Sur la nature de classe de la révolution française en l’année 1789

dimanche 2 septembre 2018.
 

1) Message de Jean-Michel

Réponse à l’article Grande peur paysanne (19 juillet au 6 août 1789), révolution municipale : double pouvoir et nouveau pouvoir

"Le petit peuple et la milice bourgeoise de Paris prennent la Bastille", écrivez-vous. C’est triste de votre part de reprendre à votre compte cette histoire de la prise de la Bastille par le "petit peuple". Pour "prendre" la Bastille, ils n’étaient que mille, alors le petit peuple...

Et puis la Bastille était un symbole de la royauté Absolue, donc l’insurrection des grands bourgeois commencée à partir de la convocation des Etats généraux par Louis XVI le 1er mai 1789 où les représentants du tiers-état se déclarèrent Assemblée Constituante, pour donner une constitution à la royauté. Donc le 14 Juillet est le symbole de l’abolition de la Monarchie Absolue par une Monarchie Constitutionnelle.

Le pauvre petit peuple de Paris n’était pas dans le coup, au contraire les bourgeois de Paris créèrent une Garde Nationale pour préserver leurs biens.Quand aux termes paysans, sous l’ancien régime ce sont des propriétaires terriens, et non de pauvres gens.

Allez salut républicain....

2) Réponse de Jacques Serieys au message de Jean-Michel

* Bonjour Jean-Michel, votre message me rappelle certains débats que j’ai connus en 1966 1968 sur la nature de classe de la Révolution française.

Sur le fond, j’étais dubitatif devant des "analyses" présentant le champ politique comme un décalque du champ social, surtout s’il s’agit d’établir "la" nature de classe d’un parti, d’une révolution ou d’un Etat.

En ce qui concerne la nature de classe de la Révolution française, Trotsky me paraît proche de la réalité :

- elle se déroule dans le cadre du processus historique des révolutions bourgeoises. Cela donne une première lettre mais un mot n’est jamais formé d’une seule lettre, particulièrement pour un concept.

- toute analyse de la Révolution française doit donc dégager les autres lettres permettant de la caractériser, en particulier en prenant en compte les différentes étapes de son processus.

Vous critiquez mes affirmations sur l’implication populaire dans la révolution française durant l’année 1989.

Vous utilisez un ton condescendant pour bien marquer que vous êtes sûr d’avoir raison « C’est triste de votre part de reprendre à votre compte cette histoire de la prise de la Bastille par le petit peuple ».

Je maintiens mes affirmations :

2a) Oui, le petit peuple urbain a participé activement à la Révolution française en 1789, y compris à la prise de la Bastille, le 14 juillet

Je reprends ci-dessous des faits listés dans d’autres articles que j’ai mis en ligne sur ce site :

- On peut parler sans exagérer de mobilisation populaire en ce printemps 1789. Les plus pauvres ont longtemps continué par besoin et par habitude, à se préoccuper d’abord d’avoir leur quignon de pain pour midi. Puis, peu à peu, ils se sont emparé du processus de rédaction des cahiers de doléances comme espérance d’une société où ils pourraient vivre dignement. De ce jour, une Révolution sociale était inscrite dans l’ordre du possible. Dans les villes et de nombreux villages, une dynamique de mobilisation, de revendication, d’unité populaire et de conscientisation est en marche.

- Les 27 et 28 avril 1789, l’émeute ouvrière de la manufacture de papiers peints Réveillon secoue Paris contre l’augmentation des taxes sur les salariés. Jean-Baptiste Réveillon, patron mis en cause, se réfugie dans la citadelle de la Bastille et y reste caché durant un mois, tant l’exaspération sociale du peuple tient les rues. Les 6 et 7 mai dans la région de Cambrai, d’énormes rassemblements populaires pillent les greniers de cinq abbayes et du seigneur de Walincourt. Evènements semblables ou proches en divers secteurs de Bretagne, dans les Alpes, en Languedoc, à Vierzon, en Champagne... En mai-juin des émeutes éclatent contre le prix du grain sur les marchés d’Amiens, Rouen,Valenciennes, Armentières...

- Dans la nuit du 12 au 13, 40 barrières d’octroi de Paris ( sur 54) sont incendiées. Cet objectif montre bien que la préoccupation majeure des Parisiens reste le prix des grains et du pain qui n’ont jamais été aussi chers depuis le début du siècle. En effet, c’est à ces barrières qu’étaient perçues des taxes sur les produits entrant dans la ville. La destruction des barrières va se poursuivre durant toute la journée du 13.

