5 mai 1988 : l’assaut de la grotte d’Ouvéa en Nouvelle Calédonie

vendredi 12 mai 2017.
 

Ce jour-là, l’armée française attaque la grotte d’Ouvéa occasionnant 21 morts (19 kanak tués dans l’assaut ou massacrés ensuite, 2 militaires). L’article ci-dessous comprend :

- un rappel des évènements (partie 1)
- le témoignage de Michel Rocard, premier ministre quelques jours après le drame, qui a donc disposé d’informations sûres (2)
- le témoignage de Philippe Legorjus, capitaine et chef du GIGN engagé en Nouvelle-Calédonie, présent dans la grotte ce 5 mai 1988. récit utilisé par Mathieu Kassovitz pour son film L’Ordre et la Morale (3)
- le texte de Jean Chatain, parfait connaisseur de la Nouvelle-Calédonie (4)
- un article lors des cérémonies pour le 20ème anniversaire (5)

1) Rappel des évènements (par Jacques Serieys)

1a) Colonisation de la Nouvelle Calédonie

La Nouvelle Calédonie est un territoire d’Océanie à 1 500 km à l’est de l’Australie. L’archipel comprend une île principale, la Grande Terre (400 kilomètres du Nord au Sud, 50 à 70 kilomètres d’Est en Ouest) et plusieurs ensembles d’îles plus petites, les îles Belep, l’île des Pins au sud, les îles Loyauté à l’est (Ouvéa, Lifou, Tiga et Maré), l’archipel des îles Chesterfield et les récifs de Bellone.

De 1841 à 1847 des religieux y prennent pied (en particulier frères maristes catholiques). Chassés, il font appel à la marine française qui débarque et proclame la Nouvelle Calédonie, colonie française. Durant un siècle, ce territoire ne reçoit pas de peuplement européen, mis à part le bagne destiné à accueillir les Communards après la répression de 1871.

Le mépris total pratiqué par la France à l’encontre des autochtones se lit dans quatre faits :

- en 1853, la population kanak est estimée à 100 000 personnes. En 1920, il n’en reste que 20000.

- l’insurrection calédonienne de 1878 est écrasée de façon sauvage http://www.persee.fr/web/revues/hom...

- en 1931, des Kanaks sont exposés, dans un enclos de cases, au Bois de Vincennes, à l’occasion de l’exposition coloniale de Paris.

- le code de l’indigénat permet aux colons une pratique d’apartheid qui chasse les kanak vers des réserves reculées.

1b) L’Union Calédonienne

Après la seconde guerre mondiale, la découverte du précieux nickel rend la Nouvelle Calédonie vraiment intéressante pour le capitalisme français. 1144 mélanésiens (religieux, chefs de tribu...) se voient accorder la citoyenneté française. Deux partis se forment pour participer aux élections territoriales :

- l’UICALO (Union des Indigènes Calédoniens Amis de la Liberté dans l’Ordre), dirigé par Rock Pidjot fervent catholique et supervisé par le vicariat apostolique catholique de Nouméa. Son but consiste surtout à lutter contre le développement de l’influence du Parti Communiste Mélanésien dans les tribus
- l’Association des indigènes calédoniens et loyaltiens français (AICLF) d’inspiration protestante

Dans un contexte de montée des revendications indépendantistes partout dans le monde, ces organisations représentent des partenaires idéaux pour la puissance coloniale française.

En 1953, les deux partis d’inspiration catholique et protestante fusionnent pour former l’Union Calédonienne, toujours sur une orientation fraternelle vis à vis de la France et de la communauté européenne. Le slogan de l’UC "Deux couleurs, un peuple" exprime bien cet esprit consensuel, limitant son objectif à une certaine forme d’autonomie en particulier au plan culturel.

De 1953 à 1958, l’Union Calédonienne remporte toutes les élections (conseil général, sénatoriale, législative) et fait progresser la prise en compte de la réalité kanak au sein de la république française (loi-cadre Deferre du 6 octobre 1957) avec la mise en place d’un Conseil de gouvernement du territoire.

