur de l’amphithéâtre quelques fascistes cassent les vitres, lancent des pierres et des bombes fumigènes.

Au lieu de disperser ces excités, la police enfonce la porte de notre salle pour faire cesser la réunion. L’on se demande si vraiment les flics voulaient "rétablir l’ordre" ou empêcher la libre discussion des étudiants. L’amphithéâtre évacué, 500 étudiants manifestent spontanément aux cris de "Pas de flic à la fac !"

Le vendredi 3 mai se tient une réunion Salle du Sénéchal avec la participation de professeurs. Nous ne voulions pas reculer devant la répression et abandonner notre droit de débattre politique dans la faculté, mais tout simplement continuer à discuter dans le calme. Environ 600 étudiants participaient à cette réunion et tout le monde - sans exclusive- put s’y exprimer.

Le nom de "Mouvement du 25 avril" est adopté par l’assemblée.

Ci-dessous un travail universitaire : récit et analyse du mouvement de 68 sur Toulouse.

Mai 1968 à Toulouse : le mouvement du 25 avril

http://www.persee.fr

Toulouse fut la première ville universitaire de province à réa­gir aux événements parisiens. Le nombre de ses étudiants inscrits pour l’année 67-68, 21038, fut cer­tainement un facteur propice à la rapidité de la mobilisation. Le mou­vement cependant ne suivit pas la courbe parisienne. Il connut des variations liées à des situations loca­les. Distinguons trois de ces déter­minations.

Le rapprochement des centres universitaires au cœur de la vieille ville facilita le déclenchement de la contestation : la Faculté des lettres et la Faculté de droit, côte à côte, à deux pas de la place du Capitole ou place de l’Hôtel de Ville ; le lycée Pierre de Fermât où logent les clas­ses préparatoires aux grandes éco­les, véritables viviers de contestatai­res. Le parcours des manifestations eut bien vite des passages consa­crés : place Jeanne d’Arc où chevau­che la sainte, la place du Salin où règne le palais de justice et enfin la place du Capitole. Ce triangle tout en incluant les lieux symboliques de la vie publique, délimitait un espace restreint à la portée directe des étu­diants.

La présence massive des émigrés espagnols venus à Toulouse à la fin de la guerre civile marqua la vie sociale et politique de la ville, pres­que à son insu. Les réfugiés politi­ques firent souche, maintenant leurs traditions et leurs organisations. Sur la place St-Sernin, en face de la Basi­lique, CGT et CNT cohabitent dans la Bourse du Travail et se partagent les salles de réunion. Cet état de fait impliqua-t-il un phénomène de trans­mission politique d’une génération à l’autre ? Bien sûr, les réunions ani­mées par une douzaine de filles et fils « d’anars » espagnols avant 68, passèrent pendant les événements à un rythme quotidien de 200 person­nes. Cet élargissement des effectifs touchait’cependant tous les grou­puscules déjà existants.

La présence politique de l’anarcho-syndicalisme espagnol se tra­duisit plutôt de façon diffuse par une reprise symbolique de thèmes à con­notations culturelles, de comporte­ments et d’emblèmes : les drapeaux rouges et noirs flottèrent aux grilles du Capitole le 24 mai 1968.

Ce ralliement de la municipalité à la cause des contestataires et des grévistes fut le troisième élément d’importance qui contribua à donner aux événements toulousains une inflexion particulière.

Toulouse était un bastion tradi­tionnel des radicaux-socialistes. La Dépêche du Midi faisait tous les jours, avec sympathie, sous la plume de François Queffelec notamment, le compte rendu des événements.

Ce ralliement s’inscrivait dans une opposition parlementaire à De Gaulle et un soutien à la FGDS4. De nombreux affrontements avec les forces de l’ordre furent désamorcés par cet état de fait, à l’exception de « la nuit des barricades » du 11 juin qui se plaça directement sous le signe de la solidarité nationale. Con­trairement à Paris, les citadelles tou­lousaines se rendaient avant d’avoir été prises. La guerre de position n’existait pas : le 24 mai, la « salle des illustres » s’ouvrait devant un public ébahi qui ne songea même pas à s’engouffrer dans cette brè­che. L’idée d’une prise de pouvoir par la force était absente des préoc­cupations toulousaines.