Les premiers manifestants du 12 juillet sont sortis des théâtres du centre ville. Les manifestants du 13 sont beaucoup plus nombreux et représentent d’après un témoin, "une quantité de peuple mal habillé". Parmi les personnes arrêtées, la majorité sont des ouvriers (tonneliers, maçons, tisserands...).

Dans la matinée du 13, la foule pille le couvent Saint Lazare (sur 23 personnes arrêtées, 16 sont des salariés comme des "forts de la Halle" et 7 de petits artisans comme cordonnier ou bouchonnier) puis prend la prison de la Force.

Dès pointe du jour du 14 juillet, 30000 à 40000 manifestants marchent sur les Invalides où sont entreposés 28000 fusils et vingt-quatre canons (dont un mortier). Les soldats préposés à leur garde passent du côté des manifestants.

- Qui a attaqué la Bastille ? Sur les 863 personnes ayant reçu le titre de "vainqueur de la Bastille", tous habitent à moins de deux kilomètres, en premier du quartier voisin Saint Antoine. Il s’agit essentiellement de compagnons et ouvriers de l’artisanat, travaillant particulièrement dans la branche professionnelle du meuble (49 menuisiers, 48 ébénistes, 41 serruriers, 9 tabletiers, 11 ciseleurs, 27 sculpteurs...).

2b) Oui, le petit peuple des campagnes a massivement participé à la "grande peur"

L’insurrection réussie du 14 juillet 1789 accélère considérablement le processus de mobilisation populaire, initiant durant la seconde moitié de juillet deux aspects classiques d’une crise révolutionnaire :

* celle d’instauration d’un double pouvoir émanant de la société

* celle d’une crise d’autorité des privilégiés et des élites : c’est particulièrement évident dans les milieux ruraux où les châteaux flambent, où les titres de propriété sont brulés...

Le fait essentiel des trois semaines suivant le 14 juillet consiste en une mobilisation multiforme du milieu rural : regroupement armé pour chasser des "brigands" annoncés ici et là, émeutes alimentaires, attaque de seigneurs particulièrement haïs et de leurs châteaux, soulèvement contre le système aristocratique dans certains secteurs...

D’après la remarquable étude de Georges Lefebvre (La grande peur de 1789), la crainte d’un complot aristocratique constitue un aspect unifiant de cette guerre sociale, parfois sa cause, parfois sa conséquence. S’il a peut-être surestimé cet aspect, sur le fond il a évidemment raison de voir essentiellement dans la grande peur un processus d’organisation, d’autodéfense et d’action locale de la paysannerie dont l’aristocratie fait les frais.

Plusieurs historiens ont employé le terme de guerre sociale pour décrire la profondeur du soulèvement rural qui prend les châteaux, brûle les titres de servitude ainsi que les archives fondant la dîme et le champart.

2c) Révolution bourgeoise et révolution plébéienne en 1789

En l’année 1789, la bourgeoisie dirige la révolution dans les grandes villes comme Jean Jaurès l’a magnifiquement analysé dans son Histoire socialiste de la Révolution française :

Paris en 1789

Lyon en 1789

Nantes : du développement économique (18è siècle) à la Révolution française

Marseille : du développement économique (18ème siècle) à la Révolution française

Bordeaux, la bourgeoisie révolutionnaire de 1789

Barnave, le Dauphiné, la bourgeoisie et l’analyse historique de 1789

Des Lumières à la Révolution française, des idées reflets de la nécessité historique

Mouvement industriel (2ème moitié du 18ème) et Révolution française

La bourgeoisie française, arrivée à maturité économique, cause de la Révolution française

La bourgeoisie dirige également le mouvement en milieu rural durant l’année 1789 mais parfois avec difficulté car ses intérêts peuvent être contradictoires à ceux des petits paysans

Sur ce point aussi, je choisis de faire référence à Jaurès

« Une partie considérable des terres était passée à la bourgeoisie enrichie par le commerce et l’industrie. Non seulement le fait est constant par les témoignages déjà cités de Bouillé, de Barnave. Mais l’abbé Fauchet, avec une vue très pénétrante, note ce transfert d’une partie de la propriété foncière des nobles aux bourgeois comme un des faits qui ont préparé et rendu possible la Révolution...

Cette classe des grands fermiers, des grands capitalistes de l’exploitation agricole se développait largement à la fin de l’ancien régime ; ils prenaient à bail, soit pour l’exploitation directe, soit pour les sous-louer, de nombreux domaines, et Mercier leur consacre, en 1785, un chapitre spécial où il parle de leur luxe incroyable et de leurs richesses.

