5 mai 1790 Les Canuts de Lyon (ouvriers de la soie) décident de "se régir et gouverner eux-mêmes"

dimanche 10 septembre 2017.
 

La Révolution française doit être caractérisée comme une révolution plébéienne, présentant les caractéristiques d’une révolution bourgeoise systématique contre l’ordre féodal mais aussi des caractéristiques socialistes plébéiennes (révolution paysanne, sans-culottes) et pré-prolétariennes.

Tout mouvement social des années 1789 à 1795 mérite d’être analysé pour affiner notre compréhension de cet aspect plébéien et pré-prolétarien de la Révolution française.

La lutte des Canuts représente l’exemple le plus intéressant. Ils peuvent être considérés comme l’avant-garde du mouvement ouvrier du 18ème siècle. « La classe des maîtres-ouvriers lyonnais est, par l’esprit de résistance et d’organisation, ou même par la netteté de certaines formules sociales, en avance sur la classe ouvrière du 18ème siècle. ». Cette affirmation de Jaurès se justifie

- par la longue lutte des Canuts du soulèvement de 1744 à "l’émeute des deux sous" le 8 août 1786,

- par le long processus de construction d’un mouvement ouvrier autonome ,

- par leurs revendications en particulier sur la question du salaire (ce mot salaire apparaît et fleurit parmi les Canuts avec son sens actuel bien avant 1789)

* Parmi les dirigeants de ce mouvement ouvrier lyonnais, Denis Monnet s’impose comme un animateur exceptionnel, comme un personnage symbolique de la Révolution pré-prolétarienne

- La Révolution française transcroît à Lyon de façon particulière avec un mouvement ouvrier autonome

Jacques Serieys

On ne peut comprendre le mouvement ouvrier lyonnais de 1789 et 1790 sans rappeler la grande lutte de 1786 :

7 août 1786 Insurrection ouvrière de Lyon L’émeute des deux sous

Ecrasé militairement par un régiment de chasseurs royaux, écrasé économiquement par la suppression du "tarif" général des productions, le mouvement ouvrier lyonnais se reconstruit sous une forme clandestine que l’on peut considérer comme un syndicalisme, autour de Pierre Monnet.

1 La naissance du syndicalisme à Lyon sur la fin de l’Ancien régime

Des papiers cir­cu­laient entre canuts, dont l’un d’eux por­tait l’écriture de Denis Monnet : « Nous esti­mons que si la voie de la repré­sen­ta­tion ne suffit pas pour obte­nir un Tarif, il faut d’un esprit ferme et d’un accord sin­cère, chacun à part soi, faire monter les prix de façon... un tiers entier des prix pré­sents ». Ce papier avait été inter­cepté par un garde de la Fabrique et remis à Tolozan, le pré­vost des mar­chands de Lyon, équivalent du maire actuel. Et Monnet, « l’auteur de libel­les et écrits sédi­tieux », d’être sur­veillé et même incar­céré à la prison St Joseph par Tolozan le 22 novem­bre 1786. Aucun témoin à charge n’ayant pu être trouvé, il en fut libéré sous condi­tions, après 70 jours, le 30 jan­vier 1787. Il est dit lors de l’inter­ro­ga­toire, et c’est ce qui gêne les bour­geois, que Denis Monnet est « le point de ral­lie­ment de la confiance et des inté­rêts des ouvriers ». Ce que lui-même admet­tait bien volon­tiers en reconnais­sant « oser mettre par écrit les pre­miers accents de nos justes luttes ». En effet, il reco­piait et dis­tri­buait aussi des papiers d’autres ouvriers, per­met­tant ainsi la cir­cu­la­tion des infor­ma­tions.

2) Le mouvement ouvrier lyonnais des Cahiers de doléances à l’obtention de leur revendication essentielle sur le tarif du travail à la tâche

Un mémoire, dont on peut attri­buer la rédac­tion à Denis Monnet, avait été élaboré lors des réu­nions électorales pour les États Généraux, les 26 et 27 février 1789, à la pri­ma­tiale St-Jean où 3.300 maî­tres-ouvriers nom­mè­rent 34 électeurs, les canuts refu­sant que les dépu­tés du tiers-état puis­sent être des fabri­cants de soie­rie, c’est-à-dire le patro­nat bour­geois.