1c) L’intransigeance réactionnaire coloniale du général de Gaulle

Dès l’arrivée au pouvoir de Charles de Gaulle en 1958, le processus démocratique engagé en Nouvelle Calédonie se voit stoppé, la parole de l’Etat reniée (suppression de la fonction de vise-président du Conseil de gouvernement), les richesses économiques ôtées de toute responsabilité politique locale élue, l’Union calédonienne divisée en permanence par les représentants de l’Etat ; le peuplement par une population d’origine non mélanésienne s’accélère, surtout à partir de 1973.

1d) En 1977, l’Union Calédonienne décide de revendiquer l’indépendance

Les fondateurs et premiers dirigeants de l’Union calédonienne constatent qu’ils ont été bernés depuis 40 ans, de mensonges en trahisons avec chaque année un peu plus de mépris affiché. Rock Pidjot, fondateur de l’’UICALO puis de l’UC, ensuite député allié des gaullistes est toujours président de l’Union Calédonienne lorsque celle-ci se réunit le 22 novembre 1977 à Bourail et décide de revendiquer l’indépendance. L’ancien député calédonien des années 1950 Maurice Lenormand suit cette orientation de même que Pierre Declerq, enseignant au Sacré-coeur de Tourcoing, venu en Nouvelle-Calédonie dans le cadre de la coopération.

1e) De 1981 à 1985, négociations, assassinats de Kanak et création du FLNKS

Sur la fin des années 1970, Rock Pidjot se rapproche des socialistes français puis devient député apparenté à leur groupe à l’Assemblée nationale. Le 10 mai 1981, François Mitterrand est élu président de la république. Le 23 juillet de la même année, il reçoit une délégation de l’Union calédonienne dont son secrétaire général et élu à l’Assemblée territoriale Pierre Declerq. Les fils du respect et de l’intelligence politique vont-ils se renouer par delà l’intervalle réactionnaire et autoritaire des années 1958 à 1981 ? Pour l’essentiel, non !

Le 19 septembre 1981, Pierre Declerq est assassiné dans sa maison près de Nouméa. L’enquête est menée de façon tellement superficielle que les meurtriers et commanditaires ne sont toujours pas connus 31 ans plus tard et courent toujours.

Ce crime totalement impuni sur un territoire de la République française provoque des prises de conscience et des tensions au sein de la communauté kanak.

En septembre 1984 (du 22 au 23), se crée le Front de Libération Nationale Kanak et Socialiste comprenant :

- la modérée Union calédonienne (Rock Pidjot, Jean-Marie Tjibaou...)
- le Palika, socialiste et comprenant des militants proches de l’extrême gauche
- l’Union Progressiste Mélanésienne (UPM)
- le Parti Socialiste Calédonien (PSC)
- le FULK
- enfin, l’influente Union Syndicale des Travailleurs Kanaks et des Exploités (USTKE)

Jean-Marie Tjibaou, prêtre consensuel, est élu comme premier président du FLNKS.

Le 5 décembre 1984, des Caldoches (néo-calédoniens d’origine européenne) tendent une embuscade dans la commune de Hienghène et tuent dix kanak dont deux frères de Tjibaou. Les tribus dressent des barrages dans les zones rurales. Tjibaou fait lever les barrages, laissant la Justice juger les assassins et voulant poursuivre les négociations.

Le 12 janvier 1985, deux dirigeants indépendantistes radicaux (Eloi Machoro et Marcel Nonaro) sont liquidés, sur ordre de l’Etat à ma connaissance.

Le 29 septembre 1985 se tiennent des élections régionales conformément au statut Fabius Pisani. Le FLNKS y participe et gagne trois des quatre régions créées.

1f) 1986 1988 La droite au gouvernement en France = l’horreur en Nouvelle Calédonie

Lors des élections législatives de mars 1986, la droite obtient une majorité à l’Assemblée nationale. Elle revient immédiatement sur la parole de l’Etat et le statut Pisani. Avec l’appui des riches Caldoches, elle impose un nouveau statut non négocié de maintien au sein de la République française, qui nie les droits du peuple kanak.

Cependant, la cause mélanésienne progresse à l’ONU : le 2 décembre 1986, l’Assemblée générale des Nations unies (à la majorité des 3/5e de ses membres) vote la résolution 41/41 A qui affirme « le droit inaliénable du peuple de la Nouvelle-Calédonie à l’autodétermination et à l’indépendance » et inscrit l’archipel sur la Liste des territoires non autonomes selon l’ONU.