Le récit des événements

1ère étape :

du 23 avril au 13 mai

Le 23 avril, les Jeunesses commu­nistes révolutionnaires (JCR) et les comités Vietnam (CVN) manifestè­rent leur solidarité à Rudi Dutschke qui venait d’être blessé dans un attentat.

Cette décision avait suivi les manifestations parisiennes du 11 et du 19 avril. L’implantation exception­nelle de la JCR à Toulouse, une tren­taine de militants qui n’étaient pas encore adeptes de Trotsky, mais « anti-staliniens » et partisans de Guevara, rendait possible ce type de décision.

Le cortège, formé de 200 étudiants environ, passa par la place du Capi­tole, arriva à la Faculté des lettres où le doyen Godechot leur permit de s’installer pour discuter avec un étu­diant allemand du SDS.

Le jeudi 25 avril, la discussion devait se poursuivre sur les événe­ments de Nanterre ; Daniel Bensaïd, militant de la JCR qui avait quitté Toulouse depuis peu pour rejoindre l’Ecole Normale de St-Cloud et qui était inscrit en philosophie à Nan­terre, devait faire le point sur les récents événements. 400 étudiants étaient là pour s’informer. Des étu­diants d’extrême-droite étaient éga­lement au rendez-vous pour s’oppo­ser à la tenue de la réunion : jets de pierre, fumigènes. La police inter­vint ; la porte de l’amphithéâtre Mar­san fut enfoncée et les étudiants dis­persés sur l’ordre du recteur Richard. S’ensuivit une manifesta­tion où extrême-droite et extrême-gauche continuèrent à se livrer bataille. Ces faits, aussi banals peuvent-ils nous apparaître aujourd’hui, ont fait événement à l’époque. Ils furent considérés comme l’origine du mouvement tou­lousain, en quelque sorte l’acte fon­dateur, d’où son nom de « Mouve­ment du 25 avril ».

« Pourquoi tenez-vous à cette appellation ?

- Parce que ce jour-là, nous avons brisé avec le silence toujours observé scrupu­leusement sur les problèmes de l’Université... Le style de cette jour­née restera vraisemblablement celui de notre mouvement qui n’a stricte­ment rien à voir avec les groupe­ments, associations, syndicats, etc... préexistants. Notre lutte ne doit en aucun cas se confondre avec l’antigaullisme et notre souci est de réinventer une notion de la politi­que beaucoup plus large ». Souci de fondation mais aussi volonté d’échapper à toute main mise extérieure à la situation vécue. Le journal 25 avril se voulait en prise directe sur les événements. Ses 3 numéros furent pris en charge par des grou­pes de militants à chaque fois diffé­rents. Ce pluralisme se maintint en dépit de la pression de l’actualité7.

Le 30 avril au Palais des Sports, se tinrent les 6 heures pour le Vietnam avec la participation de Denis Berger et de Jean-Pierre Vigier.

Le 1er mai se passa dans le calme. Le 3 mai se tint une assemblée géné­rale à la salle du « Sénéchal ». A cette occasion, le nom de 25 avril fut adopté.

Il fut décidé de porter le débat à l’intérieur des cours : « l’expression politique aura lieu dans l’Université, les étudiants mèneront dans chaque amphithéâtre les débats qui les con­cernent ». Ce tract évoquait égale­ment les troubles du Quartier latin. Le 6 mai se passa sans encombre, alors que les autres villes universi­taires de province s’ébranlèrent : Besançon, Clermont-Ferrand, Greno­ble, Limoges, Lyon, Nantes, Pau...

Le 7 mai, les étudiants de la Faculté des lettres se rassemblaient dans le grand amphithéâtre (1 500 personnes), sous la présence menaçante des étudiants de la FET, hos­tiles à l’Université critique : le prin­cipe d’une grève illimitée fut adopté. Les objectifs : la libération des étu­diants parisiens, la cessation des interventions policières au sein de l’Université, la liberté d’expression étendue aux lycées - un lycéen avait été traduit devant le conseil de disci­pline de Pierre de Fermât pour avoir distribué des tracts. Un pétard au soufre tomba de la verrière et abré­gea le rassemblement. Départ en manifestation vers le rectorat (4 000 personnes) au son de : « Recteur, démission ! ». La manifestation se dirigea ensuite vers le lycée pour demander la réintégration du lycéen exclu. Charge de police, Alain Alcouffe, président démissionnaire de l’AGET - UNEF, fut passé à tabac par un groupe de policiers. Investis­sement d’un chantier de maçonne­rie, projectiles, vitrines brisées.

