Albanie 1924 : 6 mois de révolution

mercredi 20 juin 2018.
 

Cet épisode peu connu mérite d’être pris en compte :

- il participe de la plus forte période révolutionnaire de l’histoire, celle ouverte par la Révolution russe de 1917

- il compte parmi les 28 rébellions de masse et seulement 12 véritables révolutions entre 1900 et 1970 caractérisées ainsi par Russell.

A1) Rappels historiques sur l’Albanie

Les territoires actuels de l’Albanie constituèrent le coeur des peuples illyriens du 20ème siècle avant notre ère au 8ème siècle après. Ils apportèrent des empereurs et des généraux à l’empire romain avant de passer sous domination bysantine puis bulgare.

Le sentiment national albanais commença lentement à se construire au travers de résistances contre ces occupations, la plus connue étant celle animée par Skanderberg au 15ème siècle. Cependant, de 1478 au début du 20ème siècle, les terres albanaises furent intégrées dans l’empire ottoman.

L’Albanie devient indépendante en 1912 au travers des guerres balkaniques, indépendance reconnue par la Conférence de Londres puis le Traité de Tirana en 1919. Cependant, plusieurs régions du pays restent alors occupées par les grands états voisins ; cela provoque des insurrections parmi la population albanaise dont les aspirations démocratiques, sociales et nationales progressent.

A2) 1914 à 1924 : Vers la crise révolutionnaire

De 1918 à 1924, la poussée du mouvement populaire albanais présente des ressemblances avec la période précédant la Révolution française avant 1789, en particulier l’importance des insurrections rurales locales.

Durant la Première guerre mondiale, les territoires albanais souffrent particulièrement du conflit (déplacements de population, nombreux villages dévastés, économie ruinée, famine, épidémies...) importé par les armées étrangères. Les soulèvements populaires de 1920 contre les occupations de territoire par celles-ci s’expliquent largement par le ras-le-bol de la population à leur encontre.

En 1921, le Parti Populaire, d’inspiration social-démocrate, gagne les élections puis pratique une politique conservatrice et répressive.

L’Albanie présente encore après la Première guerre mondiale des caractéristiques fortes héritées de la féodalité. La majorité de la population vit très pauvrement en milieu rural : métayers des grands propriétaires comme très petits paysans en polyculture. Dans l’impossibilité d’assurer leur subsistance, de nombreuses familles choisissent l’émigration, par exemple vers les Etats-Unis. Les villes, faiblement peuplées, ont essentiellement pour fonction d’abriter les artisans. Le milieu ouvrier était extrêmement peu nombreux lors de la déclaration d’indépendance (28 novembre 1912) : environ 150 salariés employés dans 25 fabriques ; de 1912 à 1924, usines et prolétariat connaissent un petit développement.

Dans de telles conditions, comment des forces démocrates révolutionnaires se sont-elles développées ?

- > Aussitôt après la Révolution russe, le gouvernement bolchevik rend publics les accords diplomatiques secrets signés au temps du tsar. L’un d’eux concerne particulièrement l’Albanie : En avril 1915, les pays de la Triple-Entente (France, Grande-Bretagne, Russie) ont décidé de faire disparaître cet Etat comme pays indépendant et de le démembrer au profit des Etats voisins alliés (Italie, Serbie, Monténégro, Grèce). Après la signature de l’armistice, l’armée italienne prend immédiatement possession des régions que ce Traité de Londres lui a dévolu. Un puissant mouvement armé de libération nationale se développe et chasse les soldats italiens (victoire militaire de Vlorë) ; des individus et réseaux d’obédience communistes interviennent en son sein.

- > La question de la propriété de la terre est explosive. Après le cataclysme de 1914 à 1918, les milieux populaires n’ont plus grand chose à perdre. A l’instar des paysans russes, des milieux ruraux locaux albanais se lancent de plus en plus souvent entre 1918 et 1924 dans des attaques violentes pour s’approprier des terres de grands propriétaires.

- > De 1918 à 1924, la jeunesse scolarisée représente le groupe social le plus combatif.