On peut y lire : « L’ouvrier en soie ne peut vivre du salaire qu’il obtient par un tra­vail forcé de dix-huit heures par jour. » Un tableau précis pré­sente toutes les dépen­ses de pre­mière néces­sité com­pa­rées à un salaire « qui ne sau­rait four­nir aux deux-tiers des besoins les plus urgents de la vie. » Pour éviter d’être tota­le­ment à la merci du fabri­cant, il est pro­posé la conven­tion d’un Tarif, révi­sa­ble à époques fixes et déter­mi­nées. En atten­dant, la demande est faite d’appli­quer le Tarif arra­ché en 1786, une réforme de l’orga­ni­sa­tion cor­po­ra­tive pour que les canuts soient mieux repré­sen­tés, et d’éviter la main d’oeuvre sous-payée (femmes et enfants). Ils réfu­tent le faux argu­ment de la concur­rence étrangère. La conclu­sion est : « Quand on ne consi­dè­re­rait les ouvriers en soie que comme des ins­tru­ments méca­ni­ques...ou...comme des ani­maux domes­ti­ques... tou­jours fau­drait-il leur accor­der la sub­sis­tance qu’on est forcé de four­nir à ceux-ci, si on ne vou­lait pas s’expo­ser à se voir bien­tôt frus­tré du fruit de leurs tra­vaux. »

Des « Doléances des maî­tres-ouvriers, fabri­cants en étoffes d’or, d’argent et de soie de la ville de Lyon, adres­sées au roi et à la nation assem­blée » sont ensuite élaborées en juin 1789. Denis Monnet, man­da­taire des maî­tres-ouvriers, se rend fré­quem­ment à Versailles et à Paris. Il mul­ti­plie les inter­ven­tions auprès des dépu­tés lyon­nais. Il finit par obte­nir du Conseil du roi le 29 novem­bre 1789 le fameux Tarif demandé par les canuts.

Mais son appli­ca­tion se fait atten­dre et Denis Monnet publie lui-même un Recueil de mémoi­res et Tarif. En fin de compte, la nou­velle muni­ci­pa­lité élue déclare le Tarif exé­cu­toire le 27 avril 1790. Denis Monnet et les canuts avaient enfin leur revan­che sur 1786 et obte­nait du Conseil du roi un arrêt contre les mêmes mar­chands de la classe bour­geoise, ceux qui se font appe­ler les fabri­cants de soie­rie.

3) Fini les patrons : les canuts décident de se gouverner par eux-mêmes

Le 5 mai 1790, 3.500 maî­tres-ouvriers se réu­nis­sent en la pri­ma­tiale St Jean sous la pré­si­dence de Denis Monnet à partir de six heures du matin, et consi­dé­rant que les mar­chands ont des inté­rêts oppo­sés aux leurs, ils déci­dent de « se régir et gou­ver­ner par eux-mêmes » sans les mar­chands. Puis ils élisent des com­mis­sai­res selon les 28 quar­tiers de Lyon. Denis Monnet est élu à l’una­ni­mité maître-garde syndic pour veiller à l’éxécution de l’arrêt du Conseil du roi.

Dans les « Doléances » une nou­velle pro­po­si­tion était appa­rue de ne plus exiger de cer­ti­fi­cat de catho­li­cité pour l’appren­tis­sage et la maî­trise, per­met­tant d’ouvrir leur pro­fes­sion aux non-catho­li­ques de tous pays. Ils com­pa­rent aussi leur situa­tion de « pré­ten­due liberté » au Code Noir. Denis Monnet en par­lera dans une requête qu’il fit le 21 mars 1791 : « Il faut aller dans un autre hémi­sphère pour trou­ver des hommes qui se soient impu­né­ment arrogé le droit de faire tra­vailler d’autres hommes aux condi­tions qu’ils veu­lent. Encore ce droit bar­bare, réprouvé déjà dans une grande partie de ces contrées, est-il l’objet de récla­ma­tions des âmes sen­si­bles qui unis­sent leurs voix de tous les endroits où l’on connaît l’huma­nité et les droits de l’homme. »

En conclu­sion, lais­sons Fernand Rude résu­mer la for­mi­da­ble action de Denis Monnet et des canuts : « En arra­chant le Tarif au Conseil du roi, en bri­sant le corset du sys­tème cor­po­ra­tif, en vou­lant ainsi pro­fi­ter des prin­ci­pes consa­crés dans les droits de l’homme et du citoyen, c’est déjà le syn­di­ca­lisme que pré­fi­gu­raient Denis Monnet et les mili­tants ouvriers lyon­nais de l’époque révo­lu­tion­naire ! » (Extrait de Doléances des maîtres-ouvriers, fabricants d’étoffes d’or, d’argent et de soie de la ville de Lyon adressées au roi et à la nation assemblée de Fernand Rude ; éd. Fédérop, 1976)

Source de cet article pour les parties 1, 2, 3 :

http://rebellyon.info/Le-5-mai-1790...


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