A partir de ce jour, le processus s’accéléra.

Le mercredi suivant, les cours ces­sèrent. A la Faculté des lettres comme chez les scientifiques, la par­ticipation fut très forte dans les débats.

Le jeudi 9 mai, à l’appel des syndi­cats d’étudiants et d’enseignants se tint une assemblée de 3 000 person­nes environ, au Palais des Sports, sur le thème de l’Université critique. Le Mouvement du 25 avril y prônait la nécessité d’une gestion tripartite, la suppression des fonctions du rec­torat, des examens, et le contrôle continu des connaissances.

Le vendredi 10 mai, assemblée à la Faculté des sciences de Rangueil, grève au lycée Pierre de Fermât, constitution des comités d’action lycéens (CAL).

Le samedi 11 mai, l’unité d’action décidée avec les organisations ouvrières. Grève générale dans tous les secteurs de l’activité sociale. Piquets de grève au lycée Pierre de Fermât, manifestation devant l’ORTF.

La journée du 13 mai prit dans le Sud-Ouest une ampleur particulière ; à Bordeaux, on évaluait le nombre des participants à 25000 person­nes ; à Toulouse, le cortège avec le maire en tête, M. Bazerque, et le pré­sident du Conseil général, avait ras­semblé plus de 50 000 personnes à son arrivée place du Capitole, dont 1 200 étudiants environ. Délégation de Sud-Aviation, des hospitaliers, de l’APC (Azote produits chimiques), de Bréguet et des travaux publics. Les Beaux-arts de Toulouse se joignirent au mouvement. Les agriculteurs se réunirent.

2e étape :

du 13 au 27 mai

Le mercredi 15 mai se créa un comité pour la défense de la liberté et du droit sous la présidence du maire et d’une parlementaire pari­sienne : la municipalité avait été sai­sie de plaintes concernant les bruta­lités policières.

Le vendredi 17 mai, le boycott des examens en lettres fut décidé. L’Uni­versité est occupée 24 heures sur 24. Sur les murs, des citations : « Quand l’extraordinaire devient quotidien, c’est la révolution ». (Fidel Castro) ; « les chemins de l’excès mènent à la sagesse » (William Blake) ou encore : « Penser, c’est renoncer au savoir » (Schelling). Les étudiants de l’école des Beaux-arts en pleine efferves­cence suivaient par radio l’évolution de la situation dans les autres éco­les.

A partir de minuit, les cheminots déclenchèrent la grève pour une durée illimitée. Dans tous les dépar­tements du Sud-Ouest, l’immobilisa­tion fut totale. Un millier de voya­geurs en gare de Grisolles ! Le Paris-Port-Bou fut arrêté en rase campa­gne. Le train 1037 fut arrêté à Caussade.

Alors que l’Odéon venait d’être investi, que le Festival de Cannes se transformait en semaine internatio­nale du cinéma, sans palmarès à la clef, des étudiants toulousains décidèrent d’occuper le centre culturel, pour « sortir de l’abstraction » d’un débat sur « art et révolution ». Les revendications formulées furent les suivantes : le centre culturel ne doit pas être réservé aux seuls adhé­rents, les programmes prévus annu­lés, vente au profit des ouvriers et étudiants des œuvres exposées. Le directeur voulut bien faire part aux artistes concernés de cette proposi­tion par la voie des ondes.

Les autres institutions culturelles de Toulouse se joignirent au mouve­ment : le Grenier de Toulouse qui avait monté les pièces d’Armand Gatti : V Comme Vietnam, Le Pois­son Noir...

Le personnel du Centre dramati­que musical, cinématographique national du Sud-Ouest, réuni le 18 mai, en assemblée générale consti­tua un comité de vigilance et décida de se mettre en rapport avec les mouvements étudiants, ouvriers et agricoles, et « de se mettre à la dis­position des organisations représen­tatives des libertés démocratiques pour se préoccuper avec elles de la mutation des structures sociocultu­relles du pays ».