Le 27 octobre 1987, la Cour d’assise de Nouméa acquitte les sept responsables de la tuerie de Hienghène.

Les dirigeants de la droite française imaginent alors le pire scénario politicien possible : faire adopter le nouveau "statut" par referendum en Nouvelle Calédonie le jour du vote pour l’élection présidentielle. Cela présente deux avantages :

- minoriser les Kanak qui sont devenus minoritaires dans la population néo-calédonienne

- mettre en position difficile le candidat socialiste (François Mitterrand) qui sera accusé de brader le territoire national et la démocratie s’il s’oppose à la proposition Chirac (statut Pons).

Pour marquer leur désaccord avec ce diktat imposé de Paris, les Mélanésiens indépendantistes décident d’un coup d’éclat juste avant le 1er tour de l’élection présidentielle : le 22 avril 1988, un groupe kanak tente une opération symbolique consistant à occuper la gendarmerie de Fayaoué. Il s’agit d’une action politique difficile, mal préparée mais sans aucune intention de tuer au départ. Dans le contexte extrêmement tendu de ce mois d’avril 1988 où le peuple kanak considère que le statut Pons annonce l’ ethnocide de leur peuple, de leur "coutume", "ça a foiré" comme dira un acteur du drame. Les forces de l’ordre défendent leur caserne ; 4 militaires sont tués, 27 sont emmenés comme otages.

Le gouvernement Chirac réagit comme s’il s’agissait d’une déclaration de guerre, l’objectif étant évidemment de gagner ainsi l’élection présidentielle française. De nombreuses unités d’élite dont le GIGN et le 11ème Choc (services secrets) occupent les territoires des tribus, procédant à des interrogatoires musclés, à une intimidation généralisée. Le 27 avril , les indépendantistes libèrent 12 otages ; cependant, ils font prisonnier le chef du GIGN (capitaine Legorjus), un magistrat et 6 militaires qu’ils cachent dans la grotte de Gossanah (île d’Ouvéa).

Le gouvernement Chirac décide l’assaut de cette grotte, quel qu’en soit le prix. Le 5 mai 1988, 19 kanak sont tués, pour certains lors de l’attaque, pour d’autres massacrés ensuite ; deux militaires perdent également la vie.

Jacques Serieys

2) 5 mai 1988 "A Ouvéa, des blessés kanaks ont été achevés à coups de bottes par des militaires français" (Michel Rocard)

3) Grotte d’Ouvéa : "La République a été dévoyée pour des raisons de basse politique" (Philippe Legorjus, chef du GIGN présent ce jour-là sur place)

Le monde du 3 novembre 2011

Le 5 mai 1988, au matin, sur l’île d’Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie, des forces spéciales françaises et le GIGN prennent d’assaut une grotte où sont détenus une vingtaine de gendarmes par des indépendantistes kanak. Au terme de combats très violents, dix-neuf ravisseurs et deux militaires sont tués.

C’est l’épilogue d’une crise dont l’issue sanglante est largement imputable au climat tendu d’une élection présidentielle qui oppose le premier ministre sortant, Jacques Chirac, et le président, François Mitterrand. C’est aussi le résultat d’un manquement de la République à ses devoirs sur fond de drame colonial qui fait resurgir les fantômes de la guerre d’Algérie.

L’origine

Le 7 mai 1988, deux jours après l’assaut contre la grotte et la veille du second tour de l’élection présidentielle, Jacques Chirac, candidat néogaulliste, qui vivait ses dernières heures de chef du gouvernement, laissa échapper cette formule à propos des Kanak impliqués dans les événements d’Ouvéa : "La barbarie de ces hommes, si l’on peut les appeler ainsi."

Prononcés dans la foulée de la libération des otages et au coeur d’une bagarre électorale très tendue, ces mots ne choquèrent pas grand monde. La métropole était si loin de la terre calédonienne, les informations qui avaient filtré étaient si parcellaires, les fantasmes les plus farfelus sur les exactions des Mélanésiens ayant été relayés complaisamment, cette déclaration passa même pour du bon sens. Pourtant, tout était dit dans cette expression que certains mettront sur le compte de l’émotion. Elle livrait, à mes yeux, sans hypocrisie, une clé essentielle pour comprendre qu’Ouvéa n’avait pas débuté le 22 avril 1988 lors de la prise d’otages des gendarmes à Fayaoué.