En beaucoup de régions, les cahiers ruraux se plaignent que les terres soient « démasurées » par les propriétaires, que les petites fermes soient remplacées par de grandes exploitations, et il est certain que c’estdans la deuxième moitié et surtout le dernier quart du xviiie siècle qu’ont été construits beaucoup de ces grands bâtiments de ferme que nous voyons aujourd’hui encore dans l’Île-de- France ou la Flandre.

Mais voici la conséquence sociale immédiate et redoutable de ce grand mouvement agricole. La culture intensive et perfectionnée ayant donné de bons résultats et permis presque partout aux propriétaires, comme en témoignent les rapports de la société d’agriculture, d’élever le taux des fermages, les appétits des puissants furent partout excités ; et ils s’appliquèrent résolument à fortifier et à étendre leur propriété privée, à abolir toutes les restrictions que l’usage imposait à leur droit de propriétaire dans l’intérêt de la collectivité. Il y avait dans la propriété foncière de l’ancienne France plusieurs traits d’un communisme rudimentaire.

C’était le droit de glanage. C’était le droit de vaine pâture : c’était surtout l’existence des biens des communautés, de ce que nous appelons aujourd’hui les biens communaux, bois ou prairies. Or, dans le dernier tiers du xviiie siècle, la tendance très énergique de la propriété foncière est de secouer la servitude du glanage et de la vaine pâture et d’absorber le domaine des communautés. Et les effets sociaux de ce mouvement sont extrêmement complexes. Tandis qu’en ce qui touche les droits féodaux et les privilèges nobiliaires, le Tiers-État des campagnes et la bourgeoisie des villes marchent d’accord ou à peu près d’accord contre la noblesse, il se produit à propos du droit de glanage et de vaine pâture, et à propos des biens communaux une dislocation dans le Tiers-État. D’abord il y a opposition ou tout au moins divergence entre les bourgeois des villes et une partie des habitants des campagnes.

Il y avait donc en tous ces points un certain conflit de tendances entre la bourgeoisie des villes, propriétaire d’immeubles ruraux, et une portion des paysans. Mais parmi les paysans même, parmi les cultivateurs il y avait division et incertitude. Beaucoup de paysans propriétaires, eux aussi, détestaient le droit de glanage et de vaine pâture. »

Paysans et cahiers de doléances ruraux en 1789

2d) 1789 : Une révolution démocratique bourgeoise réalisée par une révolution populaire (Lénine)

Dans les années 1966 à 1975, quiconque ne pouvait s’appuyer sur des citations extraites de classiques marxistes avait peu de chance de convaincre les présents. Parmi les bonnes citations pour défendre le caractère plébéien de la révolution de 1789, en voici une de Lénine extraite de : Que veulent et que craignent nos bourgeois libéraux ? Article dans Proletari n° 16 (1er septembre 1905)

Voilà à quoi le bourgeois russe pense le plus : aux dangers inouïs de la "voie" de 1789 ! Le bourgeois n’a rien contre la voie empruntée par l’Allemagne en 1848. Quelle est la différence radicale entre les deux voies ? C’est que la révolution démocratique bourgeoise menée par la France en 1789 et par l’Allemagne en 1848 a été menée à fond dans le premier cas tandis qu’elle est restée inachevée dans le second : qu’elle a mené dans le premier à une république et à une liberté complète, tandis qu’elle s’est arrêtée dans le second sans avoir abattu ni la monarchie, ni la réaction ; que, dans le second cas, la révolution s’est surtout accomplie sous la direction des bourgeois libéraux entraînant à leur remorque une classe ouvrière encore faible, alors que dans le premier, elle avait été dans une certaine mesure l’oeuvre de la masse du peuple activement révolutionnaire, les ouvriers et les paysans, qui a évincé, au moins pour un certain temps, la bourgeoisie rassise et modérée ; que, dans le second, les évènements ont abouti à une "pacification" rapide du pays, autrement dit au triomphe "de la police et de la soldatesque", alors que dans le premier, c’est le peuple révolutionnaire qui a recueilli pour quelque temps la suprématie, une fois brisée la résistance de cette police et de cette soldatesque...

Révolution française et révolution russe de 1905 (par Lénine) : victoire du peuple, paysans et révolution, jacobins et girondins...

2e) CONCLUSION

Globalement, la bourgeoisie dirige le mouvement révolutionnaire en 1789 mais la résistance de la royauté et des privilégiés est tellement forte que seule une mobilisation populaire massive peut permettre des avancées... et cette mobilisation populaire massive dans le contexte des guerres face aux puissances royales étrangères va échapper à la direction de la bourgeoisie en 1793 1794.

10 août 1792 La prise des Tuileries engage la 2ème phase de la Révolution française, portée par le peuple

Jacques Serieys


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