La situation toulousaine cepen­dant fut jugée assez sérieuse pour que les émetteurs de TV de Pech Bonieu et de Muret (radio) soient gar­dés militairement.

Le dimanche 19 mai, le Mouve­ment du 25 avril invitait la population toulousaine à débattre à la Faculté de lettres sur les rapports des luttes ouvrières et étudiantes, sur la trans­formation de l’enseignement et du rôle que pourrait jouer l’Université... Au centre culturel devenu centre cri­tique, les discussions se poursui­vaient à propos de la culture bour­geoise et de la culture populaire. Aux usines de Sud-Aviation, on ne voulait pas de séquestration comme à Nantes, et le personnel pratiquait une certaine « préservation » du Concorde.

A la veille de la grève générale, on assistait à un renforcement de la solidarité étudiante et ouvrière : pour prévenir l’intervention des for­ces de l’ordre, les étudiants, à la demande de la CFDT, donnèrent un coup de main aux postiers.

Le lundi 20 mai, la grève se géné­ralisa dans tous les secteurs de la production.

• A Sud-Aviation, les trois usines comprenant 7 500 cadres et ouvriers décidèrent la grève et l’occupation des locaux.

A l’APC (ex. ONIA) composée de 3 200 personnes dont 200 cadres, la production pour des raisons techniques fut ramenée à un niveau très bas. Les cadres ne participèrent pas au mouvement.

Chez Bréguet-Aviation (1 200 cadres, ouvriers et employés répartis sur deux usines), la grève sans limitation de durée avec occupation des locaux est votée.

Chez Latécoère (1 100 cadres et ouvriers), l’effectif de l’entreprise, cadres compris, a décidé de décharger et d’occuper les ateliers.

Air France, centre de révision de Montaudran (900 personnes) arrêtait le travail à l’unanimité.

Les grandes entreprises ont voté la grève illimitée avec occupation des locaux à l’unanimité. Et s’il n’est pas possible de donner dans le cadre restreint de cet article, le détail des entreprises en grève, on peut dire cependant que le mardi 21 mai il y avait en Haute-Garonne plus de 100 000 travailleurs en grève.

Le 24 mai, un peu partout en France, la violence fut à l’ordre du jour. Un commissaire de police fut tué à Lyon. Heurts violents à Agen, à Nantes, cocktail Molotov à Péri-gueux. A Toulouse, l’interdiction de séjour de Daniel Cohn-Bendit provo­qua une manifestation. A sa tête, les comités de gestion tripartites de la Faculté des lettres et des sciences et des dirigeants syndicaux. Occu­pation du Capitule. Les sapeurs pompiers refusèrent de disperser les manifestants. Une délégation demanda la solidarité de la munici­palité avec les grévistes (création d’un fonds d’aide) et la reconnais­sance de l’Université autonome. A 18 h, les portes s’ouvrirent ; la foule qui chantait l’Internationale pénétra dans le bâtiment et s’installa dans la cour pour écouter le communiqué de la mairie et une allocution pronon­cée par un ouvrier CFDT de Sud-Aviation. Le lundi 27 mai, une nou­velle manifestation de masse eut lieu (50 000 personnes), réclamant la démission de De Gaulle à l’appel des syndicats et des partis de gauche.

3e étape :

du 27 mai au 24 juin

Le 28 mai, le projet de cogestion, élaboré par la commission paritaire professeurs-élèves ayant été adopté, les élèves de Pierre de Fermât ont cessé d’occuper l’établissement. De nouvelles entreprises se joignirent au mouvement de grève : les Biscot­tes Paré, la Brasserie Pélican Sud fournirent les cliniques et les grévis­tes de Sud-Aviation. La durée de la grève nécessitait l’organisation d’un soutien aux familles en difficulté. Un accord fut pris dans ce sens avec les producteurs agricoles.