Plusieurs groupes politiques démocrates naissent dans ce contexte, en particulier le « Bashkimi » (l’Union).

A3) La révolution démocratique albanaise du 10 juin 1924 au 24 décembre 1924

La montée du mouvement généra au printemps 1924 une situation révolutionnaire.

L’assassinat d’Avni Rustemi, un des dirigeants du mouvement démocratique, par la réaction latifondiaire, servit d’appel à l’insurrection.

L’insurrection, qui éclata en mai, aboutit, le 10 juin 1924, à la victoire des forces révolutionnaires. Un gouvernement démocratique bourgeois comprenant des représentants de courants progressiste et communiste, présidé par Fan Noli, accéda au pouvoir.

Le programme présenté par ce gouvernement comprenait une série de tâches et de réformes qui visaient à engager le pays sur la vo ie de son développement démocratique et bourgeois. Dans le domaine politique, le programme prévoyait l’instauration de la démocratie par la voie d’élections libres et directes, la transformation radicale de l’appareil d’Etat, civil et militaire. Dans le domaine économique et social, il avait pour objectif d’extirper le féodalisme, d’affranchir le paysan de l’exploitation dont il était victime de la part des grands propriétaires fonciers, de modifier, en faveur du peuple, le système fiscal, de faciliter l’entrée des capitaux étrangers, d’encourager et de défendre le capital national. En ce qui concerne l’instruction publique, ce programme envisageait la mise sur pied d’un système d’enseignement reposant sur des bases nationales et modernes. Dans le domaine extérieur, le gouvernement entendait suivre une politique de relations amicales avec tous les pays et en particulier avec les Etats voisins.

Ce programme reçut le soutien des larges masses populaires, qui en demandaient l’application intégrale. Il se heurta par ailleurs à la furieuse opposition des grands propriétaires terriens du pays et à celle de la réaction impérialiste. Dans le même temps, les chefs de la bourgeoisie, effrayés par la fougue révolutionnaire des masses, se rapprochèrent des grands propriétaires fonciers et des impérialistes pour lutter avec eux contre la mise en œuvre de ce programme et exercer une forte pression sur le nouveau gouvernement.

Dans ces circonstances, le gouvernement démocratique bourgeois, profondément ébranlé, s’avéra incapable de mener la révolution jusqu’au bout et pratiqua une politique de conciliation des classes. Il ne s’appuya pas sur les masses et ne lutta point pour mettre en pratique le programme proclamé, ce qui entraîna son isolement des masses populaires qui l’avaient porté au pouvoir. Devant la passivité et l’attitude chancelante du gouvernement, on vit se faire jour et croître dans les milieux démocratiques radicaux l’idée que les masses populaires devaient régler elles-mêmes les comptes avec les gros propriétaires fonciers et les chefs vacillants de la bourgeoisie, et faire élire un nouveau parlement composé de paysans et d’ouvriers. Mais cette idée ne se réalisa pas dans les faits.

Les impérialistes et les gouvernements réactionnaires des pays voisins entreprirent une vaste campagne contre le mouvement démocratique en Albanie. Avec leur appui, les grands propriétaires terriens et autres réactionnaires du pays se préparèrent à étouffer la révolution.

Le 24 décembre 1924, les forces contre-révolutionnaires albanaises, conduites par Ahmet Zogu et venues en majeure partie de Yougoslavie avec l’appui direct des impérialistes, des troupes éactionnaires serbes et de gardes blancs, entraient dans Tirana et y renversaient le gouvernement de Fan Noli. Le régime de Zogu accéda au pouvoir.

La Révolution de Juin avait été une composante active du puissant mouvement révolutionnaire des peuples qui s’était amorcé au lendemain de la victoire de la Révolution d’Octobre. Elle l’avait emporté cependant en un temps où les forces de la réaction et du fascisme en Europe étaient en pleine offensive et où s’était amorcé le reflux du mouvement révolutionnaire.

Cette 3ème partie est extraite de l’article du web « HISTOIRE DU PARTI DU TRAVAIL D’ALBANIE »


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