Je savais aussi qu’un jour il me faudrait l’expliquer. Il fallait que je trouve une cohérence et un sens à ces deux semaines qui marquèrent ma vie. L’homme d’action que j’étais au GIGN avait toujours accepté d’être un chaînon dans un processus que je ne maîtrisais pas ni avant ni après l’intervention. Cette fois-ci, le citoyen, en moi, exigeait de comprendre. D’où cela était-il venu ? Quelles avaient été les conséquences ? Pourquoi à ce moment ? Autant de questions qui attendaient des réponses pour ne plus subir l’événement, pour transformer en raison et en énergie positive ce qui avait été un choc, un déchirement intérieur, pour mieux le digérer et avancer. Cette crise trouve son origine dans l’histoire des relations entre la France et la population mélanésienne. La colère d’Alphonse Dianou, le chef des ravisseurs, et de ses camarades retranchés dans la grotte est née près d’un siècle et demi auparavant dans l’histoire coloniale de notre pays. (...)

C’est la seconde guerre mondiale qui fait entrer la Nouvelle-Calédonie dans le monde moderne. L’installation, en 1942, du général américain Patch et du million de GI qui transiteront sur cette île, puis le retour des tirailleurs kanak du bataillon du Pacifique font apparaître les contradictions de ce territoire. En 1945, le droit de vote est ainsi accordé à 1 144 Mélanésiens, les anciens combattants, les chefs de tribus et les pasteurs. Un an plus tard, les Kanak obtiennent la liberté de résidence et de travail sur l’île. Ils peuvent enfin circuler à leur guise, de jour comme de nuit. Le travail forcé est aboli et le code de l’indigénat est supprimé le 5 avril 1946. (...)

La Nouvelle-Calédonie comptait entre 60 000 et 100 000 habitants en 1853 quand la France prit possession de ce territoire. Les Kanak n’étaient plus que 20 000 en 1920. La faute en incombe à l’irruption des Blancs, aux révoltes, à la répression violente et aveugle, aux nombreux suicides et à l’alcool qui cachent un désespoir infini, ainsi qu’aux armes à feu qui sont en libre circulation. Le nombre d’autochtones grossira de nouveau à partir de 1946 alors que s’amorce la décolonisation. L’heure de la liberté semble avoir sonné. (...)

La cassure

Mais que répondre à la population mélanésienne quand le nouveau gouvernement dirigé par Jacques Chirac, élu en mars 1986, s’applique, depuis sa nomination, à détruire tous les acquis politiques et culturels obtenus par les Kanak ? Que peut-on expliquer enfin quand une grande démocratie occidentale renie sa parole et recolonise un territoire en voie d’émancipation ? (...)

Pour démontrer à tout prix la faible représentativité de la minorité indépendantiste, le gouvernement Chirac reprend à son compte l’idée d’organiser un référendum sur l’avenir de la Nouvelle-Calédonie. Le 13 septembre 1987, les indépendantistes appellent à l’abstention et sont suivis par le peuple kanak dont 85 % ne se rendent pas aux urnes. Les anti-indépendantistes crient cependant victoire avec une participation de 59 %, supérieure à ce qu’ils espéraient, et 96 % de votes favorables au maintien dans la République. Mais quelle valeur accorder à ce référendum ? Que pouvait-on construire sur un tel simulacre de démocratie ? Comment ne pas aggraver plus encore la cassure ? Pour la première fois de notre histoire de l’outre-mer, l’application formelle de la démocratie vient de légitimer et de garantir une situation coloniale. (...)

Dans ce contexte, beaucoup de Kanak ressentent un sentiment d’exclusion et de marginalisation. Plus grave, ils ont le sentiment que ce système ne changera jamais et conduira inéluctablement à leur disparition en tant que peuple. Pour le bureau politique de FLNKS, l’organe dirigeant des indépendantistes, les pouvoirs publics, à Paris, sont aveugles. (...) Fin 1987, de retour de Nouvelle-Calédonie, Robert Le Foll, député socialiste de Seine-et-Marne, délégué national aux DOMTOM, ne cache pas son inquiétude. Le drame est proche. L’Etat est absent. Il ne joue plus son rôle d’arbitre entre deux communautés. La République s’est dissoute dans une logique de bande. Elle a détruit le dernier crédit que les Kanak pouvaient lui accorder. Le fragile dialogue qui avait, jusque-là, été préservé entre les Mélanésiens et les loyalistes s’est brisé sur une logique partisane et coloniale. (...)