La Faculté des lettres se remplit de victuailles, d’où la nécessité pour les étudiants d’une redistribution rapide. Ces opérations de redistribu­tion furent effectuées notamment à Bordelongue, une sorte de campe­ment à la sortie de la ville. Le conseil municipal décida également de venir en aide aux familles dans le besoin : deux subventions furent accordées aux fonds de solidarité des deux syndicats CGT et CFDT. Les ouvriers boulangers débrayèrent, mais un accord intervint rapidement entre patrons et ouvriers. Les résultats des accords de Grenelle ne faisaient pas l’unanimité, la volonté de pour­suivre la grève à Sud-Aviation, Bré-guet, Air France, APC, se manifesta sans ambigùité. Les adhésions aux syndicats se multiplièrent.

A l’Université, le comité de gestion tripartite élit son bureau.

Au lycée Pierre de Fermât, les débats se poursuivaient sur l’évolu­tion de l’Université, mais aussi sur la proximité du baccalauréat et du BEPC - distribution d’une docu­mentation sur cette cogestion et l’autodiscipline qu’elle nécessite. Des avocats toulousains firent un communiqué en faveur de Mendès-France.

Le 31 mai, une manifestation de soutien au général de Gaulle fut organisée par les Comités de défense de la République. Affrontements devant la Faculté des lettres. A partir du 1 et 2 juin, on constatait un cer­tain essouflement du mouvement. Pour la première fois, la contesta­tion semblait avoir déserté la ville. La grève se poursuivait cependant, à Sud-Aviation, à la SNCF, dans la métallurgie.

Les ouvriers du bâtiment occupè­rent les locaux de la chambre patro­nale. Cependant la reprise s’organi­sait lentement. A la Faculté des let­tres, le comité de gestion provisoire se préoccupait de mettre en place des modalités « d’une validation » de fin d’année. A Sud-Aviation, la police investissait le siège social et inti­mait l’ordre aux salariés d’évacuer la salle de réu­nion dans laquelle ils se trouvaient depuis la veille. Cependant le 11 juin au matin la reprise est effectuée aux usines de Toulouse, de Marignane et de Nantes.

A la suite de la mort de Gilles Tautin à Flins, Toulouse connut à son tour une nuit des barricades. Echange de projectiles, incendie de voitures. A minuit, une quarantaine de personnes avait été interpellées. A deux heures du matin, des feux s’allumaient toujours dans les rues ; à trois heures du matin, la dernière barricade était abandonnée.

Après ces échauffourées, 22 étrangers de nationalités diverses dont 6 étudiants furent expulsés. Le Mouvement du 25 avril proclamait sa solidarité avec les victimes de la répression policière : « nous som­mes tous les étrangers ». Du 18 au 21 juin, une opération porte ouverte des Maisons de la jeunesse et de la cul­ture (MJC) invitait les jeunes à parti­ciper à des élections parallèles aux élections législatives.

L’Université d’été se préparait. Le philosophe Jacques Derrida fut invité. On se réunit dans les locaux de la CFDT. La poésie de Mallarmé était également au programme.

Le 24 juin, l’institueur Delbasty vint par­ler des méthodes Freinet, qui per­mettent à l’enfant d’épanouir son potentiel créatif. L’intérêt qu’il ren­contra était-il annonciateur de l’action d’un autre instituteur toulou­sain, Jules Celma10, qui voulut met­tre en pratique cette pédagogie libé­ratoire de l’enfant ?

Les élections législatives, à Tou­louse plus qu’ailleurs, mirent un point final à l’euphorie des partis de gauche qui avaient ouvertement sou­tenu la contestation. Tassement spectaculaire des suffrages de la FGDS.

A partir de ce récit des événe­ments toulousains, on peut remar­quer une mobilisation du mouve­ment étudiant large et rapide. Ce mouvement se structura selon des objectifs qui lui étaient propres, sans jamais les perdre de vue. Le mouvement ouvrier fut plus lent au démarrage, malgré une forte implan­tation de l’industrie aéronautique. Il fut plus frileux qu’ailleurs, malgré des secteurs durs comme dans le bâtiment. Ces remarques rejoignent les cartes nationales établies par Alain Délaie et Gilles Ragache dans leur ouvrage : La France de 68

Conclusion

Somme toute, pendant ces deux mois, les Toulousains se préoccupè­rent davantage d’investir les symbo­les de la puissance publique - est-ce là un effet de l’histoire de leur ville, capitale de l’Occcitanie ? - qu’à met­tre des entraves à la production industrielle et capitaliste de la région.

Christine FAURE

Chargée de recherches en sociologie - CNRS


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