La faute

L’enquête judiciaire ouverte sur la mort suspecte après la fin de l’assaut d’Alphonse Dianou, le chef des ravisseurs indépendantistes, a livré des éléments. L’examen confirme la blessure par balle au niveau du fémur et des lésions au niveau du sternum pour lesquelles la justice évoque l’hypothèse du passage à tabac "post-assaut". Enfin, la disparition de la perfusion a ouvert la voie "à un accident par hémorragie". Néanmoins, les médecins légistes ne concluent pas de manière définitive sur l’origine de la mort mais indiquent que l’intéressé aurait dû être dirigé d’urgence vers un centre hospitalier spécialisé. (...)

Pour ma part, je peux assurer que Dianou a été récupéré en milieu d’après-midi, le 5 mai 1988, déjà très mal en point. Mais aucun soin ne lui a été apporté depuis la sortie de la grotte, en fin de matinée. Son transport en civière a été effectué par ses camarades pendant une heure environ. Le convoyage en camion qui a suivi jusqu’à Saint-Joseph, les arrêts brutaux, les zigzags n’ont rien fait pour arranger les choses. Je m’interroge encore sur le traitement que Dianou a pu subir dans le camion. Résultat : il est mort, en fin de journée, en arrivant à l’aérodrome d’Ouvéa, à Ouloup, alors que je l’avais quitté, à la mi-journée, dans un état qui n’inspirait pas d’inquiétude. (...)

Les conditions dans lesquelles a été tué Wenceslas Lavelloi, l’ancien sous-officier de l’armée française, apparaissent moins mystérieuses. Dix minutes après la fin de l’assaut contre la grotte, alors que les armes se sont tues, des hommes du 11 Choc sont venus le chercher parmi les prisonniers devant un témoin direct qui me l’a rapporté, il a été conduit à l’écart dans la forêt et tué d’un coup de feu. (...)

Par ailleurs, je veux parler d’un autre cas que ni moi ni personne n’a jamais évoqué. Ce 5 mai 1988, alors que je quitte la cuvette avec mon adjoint Jean-Pierre Picon, nous nous engageons sur le sentier pour rentrer. Je tombe sur le cadavre d’un jeune Mélanésien. Je pense alors qu’il s’agit d’un combattant blessé venu mourir là. Ce garçon, en réalité, je l’apprendrai d’un témoin de la scène, quatre semaines plus tard, a été tué par un gradé de l’EPIGN après la fin de l’assaut.

Pourtant, il n’avait rien à voir avec les preneurs d’otages, il apportait chaque matin de la nourriture et de l’eau aux occupants de la grotte. Il avait réussi à échapper aux balles perdues et au déluge de feu et était désarmé. Il ne savait pas que la mort rôdait encore alors que tout était terminé. (...) Ces exactions sont inadmissibles, et peut-être en existe-t-il d’autres dont on n’a jamais eu connaissance durant ce moment trouble où la République a été dévoyée pour des raisons de basse politique. Ce qui a rendu possibles ces règlements de compte a pour moi, en grande partie, son origine dans la décision du pouvoir civil de se défausser sur l’autorité militaire dès le début de l’affaire. Pour légale qu’elle soit, cette procédure a eu pour effet de substituer la logique de l’affrontement à toute autre qui soit fondée sur un authentique souhait de dialogue. La mécanique était alors enclenchée, à l’initiative du pouvoir exécutif, qui contenait en germe les risques inhérents à toute action de force. (...)

MM. Mitterrand et Chirac pouvaient éviter ce massacre, ils ne l’ont pas fait. Ils pouvaient s’accorder pour désigner le médiateur que réclamait le FLNKS. L’Elysée avait suggéré à Matignon un nom, Roger Leray, qui agréait à toutes les parties, Kanak et Caldoches, mais Jacques Chirac n’a pas voulu répondre, espérant tirer un profit politique de l’assaut.

Puis le chef de l’Etat a donné son feu vert à l’opération alors qu’il aurait pu s’y opposer, mais il ne voulait pas prendre le risque politique d’être accusé de laxisme à quelques jours du second tour de l’élection présidentielle. Enfermés dans leurs rôles de candidat, ils ne se sont pas donné les moyens de trouver une issue pacifique. (...)

Le plan secret

En 1990, Edgard Pisani, chargé de la Nouvelle-Calédonie au sein du gouvernement de Laurent Fabius, puis à l’Elysée lors de la cohabitation entre 1986 et 1988, m’a révélé l’existence d’un plan monté, à partir du 2 mai 1988, avec son équipe pour libérer les otages sans violence en liaison avec Jean-Marie Tjibaou et Yeiwéné Yeiwéné. (...) Le 4 mai au soir, la veille de l’assaut, les négociations avec les Kanak sont terminées. A 18 heures, François Mitterrand valide le plan Pisani. Le président de la République a également donné, la veille, le 3 mai, un autre feu vert, celui-là au ministre de la défense, André Giraud, pour l’assaut armé contre la grotte. Il conserve ainsi deux fers au feu. L’Histoire retiendra qu’il a aussi voulu privilégier une solution pacifique, ce qui est vrai sur le terrain des valeurs.

4) Grotte d’Ouvéa, 1988, 
la plaie est toujours ouverte

Le film sur la tuerie d’Ouvéa sera-t-il interdit en Nouvelle-Calédonie  ? Plus de vingt ans après les évènements, une telle censure politique ravive un souvenir douloureux, évoquant bien d’autres conflits coloniaux. 21 personnes étaient mortes lors de l’assaut donné par les troupes d’élite françaises.

Vingt-trois ans après l’assaut militaire de la grotte d’Ouvéa et le massacre l’ayant accompagné – vingt et un morts, dont dix-neuf Kanak indépendantistes –, la droite et l’extrême droite caldoches entendent maintenir la loi du silence. Ayant le monopole des salles de cinéma en Nouvelle-Calédonie, Douglas Hickson qualifie de « caricatural et polémique » le film réalisé par Mathieu Kassovitz, l’Ordre et la Morale, sur la base d’un livre de Philippe Legorjus (alors patron du GIGN), et refuse de le distribuer dans l’archipel pour ne pas « rouvrir des plaies cicatrisées ». En 1997, le même avait déjà refusé de programmer les Médiateurs du Pacifique, de Charles Belmont, consacré aux coulisses des accords de Matignon (1988). Visiblement, les « plaies » de la société néo-calédonienne ne sont pas autant « cicatrisées » que le prétend le sieur Hickson.

Le film de Kassovitz évoque l’épisode le plus sanglant de l’histoire récente de la colonie. Le 22 avril 1988, en pleine campagne présidentielle française, un commando du FLNKS (Front de libération nationale kanak et socialiste) attaque la gendarmerie de Fayaoué  ; quatre gendarmes sont tués puis une trentaine d’autres détenus par les indépendantistes dans la grotte de Gossanah. L’assaut est donné le 5 mai 1988 à la veille du second tour, le candidat, Jacques Chirac, et le ministre, Bernard Pons, jouant la carte du pire à des fins électorales évidentes si l’on en croit les confidences de l’ancien responsable du GIGN, lequel souligne les possibilités de négociation existant alors et délibérément écartées par le gouvernement.

En Nouvelle-Calédonie même, la situation connaissait une tension extrême depuis 1984, année marquée notamment par l’embuscade de Hienghène, dans laquelle dix militants indépendantistes sont assassinés, dont deux frères du leader Jean-Marie Tjibaou. Le début de l’année suivante est marqué par ce qu’il faut bien appeler un crime d’État avec l’assassinat d’Éloi Machoro et de Marcel Nonaro par les tireurs d’élite du GIGN (12 janvier 1985). En septembre 1987, Chirac étant premier ministre une de la première cohabitation sous la présidence de Mitterrand, ont lieu le « référendum Pons » et les élections régionales, boycottées par le FLNKS. Le mois suivant, la tension monte encore d’un cran à la suite de l’acquittement, par la cour d’assises de Nouméa, des sept auteurs de la tuerie de Hienghène. Avec un jury composé exclusivement de Calédoniens de souche européenne.

Le vendredi 22 avril 1988, à Fayaoué sur l’île d’Ouvéa, deux jours avant le premier tour des présidentielles, un groupe kanak attaque la gendarmerie dans le but de l’occuper jusqu’au jour du deuxième tour. Leur initiative tourne à l’affrontement et quatre gendarmes sont tués par balles, trois indépendantistes blessés. Les vingt-sept autres gendarmes sont séparés en deux groupes. Le premier se rend dans le sud de l’île, à Mouli, où les gendarmes sont libérés trois jours plus tard, à la demande des autorités coutumières. Le second (seize gendarmes prisonniers) est emmené dans une grotte près de la tribu de Gossanah.

Paris envoie ses troupes d’élite – en particulier des éléments du GIGN et du 11e choc (dépendant des services secrets) – sous le commandement du général Vidal. L’île est bouclée et interdite aux journalistes. Le dimanche 24 avril, premier tour des présidentielles, est marqué par une importante progression du Front national au détriment du RPCR, l’antenne locale du parti chiraquien, tandis que le mot d’ordre de boycott est largement suivi dans l’électorat mélanésien.

La grotte est repérée le 27 avril, après des interrogatoires musclés d’habitants de Gossanah. Selon des témoins, des enfants sont enchaînés à des poteaux et brutalisés devant leurs parents. Le même jour, le capitaine Legorjus accompagné de cinq hommes et du substitut du procureur de Nouméa, Jean Bianconi, sont à leur tour pris en otages. Legorjus et Bianconi sont libérés le lendemain afin de servir de médiateurs. Le premier explique à Bernard Pons qu’une reddition est en vue, sitôt passé le second tour  ; mais le ministre entend bien instrumentaliser la situation en vue de cette échéance.

Le 5 mai est déclenchée l’opération « Victor ». Dix-neuf Kanak et deux militaires y trouvent la mort. D’une façon qui rappelle les atrocités perpétrées par l’armée française dans d’autres conflits coloniaux. Des témoins accusent les forces « de l’ordre » d’avoir « laissé mourir volontairement » ou exécuté sommairement plusieurs indépendantistes tombés entre leurs mains. Ainsi d’Alphonse Dianou, chef du commando, blessé d’une balle au genou (en fait « jambisé »), laissé sans soins jusqu’à son décès  ; ou de Patrick Amossa Waina, dix-huit ans, non-membre du commando mais retrouvé mort d’une balle dans la tête alors qu’il avait été vu vivant à la fin de l’assaut… Selon le légiste, douze des dix-neuf victimes kanak avaient été tuées d’une balle dans la tête  !

La « tuerie électoraliste » d’Ouvéa

Le drame d’Ouvéa fera encore des victimes un an après sa conclusion. Le 5 mai 1989, les deux premiers dirigeants du FLNKS – Jean-Marie Tjibaou et Yeiwéné Yeiwéné – se rendent sur l’île pour « faire coutume » auprès des familles de ceux qui ont été tués et, simultanément, présenter 
le contenu des récents accords de Matignon. Un proche parent d’une victime et adversaire 
de ces accords, Djubelli Wéa, les abat tous les deux avant de lui-même trouver la mort. Quelque temps auparavant, Jean-Marie Tjibaou avait écrit son point de vue sur l’assaut de la grotte  : 
« le gouvernement n’a jamais voulu nous écouter. Pons a toujours refusé de nous recevoir (…), le comble et le couronnement de ce mépris, c’est l’affaire d’Ouvéa et la tuerie qui a suivi. C’est une tuerie gratuite et électoraliste pour obtenir les voix de Le Pen (…). Les rescapés peuvent aujourd’hui témoigner et j’espère que la vérité sera faite sur ce carnage, ce massacre organisé par Chirac, Pons, Pasqua et Lafleur pour gagner les voix de droite » (1).

(*) La Présence kanak. Éditions Odile Jacob (1996).

Jean Chatain

5) Voici 20 ans, Ouvéa

Le 22 avril 1988, en Nouvelle-Calédonie, des indépendantistes attaquaient la gendarmerie d’Ouvéa, ouvrant une crise qui s’achèvera par un assaut militaire le 5 mai suivant faisant 19 morts parmi les Kanaks, et deux militaires français.

"Il faut que ce pays se souvienne que c’est sur ces dix-neuf morts que la paix a été construite". Macky Wéa, responsable du comité organisateur d’une série de manifestations commémoratives sur le Caillou, donne bien la mesure de cet anniversaire, drame qui a tracé le chemin de la paix et de l’autodétermination, avec un référendum prévu pour 2014.

Opposé au nouveau statut du gouvernement Chirac, le FLNKS décidait en 1988 de boycotter activement les élections territoriales qui doivent l’instaurer, programmées le même jour que le premier tour de l’élection présidentielle. A Ouvéa, le 22 avril 1988, un commando indépendantiste attaque la gendarmerie, tuant quatre gendarmes et en emmenant vingt-sept autres en otages, ouvrant une crise qui s’achèvera par un assaut militaire faisant 21 morts, dont 19 Kanak.

L’événement provoque la stupeur à Paris. Bernard Pons, alors ministre des DOM-TOM, use d’abord de la manière forte, et dépêche sur place des renforts de gendarmerie et des unités d’élite, qui procèdent à des interrogatoires musclés dans les tribus, pour trouver les otages.

Bain de sang

Douze d’entre eux sont rapidement relâchés tandis que le 27 avril, le capitaine Philippe Legorjus, chef du GIGN, ainsi que six militaires et un magistrat sont à leur tour faits prisonniers, dans la grotte de Gossanah, au nord d’Ouvéa.

A trois jours du second tour de la présidentielle, le pouvoir chiraquien croit qu’il peut se servir des événements pour faire basculer l’opinion. Le 5 mai 1988, l’opération militaire "Victor" permet la libération des otages sains et saufs, mais au prix d’un bain de sang : 19 kanak et 2 militaires tués. Le soupçon d’une exécution sommaire de militants indépendantistes perdure.

Pour stopper l’escalade, le leader indépendantiste Jean-Marie Tjibaou et son rival loyaliste Jacques Lafleur se réconcilient, moins de deux mois après ce drame. Le 26 juin 1988, ils signent les accords de Matignon, sous l’égide du Premier ministre socialiste Michel Rocard.

Un an plus tard, Jean-Marie Tjibaou paiera de sa vie cette main tendue. A Ouvéa, le dirigeant kanak et son lieutenant Yeiwéné Yeiwéné sont assassinés par un indépendantiste ultra, Djubelly Wéa.

Traumatisée par ce nouveau drame, qui la met au ban du monde kanak, l’île d’Ouvéa s’est ensuite repliée sur sa souffrance pendant de nombreuses années. En 2004, une coutume kanak de réconciliation et de pardon entre les trois familles - Tjibaou, Yeiwéné et Wéa - a contribué à refermer les plaies. "On essaie simplement de libérer nos familles, nos enfants de ce poids que l’on porte", avait à l’époque déclaré Marie-Claude Tjibaou, veuve du dirigeant indépendantiste.

Une fragile paix civile

Le 4 mai 1989, Jean-Marie Tjibaou et Yweiné Yéweiné sont assassinés alors qu’ils participent à une cérémonie d’hommage aux dix-neuf Kanak tués lors de l’assaut de la grotte d’Ouvéa.

Le 5 mai 1998, l’accord de Nouméa est signé, il prévoit la possibilité de tenir un référendum d’autodétermination à partir de 2014.

Depuis 1998, gendarmes et Kanak commémorent ensemble le drame d’Ouvéa. "L’idée directrice de cette journée sera de conserver la mémoire des tragédies du passé pour construire un avenir meilleur, et faire un pas supplémentaire vers un destin mieux partagé", a indiqué la gendarmerie.

En 1998, pour la première fois, une messe oecuménique "à la mémoire de tous les morts" avait réuni à Ouvéa tribus et gendarmes, exprimant une volonté commune "de tourner la page". Les traumatismes restent cependant à fleur de peau. Invité à une émission de Radio Djiido, Benoît Tangopi, ancien preneur d’otages, était en larmes au micro. "L’opération a foiré. On n’avait pas l’intention de tuer", a-t-il lâché.

Compléments :

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http://www.jcr-red.org/spip.php?art...

http://ddata.over-blog.com/xxxyyy/1...

http://www.revolution-socialiste.in...


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